Haïti : contre le défaitisme, penser la reconstruction

Une rapide revue de presse sur le tremblement de terre en Haïti suffit à montrer à quel point les analyses se sont multipliées pour déplorer le « sort » de l'île des Caraïbes : « chaudron du diable », « pays maudit », « nation pathétique », « malheur métaphysique »...

Une rapide revue de presse sur le tremblement de terre en Haïti suffit à montrer à quel point les analyses se sont multipliées pour déplorer le « sort » de l'île des Caraïbes : « chaudron du diable », « pays maudit », « nation pathétique », « malheur métaphysique »... Les expressions ne manquent pas pour décrire ce que beaucoup perçoivent déjà comme une malédiction, dans un pays encore empreint de culte vaudou. Derrière ces analyses se cache une sorte de défaitisme, une paresse intellectuelle : car s'il s'agit vraiment d'un « sort », celui-ci est fatal et rien ne peut être fait pour sortir Haïti de la spirale de la misère. Pis, ces expressions dissimulent une forme de jugement moral : voir Haïti comme un pays maudit, c'est sous-entendre qu'il « mérite » ce destin qui s'acharne sur lui.

 

A première vue, il faut reconnaître qu'il serait facile de conclure à l'argument de « l'île maudite ». Désastres naturels en chaîne, coups d'Etat à répétition, banditisme, vagues de violence... Haïti est un pays dont la naissance épique, première nation noire et terre de liberté pour anciens esclaves, a été occultée par deux siècles de misère et de tourmentes. Rappelons qu'aujourd'hui, 80% de la population haïtienne vit encore avec moins de 2$ par jour, que 3 millions d'habitants, sur un total de 9 millions, dépendent de l'aide alimentaire mondiale, et que 65% des enfants haïtiens ne sont pas scolarisés. Que s'est-il donc passé pour que l'ancienne « perle des Caraïbes » ne se relève jamais, quand même son voisin dominicain paraît se développer ?

Accuser le destin est une manière de se déresponsabiliser, alors que les fléaux qui touchent l'île sont tout autant naturels qu'humains. Près de deux semaines après le séisme, ne serait-il donc pas temps de sortir de ce défaitisme, de marquer une pause dans la réflexion pour se demander comment, concrètement, le pays peut se reconstruire tant politiquement qu'économiquement ? Car si la responsabilité est humaine, s'il ne s'agit pas de malédiction mais de mauvaise gestion politique, alors une marge de manœuvre demeure pour enfin changer les choses.

 

Pour mieux comprendre la situation actuelle du pays, un retour en arrière s'impose. Car Haïti est encore en proie à « un passé qui ne passe pas », et ce poids de l'histoire explique, pour une large partie, la trajectoire du pays. L'île n'a en effet jamais fait de travail de mémoire, ne s'est jamais confrontée à son héritage de violences et de tourments. « A Haïti, il n'y a jamais eu de justice », s'indignait récemment un vieillard haïtien devant un tas de ruines. Cette amnésie, ce refoulement collectif, pourraient-il expliquer les difficultés de la transition démocratique dans le pays ? Mieux comprendre le passé d'Haïti, pourrait-il nous permettre d'envisager enfin son futur ?

L'un des traumatismes évident, et qui perdure jusqu'à aujourd'hui, est lié aux séquelles de l'esclavagisme. En l'absence de tout processus démocratique, avec un héritage colonial jamais tout à fait digéré et un taux d'analphabétisme dramatiquement élevé, la population haïtienne ne s'est jamais réellement autonomisée, s'enfonçant progressivement dans une logique de domestication, de « colonisation interne » par un Etat prédateur. Ce dernier s'est en effet construit contre la nation, contre la société, confisquant le pouvoir au nom d'un petit cercle de privilégiés. « Il y a des gens pour qui ce pays n'est pas un pays mais un commerce », confie Lyonel Trouillot, écrivain.

 

Haïti a multiplié les espoirs déçus, les rêves de transition brisés. Duvalier père et fils (« Papa » et « Bébé » Doc) sont tous deux venus au pouvoir en promettant la libération des plus pauvres, mais leur régime s'est vite transformé en une dictature sanglante, où la seule loi qui régnait était celle des « Tonton Macoutes », la force de sécurité. La figure de Jean-Bertrand Aristide, le « prêtre des bidonvilles », représentait un réel espoir de rupture à la chute du duvaliérisme. En 1986, on assiste en effet à un semblant de mouvement populaire. Une société civile paraît réellement exister, euphorique, demandant unanimement la lutte contre la corruption, la purification de l'administration, l'obtention de réparations et des élections libre. Le pays se dote d'une constitution démocratique et Aristide est massivement élu en 1990.

