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Hispanofonía

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Billet de blog 11 mars 2016

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Podemos et le signe [1/3]

Catalyseur de fortes demandes sociales, Podemos, en tant qu'appareil représentatif, n'a de cesse de se dresser en antagoniste face aux conventions politiques. Outil démocratique d'une minorité s'identifiant dans la subversion, il fédère une contre-hégémonie au pouvoir central de l'Espagne, lequel, suite à cette intrusion en son fief, doit à présent se remodeler pour survivre.

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Comme il peut suffire d'une racine pour que prolifère une forêt, un concept peut générer moult figurations, et un signifiant peut engendrer une multitude de correspondances sémantiques. Ça peut paraître évident, mais il fallait le dire. Ainsi, le pouvoir n'est pas qu'une force abstraite, dont on ne saisit pas toujours les contours, ou qui s'éloigne de nous à mesure qu'on en définit l'existence. Non, pouvoir se conjugue également. Potēre, je peux et tu peux s'il ou elle peut, et nous pouvons, alors vous pouvez, puisqu'ils peuvent. Ça peut paraître évident, mais c'est comme ça que le parti morado insufle espoir et volonté en Espagne comme ailleurs depuis 2014, et ça marche. Cependant, la performativité ne fait pas tout.

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Podemos, des cercles symboliques, rappels des cénacles.

Le contexte est très favorable à l'émergence de projets alternatifs : une trentaine d'affaires de corruption importantes dans le pays, dont les plus emblématiques désignent chaque semaine plus précisément le caractère systémique d'une gangrène héritée du franquisme et de la Transition, une tendance à la solidarisation populaire par les luttes sociales, notamment depuis 2011, le 15-M  et les mareas, ou encore la résurgence face aux diktats de Bruxelles d'une soif patriotique qui se découvre une histoire, comme une certaine identité républicaine, enfouie sous les tabous du consensus de la Transición et brimée par l'impunité des franquistes. De cette nécessité de se regarder en face, de regarder autour, et en arrière, est née l'alternative mauve au bipartisme et à Bruxelles. Encore fallait-il conquérir le champ discursif, et partager une cosmovision.


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Le drapeau civil de la Deuxième République espagnole (1931-1939)

Face a à la banière étoilée du néo-libéralisme sans nom de la CEE introduite en Espagne, dès 1984 et 1985, lors de l'ère Felipe González (premier socialiste au pouvoir après 44 ans de dictature) et officiellement hissée depuis le 1er janvier 1986, après "une politique d'assainissement" lourde, à certains égards,  en conséquences sociales (vous pouvez ici lire l'article d'Isabelle Renaudet à ce sujet), il fallait inclure les expériences de jadis inspirées des défaites des arts (de Juan Ramón Jiménez à Luis Buñuel), de la magie, de la franc-maçonnerie, de l'anarchisme, du féminisme et du républicanisme, -des expériences inspirées des avant-gardes et de concepts signifiés, entre autres, par le violet. À travers les ambitions de justice et les désirs d'émancipation qui l'accompagnent, Podemos déverse son projet social transformateur dans le filtre de ces traditions de luttes sociales, de savoirs et de (devoirs de) mémoires.

Aussi, la visibilisation et la valorisation de ces vécus, avec leurs expériences et leurs souffrances, permet-elle au parti fondé à Madrid en février 2014 au Teatro del Barrio et ancré dans le quartier de Lavapiés, d'aspirer à la popularisation d'un combat mené contre le néo-libéralisme et ses personnifications, au travers de trois signifiants notamment : casta, oligarquía, régimen. Dans sa génèse, cette rhétorique, souvent acide, trouve ses énonciateurs en la personne, notamment, de Juan Carlos Monedero (dont vous pouvez regarder ici l'entretien réalisé dans les locaux de Médiapart lors de la campagne électorale espagnole), et d'Iñigo Errejón, tous deux Docteurs en sciences politiques et inspirés par exemple par les travaux sur le populisme du politologue argentin Ernesto Laclau, les écrits de Gramsci ou encore par le chavisme. Chacun dénonce la corrélation entre le corps étatique et le monde privé, la finance et ses dérivés, et propose pour la combattre une frontalité émancipatrice. 

Juan Carlos Monedero et Iñigo Errejón ont d'abord essaimé en Amérique du sud (Vénézuela, Bolivie, Argentine), où ils ont gardé de nombreux contacts après des conférences ou après avoir délivré des enseignements et parfois des entretiens télévisés, puis ils se sont concentrés sur la communication en Espagne, à travers des interventions aux allures de meeting dans des séminaires universitaires, des réunions populaires, des essais, des blogs alternatifs et une chaîne sur internet, la Tuerka (tuerca peut signifier écrou, voire vis en français), laquelle fut créée en 2010 après n'avoir été qu'une simple émission diffusée sur la chaîne locale madrilène Antena 33. C'est notamment par cette voix que s'est fait connaître d'un plus large public Pablo Iglesias, avec son émission Otra vuelta de tuerka, dans laquelle il s'entretient aussi bien avec des spécialistes comme des documentaristes, des philosophes ou des universitaires qu'avec des figures publiques, comme récemment l'actrice aux quatre Goyas, Verónica Forqué


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Iñigo Errejón, député espagnol à bientôt 33 ans @EFE

