Haïti. Voix d'outre-tombe

Michel Monnin est directeur artistique de la galerie Monnin, à Port-au-Prince. Il a écrit de nombreux textes sur les artistes haïtiens. On lui doit l'éclosion de l'école dite des «Primitifs Modernes» à la fin des années soixante-dix. Il est l'auteur du roman : Manès Descollines, prix Deschamps 1985, et de Café-Amer, histoires de coqs et d'amour, aux Éditions Regain et du CIDIHCA, Canada. Il adresse à Mediapart (merci au passeur, James Noël) ce texte de création qui a valeur de témoignage sur Haïti.

Michel Monnin est directeur artistique de la galerie Monnin, à Port-au-Prince. Il a écrit de nombreux textes sur les artistes haïtiens. On lui doit l'éclosion de l'école dite des «Primitifs Modernes» à la fin des années soixante-dix. Il est l'auteur du roman : Manès Descollines, prix Deschamps 1985, et de Café-Amer, histoires de coqs et d'amour, aux Éditions Regain et du CIDIHCA, Canada. Il adresse à Mediapart (merci au passeur, James Noël) ce texte de création qui a valeur de témoignage sur Haïti.

Michel Monnin. © © Gaël Monnin. Galerie Monnin, Port-au-Prince, 1997 Michel Monnin. © © Gaël Monnin. Galerie Monnin, Port-au-Prince, 1997
Par la voix d'outre-tombe de Manès Descollines (1936-1985), «ancien reste-avec*, ancien maçon, devenu peintre de la douleur des démunis malheureux», et dans la découpe même des phrases comme en un poème, ce texte se dresse à la verticale pour dialoguer avec ce qu'il reste de vivant en Haïti. (*enfant placé dans une famille comme domestique.)

 

Voix d'outre-tombe.

Comme un lion blessé, la Terre a rugi avant de bondir dans un ultime sursaut.

Folle de rage elle a crié :

“J'en ai marre d'être morcelée surpeuplée maspinée pillagée divisée”

Puis, elle s'est mise à trembler et, Port-aux-Crimes s'est effondré,

toutes classes sociales confondues,

toutes couleurs abolies.

Profitant de cette aubaine venue d'en bas,

la tôle et le chaume ont déculotté le roi Béton.

Les cités cartons, les cités gélatines, les Jalousies ont

terrassé les boulevards Truman et Dessalines,

les avenues Se-lacier, les Gros-Morne, les Delmas,

les Bourbons à Bourdon, les Déprez, les Debussy,

les Sacrés-cœurs, les Turgeau, les tontons Laye...

 

— Ah patron, il ne faut pas confondre derme et statut social,

verroterie et diamant,

patatistes et parasites,

m'enfoutistes et anarchistes.

Surtout, il ne faut pas les comparer au peuple souffrant,

à la multitude agglutinée autour du gâteau avec espoir d'en ramasser quelques miettes!

— Mon cher Manès tu déraisonnes. Qui t'autorise à dire toutes sortes de paroles drôles?

Tu n'as plus de bouche, plus de langue pour parler, tu n'as plus de chapeau...

Que peut-on faire contre les forces de la nature, sinon prier!

Sans gêne il continue :

— Depuis concombre et aubergine, les élites, les dirigeants (allez-savoir!)

savent qu'on est assis sur une faille et, qu'ont-ils fait?

— Après ton trépas, Ils ont continué à construire des monstruosités aux pieds d'argile,

des résidences immarcescibles ceinturées de murs hérissés de dents de requin,

de fil-de-fer, de tessons de bouteille et de systèmes électroniques.

Ils ont des gardes armés, des chiens féroces, des voitures blindées.

Ils ont tué les provinces et leurs ports,

vidé les caisses dans leurs bas de laine,

confondu bien communautaire et biens privés.

Ils ont créé un Département non géographique avec banques à l'étranger :

Pas-ris mes amis, Montréal, Miami, capitales,

multiplié les coups bas, les coups d'état, les black-out...

Ils ont tout fait pour laisser le peuple dans l'obscurité.

ILS ONT FAILLI.

 

— Ce n'est pas de leur faute, patron, Pays d'Haïti maudit!

— Comment Manès, c'est toi, maintenant, qui te fais l'avocat des diables?

J'étais presque convaincu par tes illuminations!

T'es-tu échappé de l'Enfer en même temps que les prisonniers du Pénitencier?

Es-tu serpent et caméléon dans ta seconde vie?

Tu changes de veste à la vitesse politicienne.

Tu parles de malédiction comme tu disais que ta folie était d'origine maternelle.

