Corps fracturés, têtes cassées: chronique d'une évaluation psychologique en Haïti

Cendrine Labaume, psychologue clinicienne, s'est rendue dans le nord-ouest d'Haïti pour le compte d'Initiative Développement, organisation non gouvernementale présente dans le pays depuis 1994. Elle nous livre ici son témoignage sur la prise en charge des blessures psychiques.

Cendrine Labaume, psychologue clinicienne, s'est rendue dans le nord-ouest d'Haïti pour le compte d'Initiative Développement, organisation non gouvernementale présente dans le pays depuis 1994. Elle nous livre ici son témoignage sur la prise en charge des blessures psychiques.

----------

pave.jpgBagayla, c'est la chose qu'on ne nomme pas, le séisme, ses innombrables répliques, l'effondrement, le béton... Selon «Le Nouvelliste», le plus ancien quotidien d'Haïti, la «chose» est aussi appelée «l'artiste», parce qu'il a redessiné la ville. Cette «chose», cet innommable, c'est le tremblement de terre qui a rasé 80% de Port-au-Prince le 12 janvier 2010 et continue de faire courir avec ses répliques, réelles ou imaginaires.

On sait depuis le tremblement de terre en Arménie, en 1988, qu'au-delà des morts et des blessés, un tel cataclysme provoque aussi des blessures psychiques parfois extrêmement invalidantes. «La tête est chargée», dit-on ici pour parler de ces blessures invisibles.

Pour les organisations non gouvernementales, la santé est un tout dans lequel le somatique et le psychique sont intimement liés: on ne traite pas la malnutrition d'un enfant sans prendre en considération la dépression de la mère. Et on ne peut ignorer la détresse de cette petite fille de 11 ans sortie de chez elle avec sa petite sœur dans les bras et qui, à cause de cette «décision», restera emmurée de longues heures de part et d'autre des décombres de sa maison. Elle survivra, pas sa petite sœur, ce qu'elle ne peut se pardonner.

Les interventions de soins psychologiques sont progressivement devenues parties prenantes des actions humanitaires dites «de développement» puis d'urgence. Au Rwanda, dans les territoires palestiniens, dans les Balkans et le Caucase en guerre, de tremblement de terre en bombardement, de cyclone en famine et jusqu'au tsunami indonésien, les psys se sont désormais imposés aux côtés des urgentistes avec qui ils s'envolent dans les premiers avions en partance. Ainsi, depuis le 12 janvier, Haïti accueille des centaines d'ONG américaines, européennes mais aussi des pays du Sud, toutes important un modèle d'intervention «psy» spécifique.

Quelle est donc cette souffrance à la symptomatologie si proche de la folie et dont on a pourtant l'habitude de dire, peut-être un peu trop vite, qu'il s'agit de «réactions normales à un évènement anormal»?

Dans les syndromes psycho-traumatiques, le souvenir de l'évènement traumatique vient court-circuiter la pensée, envahir les rêves et la vie quotidienne.

Ainsi, les victimes ont-elles le sentiment quasi constant que la terre tremble. «Je pensais que la terre allait s'ouvrir et que tout le monde allait rentrer dedans», nous dit Mirlande. Leur sommeil est troublé par des cauchemars dans lesquels la terre bouge, la maison s'effondre et les heures passées sous les décombres sont sans cesse revécues. La reviviscence peut aussi engendrer des comportements de fuite ou d'évitement. Ici, cela se traduit par une peur panique du «béton» : tous les bâtiments publics en béton, écoles, universités, ministères ou hôpitaux, se sont effondrés.

Ainsi cette enfant, alarmée par le tremblement du pupitre, se couche-t-elle subitement sur le banc de l'école, provoquant l'incompréhension du professeur. Cet autre, sur le dos duquel tous les camarades de classe sont passés quand l'école s'est effondrée, ne peut imaginer remettre les pieds dans un lycée qui ne serait pas «en tôle».

Certains mettent en place des stratégies d'évitement pour tenter d'échapper à leurs souvenirs: ne pas se coucher, arrêter de penser, ne pas retourner à l'école. Ainsi, les Haïtiens dorment-ils aussi encore dans la cour de leurs maisons aux murs fissurés et les enfants regardent les toits des écoles avant de s'y aventurer.