Cette quête de légitimation médiatique et discursive a conduit Pablo Iglesias, Iñigo Errejón et Juan Carlos Monedero à s'inscrire également dans le paysage  audiovisuel traditionnel, en acceptant les invitations de chaînes privées notamment, pour débattre par exemple autour de thèmes comme la mort de Hugo Chávez, l'histoire de l'Espagne, ou la situation économique et sociale de l'Europe et de l'Espagne, préparant ainsi le terrain médiatique pour une légitimation politique alors encore embryonnaire et mobilisée dans des associations citoyennes diverses et des mouvements alternatifs et anti-capitalistes (universitaires comme politiques). D'ailleurs, avant la création en novembre 2014 d'une direction centrale à Podemos axée autour de la personne de Pablo Iglesias comme secrétaire général, celui-ci a été collaborateur auprès de cinq grandes chaînes espagnoles (Intereconomía, TV 13, La Sexta, Cuatro, et TVE 24 Horas). Une participation médiatique active qui lui a valu un prix journalistique remis par l'Université Carlos III pour sa "contribution au changement social" (en même temps que Jordi Evole).

Ainsi, les membres fondateurs du parti et les premiers élus podémistes ont-ils adopté cette posture conciliante de Pablo Iglesias comme modèle, s'invitant dans les débats médiatiques pour y faire valoir peu à peu leurs propres thématiques et aspirations, et parvenant à amener avec talent les commentateurs de la vie politique sur le terrain d'une luttre contre l'hégémonie en faisant valoir des aspirations collectives issues de conquêtes populaires reflétant justement des accumulations de pouvoirs contre-hégémoniques. Il s'agissait alors de destituer la domination politique et culturelle de son langage, de ses symboles et de ses signes, de les exclure tout en les côtoyant, en les désignant, chaque image devenant symbolique et chaque intervention un meeting décomplexé et construisant une conscience collective aussi largement inclusive que possible, comme le montre la diversité symbolique des profils des cinq premiers eurodéputés podémistes élus en mai 2014 : Pablo Echenique, physicien, Teresa Rodríguez, syndicaliste et enseignante, Dolores Sánchez, serveuse dans un restaurant mais diplômée en sociologie et en sciences politiques, Carlos Jiménez Villarejo, juge spécialisé dans la lutte contre la corruption, et donc Pablo Iglesias, lui-même politologue et présentateur de télévision, notamment pour l'émission Fort Apache (animée sur la chaîne publique iranienne HispanTV qui est dédiée aux publics hispanophones du monde entier).

Par conséquent, si on peut dire que Podemos, en tant qu'outil politique, est né d'un horizon d'attente particulier, notamment depuis la Complutense de Madrid, -l'université dont sont issus de nombreux acteurs du parti-, il faut quand même signaler qu'il a su répercuter ses attentes sur une frange importante de la société grâce aux interactions médiatiques et aux analyses socio-politiques qu'ont vulgarisées ses principaux acteurs publics jusque dans des sphères médiatico-discursives nationales.

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Pablo Echenique, eurodéputé podémiste © El Periódico [08/10/14]

En outre, Podemos s'appuie aussi sur des collectifs associatifs issus de la rue. Surtout parce qu'il en est né, ce qu'il ne manque jamais de rappeler quand il y est affirmé qu'il construit depuis la force sociale des représentations politiques, "nouvelles", "inédites" voire "révolutionnaires". Cependant, Pablo Iglesias n'est pas un habitué des manifestations, à l'inverse sans doute de Miguel Urbán, militant anticapitaliste de premier ordre au sein des cercles podémistes madrilènes. Il  est certes un meneur charismatique, forcément, mais un meneur politico-institutionnel d'organes surtout, qui prétend toujours revenir au social depuis des arènes politiques ou médiatiques. Des arènes qu'il ne manque pas de subvertir et de régénérer. Il vante à ce titre la démocratie participative sur internet et la maîtrise des réseaux sociaux comme autant de victoires sur l'ancien modèle politique qui périclite, justement sous la pression de la vis, de l'écrou, de la tuerca, et des situations populistes que le contexte socio-politique permet d'exploiter dans les médias et toute sphère publique, comme il l'a fait notamment pendant la campagne électorale qui s'est achevée avec le 20-D. D'ailleurs, elle pourrait bien repartir à tout moment depuis que Podemos représente 20% des élus du parlement et que tout accord semble bloqué après déjà deux votes d'investiture. Ainsi, le langage de Podemos est-il nécessairement celui de son secrétaire général, un individu perpétuellement en campagne, en démonstration, qui n'hésite pas à arborer sur un tee-shirt un slogan inspiré de The revolution will not be televised, de Gil Scott-Heron : "Sí, la revolución será televisada".

En fait, Iglesias éclipse souvent de son aura les autres représentant-e-s du parti, mais la tendance est en train de fluctuer à mesure que les conférences de presse au parlement s'accumulent, et certains parviennent tout de même à s'introduire dans un grand nombre de foyers espagnols grâce aux réseaux sociaux et à la télevision, comme c'est à peu près le cas tous les jours depuis l'annonce officielle des derniers résultats aux élections générales. En attendant, si la campagne électorale repart, ce sera sûrement sur les bases qu'imposeront Pablo Iglesias et ses équipes de communication et le rythme pourrait bien être celui-ci, celui d'une chanson de Javier Krahe (1944-2015) qu'il a reprise à la télévision en pleine campagne, lors de la remontada, terme popularisé par l'impératif performatif des communicants de Podemos pour qualifier la projection ascendante du parti dans la démoscopie espagnole à l'approche du scrutin électoral de décembre dernier.

Pablo Iglesias chante ¿Dónde se habrá metido esta mujer? avec Pablo Motos sur El Hormiguero 3.0 @Antena3 © Antena 3

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