Sans crier gare, tu te déguises en ce bon pasteur américain qui,

au nom de Jésus,

proclame que le puissant séisme qui vient de nous secouer vivement,

n'est qu'un petit acompte remboursé sur la dette contractée par les esclaves,

envers le diable,

lors de la cérémonie vodou du Bois-Caïman,

pacte satanique et profanateur signé avec le sang du cochon,

pour bouter les frenchies hors de l'île.

(que va en dire St Nicolas lors de sa visite post-désastre?

En plus de la reconstruction du Palais, va-t-il décorer le général Dumas à titre posthume?)

Fermons la parenthèse.

— Mon cher Manès, tu veux rire!...

Haïti maudite!... Et par qui?

Le Bon Dieu vengeur de la Bible ou les radas qui veulent nous renvoyer en Afrique.

Les Pays Amis qui rêvent de s'emparer de notre radium, uranium, iridium...

de tous les drums et iums qui font frémir de jalousie les Atlantes engloutis?

Moi, je te le dis, mais qui suis-je pour oser avoir de telles pensées?

Je crois que les descendants des colons vont infiltrer le cortège présidentiel,

et profiter du chaos et des petits drapeaux,

pour récupérer les jarres,

trésors enfouis par leurs aïeuls dans notre sous-sol avant le fameux :

“Coupez les têtes, brûlez les maisons et les plantations”

Cri de guerre, de vengeance et de haine qui,

plus de deux siècles après l'Indépendance,

nous hante toujours et encore,

nous pousse à nous *déchouker sans vergogne à tout moment opportun.

Haïti terre-glissée... Terre de passage... Take and run!

— Je te savais dérangé du cerveau, mais, aujourd'hui,

avec tous ces morts qui jonchent les rues et,

les survivants emmurés avec des cadavres et des rats pour compagnons,

je ne peux endurer plus longtemps tes sautes d'humeur et ton humour à la noix.

Je te somme de retourner dans ton caveau si ta dépouille s'y trouve encore.

Tu m'importunes!

«La vie est un cercle» de Manès Descollines (1978). 48x32, huile sur toile.  © Collection Michel Monnin, photo Bill Bollendorf. «La vie est un cercle» de Manès Descollines (1978). 48x32, huile sur toile. © Collection Michel Monnin, photo Bill Bollendorf.

Peine perdue. Intarissable, il reprend la corne et lance :

— Vous courez dans tous les sens comme les cochons de St Antoine de Padoue,

vous fermez les yeux pour ne rien voir,

vous vous mettez des masques sur le nez,

vous levez les bras pour interroger le Ciel!

Mais, Il n'y a personne pour rassembler le troupeau,

personne pour faire prévaloir l'ordre et la loi,

personne pour rassurer les victimes,

personne pour leur redonner espoir!

Ou est le berger, les saints natteurs, les dépités?

En vérité, je te le dis :

Si, après l'électrochoc collectif de cette catastrophe annoncée,

l'on recommence à se chamailler,

l'on reconstruit comme avant en vidant le ventre des mornes Lopital et Cabri,

en coupant les arbres et les palétuviers qui nous restent pour en faire du bois de coffrage et du charbon,

si, on continue à voter bouillon, bouilli vidé, pour ceux qui arborent sans honte la pancarte:

* “INCOMPÉTANT et CORROMPU.”

Si, après tous ces morts innocents des péchés capitaux des généraux emplumés et sans plumes,

des empereurs-prophètes-dictateurs, faux démocrates populistes qui hantent notre Histoire,

tous convaincus d'avoir été choisis par DIEU le PÈRE!

Si, en ce moment de grande tristesse, nous ne profitons pas, avec honnêteté et savoir-faire,

de cette mobilisation de solidarité planétaire, pour devenir, enfin, une vraie Nation,

avec un sentiment fort d'appartenance à ce sol qui est nôtre;

alors,

moi, le petit manès descollines, originaire de Changieux là-haut dans les mornes,

ancien reste-avec*, ancien maçon,

devenu peintre de la douleur des démunis malheureux,

en vérité trois fois, et j'en fais le serment :

“Que le tonnerre me brûle définitivement et disperse mes cendres dans le néant.”'

Non maman, je ne veux plus entendre dire,

qu'après mon départ pour Port-au-Prince,

tu allais de porte en porte en parlant toutes sortes de paroles,

entendre dire : “C'est folle qu'elle est devenue folle!”

Entendre que les survivants du 12.01.10 ont été sauvés par le Bon Dieu!

Et, les morts, les disparus, les estropiés, les sans-abri,

de quels crimes sont-ils accusés, de quel péché?

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*déchouker, piller, détruire jusqu'à la racine.

*Kesner Pharel, économiste, animateur de Radio Métropole.

*enfant placé dans une famille comme domestique.

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