Ces symptômes à l'allure un peu étrange sont souvent méconnus des professionnels de la santé comme des personnes elles-mêmes. Les troubles de la concentration ou de la mémorisation de l'enfant envahi par les «flash back» (1) seront vite sanctionnés par des professeurs rarement informés de l'impact du trauma sur les capacités d'apprentissage. L'énurésie de l'enfant sera souvent renvoyée sur le médecin qui le traitera à coups de pilules, forcément inefficaces.

En l'absence de services gouvernementaux opérationnels, ce sont les Haïtiens qui, armés de leurs seules mains, ont dans les premiers jours sorti leurs proches des décombres. Et ce sont les communautés religieuses qui, en dépit de leurs extravagances et de leurs discours annonciateurs de la fin du monde, ont constitué le premier support émotionnel des familles en détresse.

La religion haïtienne est un mélange de culte protestant, catholique et vaudou. Il y aurait en Haïti «70% de catholiques, 30% de protestants... et 110% de vaudou», dit-on ici. Autant de rites, de temples, de liturgies, de prêtres mais aussi de «houngan» ou «manbo» (2) et... de conceptions spécifiques de la maladie et de ce qui la provoque.

S'agit-il d'une «maladie du bon Dieu» ou d'un mal d'origine surnaturelle comme l'épilepsie ou... la tuberculose? Selon la nature du mal, les patients iront voir le «docteur-feuilles» qui soigne avec des plantes médicinales, le prêtre vaudou, spécialiste des mauvais sorts ou le médecin hospitalier, quand il y en a un.

Mais il faut aussi compter avec les esprits, ces «loas» qui habitent chaque Haïtien et empêchent les enfants d'exprimer leurs peurs. Dans la culture haïtienne, les esprits des morts sont susceptibles de revenir faire du mal aux vivants comme l'exprime Jean Gardy, âgé de 11 ans: «J'ai peur que si je parle, le lwa m'entende et m'emporte.» Ou cet autre qui a vu son copain d'enfance le visage écrasé sous les ruines et dont l'esprit aujourd'hui crie vengeance en... s'endormant chaque soir à ses côtés.

Il faut aussi compter avec les zombis, les morts-vivants et les «loups garous», ces femmes qui se transforment la nuit et viennent dévorer les enfants ou sucer leur sang. Dans les camps aux tentes collées les unes aux autres, les Haïtiens ignorent qui sont leurs voisins. Y aurait-il des loups garous parmi eux? Cette nuit là, une femme, peut-être en pleine bouffée délirante et qui errait en hurlant au milieu des ruines, fût sauvée de justesse par la police alors qu'elle allait se faire lyncher par les voisins. Ainsi, les rescapés sont-ils terrorisés à l'idée de sortir la nuit dans cette obscurité qui a envahi plusieurs quartiers de Port-au-Prince depuis le 12 janvier. Bien sûr, tous ne croient pas «entièrement» en l'existence des ces êtres surnaturels mais aucun ne prendrait le risque de ne pas y croire du tout...

Enfin, on ne peut ignorer le discours des centaines de communautés religieuses, églises ou sectes, à l'égard du tremblement de terre. Bien peu se réfèrent au glissement des plaques ou aux failles qui traversent la zone. On évoque plutôt «la bête qui rampe sous la terre» ou la «punition divine» vis-à-vis de ceux qui se seraient rendus coupables du crime de «collaboration» (3) ou de «vie facile», comme si la colère de Dieu s'était brutalement abattue sur Haïti la fautive. Toutes ces interprétations sont facilitées par l'absence d'information. La grande majorité des Haïtiens ignorait ainsi que Port-au-Prince avait déjà été rasée à deux reprises et les avertissements récents des scientifiques. Mais que peut-on faire contre une famine, un cyclone ou un tremblement de terre si c'est là la volonté de Dieu ?

Les discours de certaines églises qui alimentent la notion de «faute» peuvent aller jusqu'à porter un regard culpabilisateur sur les survivants. Ainsi, certaines familles s'entendront-elles dire: «Si tes enfants sont morts, c'est que Dieu les a choisis» (ils devaient donc être bien méchants).

Et puis, il y a ces rumeurs qui ne cessent d'annoncer le prochain tremblement de terre et alimentent le syndrome de répétition, générant parfois des mouvements de panique. C'est ce qui se passa à Jean Rabel, commune du grand nord ouest qui accueille 45.000 rescapés, quand le juge de paix de la ville déclara à la radio qu'il y aurait un tremblement de terre ce jour là à 10 heures précises... Ce qui ne manqua pas de provoquer une immense panique dans l'école du village, occasionnant la fuite des élèves et la blessure de l'un d'entre eux.

