Un silence de deuil défiant un arrêt de mort

Plaidoyer pour un deuil national en Haïti, par Jean-Claude Bajeux, directeur exécutif du Centre œcuménique des droits humains (CEDH) à Port-au-Prince.

Plaidoyer pour un deuil national en Haïti, par Jean-Claude Bajeux, directeur exécutif du Centre œcuménique des droits humains (CEDH) à Port-au-Prince.

 

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Ce plaidoyer, pour un deuil national,

je voulais l'adresser à ceux qui nous gouvernent,

non pas pour leur dire de sortir de leur silence mais

au contraire

pour pénétrer tous ensemble dans un monde de silence

affronter le monumental défi de la mort.

 

Les trois cent petites filles de Saint Gérard

elles sont toutes parties, dansant, chantant

dans un adieu de pieds nus et de jupe longue,

et tant de milliers d'autres sous le béton concassé,

le 12 janvier, en un jour, en un seul voyage,

dix mille personnes basculées dans les terres de Titanyen.

 

En cet état de mort nous n'aurions que faire de discours

de ceux qu'on débite comme des pensums,

vides comme vent, plus solennels que des draps mortuaires.

La mort elle ne mâche pas ses mots : elle fait ce qu'elle fait

avec une efficacité qui pétrifie.

regardant danser les écolières de Saint-Gérard,

nous revoyons ce spectacle qu'elles nous laissent

victoire sur un deuil de mort

 

quand dans nos yeux elles revivent,

par la mémoire par notre regard et notre silence

elles dansent une danse de vie

survivant à tout instant,

par leur naturelle grâce

défiant l'immobile grimace de la mort

cette subite avalanche si brutalement infligée

si cruellement, à la face du monde

sachant que nous n'aurions

jamais assez de fleurs pour les embaumer,

jamais assez d'encens pour leur offrir,

ni de mots pour dire seulement la litanie de leurs prénoms,

et encore moins

assez de larmes pour les pleurer

 

au terrible grondement de la terre

répond notre silence,

dans une persistante existence

d'une autre nature et d'un autre monde

silence du regard et de la mémoire

évocation reconnaissance de ces cinq minutes de danse

qui réveillent les disparus

par la mort même devenus capsules d'éternité.

 

Imaginons le pays couvert d'un deuil de trois fois cent jours

nos regards devenant le défi que nous dédions aux dieux du malheur

inventant répétant

intemporels

gestes et rituels, les chants et les danses,

les récits souvenirs et rêves

les promesses les parfums et les pardons

offrandes

à tant d'âmes qui flottent parmi nous.

 

 

Jean-Claude Bajeux, directeur exécutif du Centre œcuménique des droits humains (CEDH) à Port-au-Prince

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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