Restitution de la dette de l’indépendance pour la reconstruction d’Haïti

A l'occasion de la visite en Haïti de Nicolas Sarkozy, une pétition internationale citoyenne signée notamment par Miguel Abensour, Edgar Morin ou encore Toni Negri, demande à la France le remboursement de la «rançon» versée par la première république noire indépendante.

A l'occasion de la visite en Haïti de Nicolas Sarkozy, une pétition internationale citoyenne signée notamment par Miguel Abensour, Edgar Morin ou encore Toni Negri, demande à la France le remboursement de la «rançon» versée par la première république noire indépendante.

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pave.jpgDepuis le 12 janvier 2010, suite au terrible séisme qui a ravagé Haïti et fauché la vie de plus de 200.000 personnes, le malheur d'Haïti est porté au devant de la scène internationale. Passées l'émotion forte et la compassion des premiers moments, il faut penser à la reconstruction d'Haïti et surtout aux moyens financiers à mobiliser en vue de cette reconstruction. Les premières estimations avancent le chiffre d'une dizaine de milliards de dollars pour une première relance. Où le pays va-t-il trouver ces fonds ?

 

Le président français, Nicolas Sarkozy, sera en Haïti le 17 février prochain. Première visite d'un chef d'État français sur le sol d'Haïti depuis son indépendance, c'est l'occasion de revenir sur le sujet de la restitution de la dette de l'indépendance, crucial, tant pour Haïti (ancienne colonie française qui fut son grenier durant tout le 17eme et le 18eme siècles) et la France que pour l'Humanité tout entière.

 

De manière systématique, les médias occidentaux se plaisent à rappeler à la face du monde qu'Haïti, ancienne colonie française et premier État Noir du monde, est le pays le plus pauvre de l'Hémisphère, sans expliquer les causes profondes de cette pauvreté.

 

Haïti est le deuxième pays indépendant d'Amérique après les États-Unis en 1776. Ironie du sort, le premier est aujourd'hui économiquement le plus puissant de la planète ; le second est le plus pauvre du continent. Cela n'est pas le résultat d'une fatalité ni d'une malédiction.

 

Après avoir subi les affres de l'esclavage et du colonialisme de 1492 à 1803, au cours de la première moitié du 19e siècle et jusqu'en 1946, la jeune nation haïtienne a été contrainte de payer un tribut à la France pour être reconnue par la communauté internationale esclavagiste et colonialiste à l'époque.

 

Ce tribut, fixé d'abord à 150.000.000,00 Francs or, par la suite réduit à 90 millions, a été versé jusqu'au dernier centime par la premier État Noir à la patrie des Droits de l'Homme. Que cela soit au point de vue économique, social, voire écologique, les conséquences de cette dette odieuse et colossale sur le développement du pays ne sont plus à démontrer. Tous les historiens s'accordent à dire que cette rançon imposée par le fort au faible a hypothéqué le devenir haïtien. Par la suite, des jeux de l'impérialisme et du racisme blanc, l'île, jadis, la plus riche et la plus prospère sombra dans la misère et dans l'incapacité de construire une économie florissante.

 

Comme l'écrivait déjà en janvier 2004 Louis-Philippe Dalembert, la France n'est pas sortie grandie de cette dette immorale et inique. Ainsi, aujourd'hui plus que jamais, alors qu'Haïti est à nouveau à la croisée des chemins de la reconstruction nationale, la nécessaire question de la Restitution de la dette de l'indépendance, déjà soulevée en 2003, est à l'ordre des priorités pour donner à cette République de la Caraïbe un nouveau départ.

 

Aujourd'hui, plutôt que de miser sur les hypothétiques investissements de capitaux étrangers ou sur les prêts du FMI ou de la Banque Mondiale et sur la raison mercantile capables de redynamiser l'économie haïtienne et de favoriser la reconstruction du pays, il nous semble nécessaire d'exiger de la France qu'elle rembourse à Haïti la rançon équivalent à 21 milliards (estimation en USD, 2004) qu'elle a reçue de 1825 à 1946.