Enfin, il y a aussi tous ces corps enfouis sous les décombres et dont le décompte reste très incertain. L'absence de rituel funéraire, le fait de ne pas avoir retrouvé les corps des proches disparus peuvent aussi générer un doute sur la réalité de la mort (possiblement alimenté par la croyance en une hypothétique évacuation à l'étranger) et susciter à moyen terme des troubles anxio-dépressifs.

Comment répondre à des besoins de santé en tenant compte des spécificités culturelles, des représentations de la maladie et des traitements disponibles? Comment construire une intervention sans céder ni à l'universalisme des Américains exportant l'EMDR (4) de la Tchétchénie aux territoires palestiniens en passant par Haïti, ni aux particularismes culturels? Comment construire un programme qui tienne compte des syndrômes psychotraumatiques mais aussi des phénomènes collectifs comme ces rumeurs et ces discours qui alimentent la peur ?

Le professionnel de la santé mentale occidental se trouve bien démuni face à ces «loups garous» et ces «zombis». Au-delà du débriefing propre aux interventions post traumatiques, que faire avec ces discours qui prêchent la faute et la fin du monde et ces esprits des morts qui viennent hanter les rêves des enfants ?

Nous ferons donc le choix de rassembler les pasteurs, prêtres, représentants autoproclamés de sectes ou d'églises aussi diverses que les «fils de Dieu», les baptistes, les pentecôtistes, les adventistes, les catholiques sans oublier les prêtres vaudous. Au-delà de leur mandat spirituel, eux aussi font office de «famille d'accueil» et constatent que le petit neveu arrivé de Port-au-Prince ne consent à s'endormir que bien coincé entre les corps de son oncle et sa tante. Ainsi parviendra-t-on à susciter le débat autour de l'interprétation de «Mathieu 24» (5), débat d'où il ressortira que parmi tous les signes révélateurs de cette fin du monde, il manque bel et bien l'invasion de sauterelles...

La fin du monde ne serait donc pas pour tout de suite... Il est possible de continuer à vivre.

Ainsi faut-il travailler avec les professeurs, les aider à décoder les comportements étranges de ces enfants qui soudain, sentant la terre trembler sous leurs pieds, s'enfuient en courant de la classe et ne peuvent plus apprendre faute de vouloir se souvenir. Il leur faut faire avec le nouveau rapport des enfants à cette école qui soudain, s'est effondrée sur eux; cette école qui fait du bruit avec ses pupitres qui tremblent et rappellent les mouvements de la terre, cette école qui effraie avec son toit en béton, cette école qui a si souvent tué la majorité de leurs camarades.

Aussi faut-il travailler avec les médecins généralistes qui ont vu brutalement affluer une nouvelle clientèle: ceux qui n'ont pas été soignés et dont les blessures se sont infectées, l'enfant qui, de terreur, s'est mis à faire pipi au lit et n'a plus arrêté mais aussi ces patients psychotiques auparavant suivis par l'hôpital psychiatrique de Port-au-Prince et qui, en rupture de traitement, se retrouvent attachés. Comme il n'y a qu'une dizaine de psychiatres en Haïti dont aucun n'exerce dans le nord-ouest, il leur a donc aussi fallu jouer les psychiatres sans neuroleptiques... ni formation.

Ainsi faut-il travailler avec les psychologues haïtiens: ce sont bien eux qui décoderont le rôle de la couleuvre porteuse de mauvais sort dans le rêve de cet enfant ou nous alerterons sur ces esprits des morts qui hantent la tête des vivants.

Ainsi y aura-t-il un échange de savoir-faire. L'humanitaire est d'abord une rencontre.

 

Cendrine Labaume (coordinatrice générale de Médecins du Monde à Marseille)

-------

(1) Les flash-back sont des hallucinations visuelles dans lesquelles la scène traumatique est revécue par le sujet traumatisé comme si l'événement se déroulait à l' instant présent.

(2) Prêtres et prêtresses des temples vaudou.

(3) «Collaboration» à l'époque de la dictature des Duvalier.

(4) EMDR: eyes movments desensitivisation reprocessing, thérapie brève d'inspiration comportementaliste.

(5)Mathieu : 24.29 «Aussitôt après ces jours de détresse, le soleil s'obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière, les étoiles tomberont du ciel, et les puissances des cieux seront ébranlées».

 

En savoir plus:
Le site d'Initiative Développement: http://www.id-ong.org/


Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.