A première vue, Haïti semble donc s'inscrire dans la « troisième vague » des transitions démocratiques. L'espoir, cependant, est mort-né avec le coup d'Etat sanglant de l'année suivante. Le régime militaire de Raoul Cédras fait régner la terreur pendant plus de quatre ans, traquant les supporters d'Aristide, violant, tuant, torturant la population. Si l'intervention américaine de 1994 rétablit un régime « démocratique » sur le papier, permettant notamment la réélection de « Titide » en 2000, l'esprit démocratique en tant que tel n'a jamais vraiment eu le temps de s'enraciner. Le mandat de ce dernier s'achève dans un autre bain de sang. Depuis 2004, le régime de Préval n'est certes plus dangereux, mais il est mou, absent, laissant la corruption décimer le pays et engloutir les milliards de dollars d'aide internationale. La population, passive, laisse faire et survit.

 

Il est facile de voir que les traumatismes du macoutisme et du duvaliérisme hantent encore la société haïtienne : arbitraire, impunité, destruction du lien social, repli identitaire. « Les gouvernements totalitaires, comme toutes les tyrannies, ne pourraient exister sans détruire le domaine public de la vie, c'est-à-dire sans détruire, en isolant les hommes, leurs capacités politiques », écrivait Hannah Arendt. N'est-ce pas précisément là ce qui est arrivé à Haïti ? Le problème est que le passé n'a jamais été confronté, reconnu dans l'espace public. Les responsables des coups d'Etats n'ont pas été jugés, l'argent volé n'a jamais été rendu et la vérité sur le passé reste à élucider.

Une « Commission Nationale de Justice et Vérité » fut certes créée en 1995, sur le modèle sud-africain et latino-américain, mais ses travaux n'eurent aucun impact réel. Elle donna certes l'occasion à 8 000 victimes de prendre la parole et de raconter publiquement leurs souffrances, dans l'espoir que cela contribuerait à promouvoir la confiance des citoyens envers leurs institutions et à jeter, peut être, les bases d'une future société civile. Mais les résultats de la Commission furent dissimulés par Aristide, et ses recommandations, notamment en matière de réparations et de lutte contre l'impunité, furent largement ignorées. L'amnistie fut massivement accordée aux militaires du régime Cédras, qui hantent encore aujourd'hui l'administration. Cette impunité contribua à affaiblir, encore un peu plus, l'Etat de droit en Haïti.

 

Rien ne fut donc jamais fait pour encourager la population à se prendre en main, pour construire ses « capacités » d'autodétermination. Or, sans travail de mémoire, l'île ne peut avancer : les Haïtiens ne savent même pas ce qu'il y a à oublier. C'est ce qu'ont compris les anciennes dictatures d'Amérique Latine en amorçant les premières initiatives de « justice transitionnelle » dans les années 1980. L'absence de toute mesure similaire en Haïti a pour conséquence qu'aujourd'hui les non-dits sont grands : les traumatismes accumulés et refoulés ont laissé des traces durables parmi la population. Une grande catharsis générale, sur le modèle sud-africain, aurait-elle été la solution ? Combinée à un effort de justice, elle aurait au moins permit de rebâtir la confiance des citoyens envers leur Etat. En assainissant l'administration, elle aurait assuré une redistribution plus équitable de l'aide et la reconnaissance, enfin, des victimes du passé.

 

Ces remarques peuvent paraître superficielles au regard du drame qui s'est abattu sur le pays début janvier. Dans l'urgence, n'est-il pas plus essentiel d'assurer la survie de la majorité, de nourrir les gens et de reconstruire les maisons détruites, plutôt que de fouiller dans le passé ? Il est certain qu'il ne saurait y avoir de réelle transition démocratique tant que les conditions socio-économiques de la majorité restent inchangées. Mais, à l'inverse, une reconstruction strictement économique, qui n'adresserait pas les maux plus profonds du pays, serait vaine. Ce ne serait qu'une nouvelle perfusion imposée de l'extérieur, un pansement sur ses blessures. Le séisme a en effet ceci de particulier qu'il a détruit la capitale même du pays, décapitant un Etat déjà faible.

