Reconstruire le système éducatif haïtien : un défi pour la coopération internationale

Comment créer les conditions d'une coopération avec un pays sans Etat, comment refonder l'enseignement supérieur sans le modeler de l'extérieur? Tels sont les enjeux des prochaines assises internationales, explique la chercheuse Justine Martin.

Comment créer les conditions d'une coopération avec un pays sans Etat, comment refonder l'enseignement supérieur sans le modeler de l'extérieur? Tels sont les enjeux des prochaines assises internationales, explique la chercheuse Justine Martin.

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Presque deux mois après le tremblement de terre en Haïti, l'heure des comptes a sonné. Déjà, quelques jours après le désastre, on annonçait des milliers d'étudiants morts, des centaines de professeurs sous les décombres. Las, le bilan est bien pire : à la conférence organisée par l'association des universités et des institutions de recherche de la Caraïbe (Unica), le 26 février dernier à l'Université de West Indies, Max J.C. Alce, chargé d'affaire de l'ambassade d'Haïti en Jamaïque, annonçait le décès de 40 professeurs d'université, de 13 000 enseignants du primaire et du secondaire et de 4 000 étudiants.

2394 écoles sont détruites et aucune université n'est plus en état de fonctionner pleinement quand bien même les locaux seraient encore debout. Sur les 11 bâtiments qui abritent l'Université d'Etat d'Haïti, seuls 3 sont encore «utilisables». Les universités privées n'ont pas été épargnées, elles non plus : l'université de Port-au-Prince, le Groupe Olivier et collaborateurs (université GOC) ont été pour bonne part ruinés et l'Institut universitaire Quisqueya d'Amérique (Inuqua), l'une des rares universités où aucun mort n'a été recensé, est quant à elle «fissurée», alors que ses locaux venaient tout juste d'être reconstruits à grands frais... La liste serait longue s'il fallait citer une par une les institutions d'enseignement supérieur en Haïti dont les bâtiments ont souffert.

S'adonner à cet exercice donnerait surtout une image erronée de la situation de l'enseignement supérieur dans le pays avant le drame, laissant croire à une relative prospérité. Il était en effet déjà loin le temps où le système éducatif d'Haïti rayonnait dans la Caraïbe. Créée en 1942, avant même celle qui allait devenir l'université des Antilles et de la Guyane, l'Université d'Etat d'Haïti avait connu son heure de gloire : jusqu'à 1986, elle était seule à fournir au pays son lot de médecins, ingénieurs, professeurs. Depuis une vingtaine d'années néanmoins, les choses avaient changé et de très nombreuses institutions s'étaient auto-proclamées « universités » à Port-au-Prince, répondant par là à la demande croissante des bacheliers. Pour la plupart privées, ces institutions rendaient très difficile à appréhender le paysage de l'enseignement supérieur en Haïti. Parler d'éducation nationale, dans ces conditions, était sans doute un abus de langage, tant rien de vaguement centralisé n'encadrait le pullulement universitaire, au moins du point de vue de la qualité de l'enseignement. Difficile, en outre, de dire combien d'étudiants étaient concernés : on estime que seul 1% des Haïtiens de 18 à 24 ans était inscrit dans l'un de ces établissements.

C'est dans ce contexte que l'aide au développement académique tentait d'intervenir pour améliorer la situation. Cette coopération était alors comme le paysage de l'enseignement supérieur en Haïti, à l'image des maisons sur les tableaux du peintre haïtien Reynald Joseph : bigarrée et bancale. En l'absence d'un Etat fort, capable de donner une impulsion et de coordonner l'aide, c'est-à-dire capable de formuler clairement ses besoins, on assistait à la multiplication des partenariats entre universités du Nord et institutions haïtiennes - partenariats visant essentiellement à accueillir les étudiants haïtiens boursiers, pendant quelques années, en France, au Canada ou aux Etats-Unis. Revers de la médaille, cette politique de coopération avait conduit, couplée à une situation politique désastreuse, à ce que 85% des diplômés haïtiens ne rentrent pas en Haïti, après la fin de leur séjour à l'étranger. Si des études très récentes tendent à minimiser la perte économique que représente la fuite des cerveaux, cette dernière n'en reste pas moins dommageable pour un pays en développement, dès lors qu'on garde à l'esprit le rôle prépondérant que joue l'institution universitaire dans la formation d'une élite dirigeante et d'une classe moyenne à même de pérenniser la démocratie. De fait, le séisme est venu se greffer aux autres problèmes auxquels étaient déjà confrontées les universités, en Haïti - problèmes notamment politiques. Le jour du tremblement de terre, une manifestation regroupait ainsi quelques centaines d'étudiants de l'Université d'Etat venus protester, devant le palais national, contre l'assassinat d'un professeur.