 

Il ne fait aucun doute que la restitution de ces fonds pourrait constituer un complément substantiel à la politique de reconstruction et de développement d'Haïti. Avec cet argent, la nation haïtienne pourra ériger des écoles, des hôpitaux, des logements sociaux respectant des normes parasismiques, des universités. Des infrastructures de communication, des routes, des ponts, des barrages, des canaux d'irrigation, des centrales électriques à énergie renouvelable pourraient être réalisés. On pourrait enfin envisager sérieusement la relance de l'économie nationale: recapitalisation de la paysannerie, de l'artisanat, de l'agro-industrie, et de l'industrie locale pour redynamiser le marché national, la nourriture deviendrait abondante et l'idéal de sécurité alimentaire serait atteint...

 

Voila pourquoi nous exigeons la restitution de la rançon payée par Haïti à la France pour la reconnaissance de son indépendance à partir de 1825. Comme cela a été déjà signalé, cette somme est due par la République de France à la République d'Haïti. Il s'agit maintenant de discuter des formes de remboursement.

 

Dans la grande tradition révolutionnaire des 18e et 19e siècles, la République française a toujours manifesté une volonté d'être à l'avant-garde de l'histoire humaine universelle ! Que cela soit l'occasion de la mettre à l'épreuve de son passé colonial esclavagiste et de sa volonté de rupture avec cette partie sombre de son Histoire.

 

En restituant à Haïti ces fonds injustement spoliés, la France peut aider Haïti à reprendre en main sa destinée et à mettre fin, en toute autonomie et dans la dignité, à l'insupportable souffrance, et ce sans avoir pour cela à liquider son histoire, son héritage et sa fierté. Ce ne sera que justice!!!

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Pour signer: haitirenaissance@gmail.com

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Parmi les signataires

27.- Etienne Balibar, Professeur émérite de Philosophie morale et politique de l'Université de Paris X - Nanterre.

28.- Stéphane Douailler, Professeur Philosophie à l'Université Paris 8

50.- Edgar Morin (Directeur de recherches émérite CNRS),

57.- Antonia Birnbaum, Maître de conférences en Philosophie allemande moderne et contemporaine

59.- Lucien Sève, philosophe, Ancien membre du Comité consultatif national d'éthique;

62.- Éric Alliez (Professor of Contemporary French Philosophy, Centre for Research in Modern European Philosophy Middlesex University London )

98.- Patrick Savidan, Professeur des universités, Université de Poitiers (France), Président de l'Observatoire des inégalités

100.- Etienne Tassin, Professeur de philosophie politique, Université Paris Diderot, Centre de Sociologie des Pratiques et des Représentations Politiques ;

121.- Jean-Christophe Goddard, Professeur des Universités ; coordonnateur du consortium du Master Erasmus Mundus EuroPhilosophie;

130.- Emmanuel Renault, philosophe, maître de conférences à l'ENS de Lyon & Directeur de la Revue Marx Actuel ;

237.- Huguette Dagenais, Anthropologue, Professeure retraitée à l'Université Laval/ Responsable de la Chaire des Études sur la Condition des femmes ;

240.- Miguel Abensour, Professeur émérite de philosophie politique à l'Université de Paris VII, Ancien président du Collège International de Philosophie ;

269.- Jacques Bidet, professeur émérite, Université de Paris-X Nanterre ;

274.- Antonio Negri, Professeur de philosophie politique et homme politique italien ;

276.- Louis Sala-Molins, Professeur émérite de philosophie politique à l'Université de Paris I et de Toulouse.

277.- Jean-François Kervégan, Professeur à l'Université Paris 1/Panthéon-Sorbonne, Directeur de NoSoPhi, composante de « Philosophies contemporaines » (EA 3562), Membre du Directoire (Vorstand) de la Internationale Hegel-Vereinigung depuis 2007

278.- Alain Renaut, Professeur de philosophie politique et d'éthique à l'Université de Paris-Sorbonne et à l'Institut d'études politiques de Paris ; Directeur de l'Observatoire européen des politiques universitaires

397.- Michael Löwy, directeur de recherches émérite au CNRS

 

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