La reconstruction physique devra donc être accompagnée d'une reconstruction institutionnelle et sociale. Il faudra à la fois rebâtir un Etat, recréer un imaginaire collectif, et adresser les traumatismes psychologiques de la société. La société civile a en effet un rôle essentiel à jouer dans tout processus de transition démocratique : en témoignent les « Mères de la Place de Mai » en Argentine, ou l'Eglise Catholique en Pologne. Pour encourager cette participation civile, il ne faut donc pas voir le développement et la reconstruction de l'île comme des mesures uniquement économiques, mais aussi, et surtout, comme des actes politiques. Comme le soulignent les travaux du prix Nobel d'économie Amartya Sen, l'exclusion politique et sociale d'individus ou de groupes est un facteur supplémentaire de sous-développement. La passivité de la population haïtienne, qui souffre en silence tandis que l'élite se gave, en témoigne.

 

L'une des conséquences les plus terribles, les plus profondes, des personnes ayant vu leurs droits les plus fondamentaux bafoués est en effet la perte de ce que l'essayiste autrichien Jean Améry appelait « la confiance dans le monde » - cet ensemble d'attentes à la satisfaction desquelles tout être humain s'estime avoir légitimement droit : quelqu'un va m'aider si je tombe dans la rue ; l'Etat va agir en ma faveur si je suis victime d'un crime ; personne ne va venir me frapper sans raison. Lorsque ces attentes fondamentales sont déçues, les individus sont envahis par une peur qui les empêche d'agir : ils connaissent un sentiment profond d'égarement normatif, de solitude, voire de ressentiment. Ce sentiment n'affecte pas seulement les victimes directes des traumatismes, mais aussi leur communauté, leur entourage : la victimisation tend à se généraliser, elle s'étend, se transmet, et encourage des groupes entiers à vivre de manière recluse, à se retirer de la sphère publique et à cesser d'attendre quoi que ce soit des institutions. L'exercice du pouvoir est rendu impossible dans un tel contexte : les violations des droits de l'homme, quand on ne les confronte pas, menacent la possibilité même du vivre ensemble. Cette érosion du capital social affecte en retour le potentiel du développement : les pauvres, comme les victimes, modifient leurs attentes en fonction de ce qu'ils peuvent espérer raisonnablement obtenir. De là le soi-disant « fatalisme » haïtien.

 

A cet égard, le séisme du 10 janvier 2010 pourrait agir comme un électrochoc, marquer une réelle rupture, une épreuve ultime. « La catastrophe va mettre en question tout le mode de vie que nous avons connu », affirme Laennec Hurbon, sociologue haïtien. Elle obligera peut être le pays à se poser enfin les bonnes questions. « C'est l'occasion d'une renaissance pour mon pays d'amour ! » espère le membre d'une paroisse à Port-au-Prince. Et en effet, depuis que la terre a tremblé, n'a-t-on pas vu la société haïtienne s'organiser, s'assembler, prendre les choses en main pour survivre ? « C'est le moment de faire enfin quelque chose d'audacieux pour le pays », confirme le romancier Danny Laferrière.

 

Les 10 milliards de dollars d'aide promis par la communauté internationale devraient servir, précisément, à financer cette audace. Le gouvernement et le peuple haïtiens ont besoin de l'appui étranger, mais ils doivent demeurer les acteurs principaux de la reconstruction. Autrement, le pays risque de retomber dans une spirale de dépendance et d'impunité. Le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) a fait un pas dans cette direction en employant directement plus de 1 000 Haïtiens pour participer à la livraison de l'aide humanitaire. « Le PNUD concentre ses efforts sur le rétablissement des capacités du gouvernement », affirme Helen Clark, administratrice de l'organisation. Le programme pourrait s'étendre à 220 000 personnes. De telles mesures, combinées à une vigilance accrue contre les risques de détournement de l'aide et à un effort pour enfin regarder le passé de l'île en face, sont autant de manières de faire des Haïtiens les premiers acteurs du processus de leur propre relèvement. L'aide doit être conçue comme un moyen réel d'assurer l'autonomisation et de rétablir la dignité des survivants. Pour faire taire, enfin, le discours du fatalisme.

Kora Andrieu

Chargée d'enseignement « Justice Transitionnelle » à Sciences-Po Paris

Allocataire de recherche à la Sorbonne (Paris IV)

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