Les enseignants haïtiens qui ont réchappé à la catastrophe, tel Louis Herns Marcelin, sociologue à l'université de Miami, expliquent combien la perte de leurs collègues est terrible pour ce pays qui peine à sortir de la dictature : « Ce que le tremblement de terre nous a fait, au-delà de détruire des immeubles et de tuer une grande partie de la population, c'est éliminer beaucoup de ceux qui étaient les futurs leaders du pays». Il faudra ainsi beaucoup de temps pour remplacer ceux sur lesquels les espoirs se fondaient. L'appel à la diaspora, de ce point de vue, est sans doute vain : non qu'il faille regretter une « trahison des élites », bien plutôt s'agit-il du constat que les politiques telles que le Tokten (Transfer of Knowledge Through Expatriate Nationals) mises en place par le Pnud à partir des années 1970, n'ont eu qu'un impact limité sur le retour des «cerveaux», comme on les appelle dans la littérature scientifique.

Sans l'aide internationale, il y a donc peu à espérer que le système d'enseignement supérieur puisse se relever de la catastrophe. Reste que la construction d'un espace de coopération universitaire concerté va avoir du mal à se mettre en place, malgré les initiatives lancées çà et là. Si toutes les voix se rejoignent en effet pour appeler à une reconstruction coordonnée, dans un premier temps, pourtant, ce sont les vieilles pratiques qui ont pris le pas : l'externalisation des services d'enseignement supérieur hors d'Haïti est, ainsi, à nouveau, apparu comme la solution en matière de coopération, l'urgence étant d'accueillir ces étudiants privés d'institution universitaire sur place. Certes, ce sursaut de solidarité a rappelé que la communauté universitaire était bel et bien une communitas c'est-à-dire un lieu de partage de valeurs communes. Certes l'urgence nécessitait que l'on fît quelque-chose et ne rien faire eût été, sans doute, bien pire. Mais la surenchère est telle que depuis quelques semaines on assiste à ce qui semble être une compétition triangulaire, entre universités américaines, canadiennes et françaises. C'est à qui accueillera le plus d'étudiants haïtiens, à qui offrira le plus de bourses : nihil novi sub sole. Or, il y a tout à craindre que cette aide tous azimuts ne demeure pérenne, tant il sera difficile dans les circonstances actuelles de créer les conditions d'une véritable coopération : il faudrait encore qu'il y ait un Etat avec lequel coopérer. Ce dernier, s'il fait mine de prendre à coeur le problème, ne représente plus guère la société haïtienne et les élections ont été reportées.

L'Association universitaire de la francophonie, qui organise, les 18 et 19 mai prochains des assises internationales pour la reconstruction du système universitaire haïtien à l'Université de Montréal, a ainsi une lourde responsabilité sur ses épaules, si elle prétend « répondre avec vigueur aux défis de l'après-urgence et inscrire un plan d'action complet et concret à l'intérieur du programme général issu des conférences des pays donateurs.» Car l'enjeu est bien stratégique pour l'ensemble de ces derniers : il s'agira nécessairement, pour chacun, de faire valoir son modèle d'enseignement supérieur. Au sein des pays francophones, la France et le Canada se disputeront ainsi immanquablement le leadership, tandis que les EtatsUnis, quant à eux, se contenteront de rappeler leur proximité géographique et le fait que, depuis de nombreuses années, ils accueillent plus d'émigrés Haïtiens que la France et le Canada réunis. Quand bien même ces luttes d'influence seraient mises de côté, il n'est pas douteux que les représentants du gouvernement haïtien aient bien du mal à faire entendre la voix de la société civile.

Rassembler autour d'une même table les bailleurs de fonds et leur laisser le soin de réfléchir aux modalités de la reconstruction, alors que le gouvernement haïtien est affaibli, c'est d'une certaine manière, courir à l'échec, une fois de plus. Jamais une politique universitaire modelée de l'extérieur n'a été concluante : on ne saurait construire un enseignement supérieur de qualité déconnecté des réalités et de la société locale. De ce point de vue, il serait dommage que le cas d'Haïti ne préfigure la construction d'une instance de régulation mondiale de l'enseignement supérieur qu'on pourrait parfois être tenté d'appeler de ses voeux et qui, malheureusement, risquerait de conduire à une uniformisation des modèles universitaires. Malgré le terrible drame qui a touché ce pays, son peuple demeure souverain et c'est à lui, précisément, de définir ce que devrait être son système éducatif. A n'en pas douter, l'initiative de l'AUF est louable et marque la préoccupation sincère des instances de coopération universitaires dans le monde quant à l'avenir de l'enseignement en Haïti. Il lui faudra néanmoins beaucoup de talent pour qu'elle ne se transforme pas en un Yalta de l'enseignement supérieur en Haïti.

 

Justine Martin, ATER à l'Université Paris Sorbonne
Membre de l'Observatoire européen des politiques universitaires

Secrétaire générale de l'association "Etudiants et développement"

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