«Les Bourbons sont des voleurs»: le hip hop ibérique incarcéré

Derrière la multiplication de sanctions pénales prononcées à l’encontre de rappeurs, un front culturel transversal s’est formé pour dénoncer le délit d’injure à la Couronne comme une atteinte à la liberté d’expression. Muralistes, personnalités du théâtre, etc., tentent de répondre collectivement à la pénalisation des opinions artistiques.

Comme une consécration, José Miguel Arenas, alias Valtonyc, sera à l'affiche de plusieurs festivals musicaux cet été : du Festival de Musique de Cadaqués au Festival International de Jazz de Barcelone, les organisateurs sont unanimes pour manifester leur soutien envers ce rappeur majorquin. Un appui au demeurant symbolique cependant car la Cour suprême a confirmé en appel, en février, une peine de trois ans et demi prononcée antérieurement par le parquet national pour apologie du terrorisme, calomnie et insultes graves envers la Couronne, estimant qu'aucun des « contenus examinés ne sauraient être placés sous la protection de la liberté d’expression ». Les propos retenus à son encontre figurent dans l’album Residuos de un poeta (2010), une œuvre profondément marquée par l’actualité politique, ainsi que dans d'autres chansons postées en ligne sur YouTube comme Marca España ou El fascismo se cura muriendo, par exemple : « nous voulons qu’un car du PP explose à la nitroglycérine » ; « je n’appuie pas la violence gratuite, mais les faire passer à la guillotine serait juste » ; « sarcastique comme le roi serrant la main de Kadhafi et se félicitant ensuite d’avoir du pétrole facile, fils de pute, peut-être qu’il ne reste de la république que des fossiles mais il en reste nous, et le roi des affaires » ; « vous êtes de la même mafia que Bankia ».

Fin 2017, le parquet national avait déjà énoncé le même type de sentence à l’encontre d'une douzaine de membres du collectif La Insurgencia : deux ans de prison pour apologie du terrorisme, neuf ans de suspension des droits civiques et 4 800 euros d’amende. Les comparant à des terroristes islamistes, le juge avait également affirmé que « la religion des accusés est la lutte syndicale ouvrière », laquelle les amenait à croire que « l’exploitation des opprimés mérite une lutte armée contre certains collectifs », estimant par ailleurs que les accusés, au moyen de leur engagement textuel, « ont propagé une méthode violente pour combattre un système qu’ils considèrent injuste ».

«Que cambie el terror de bando» (2015), d'Elgio, membre du collectif La insurgencia et condamné à deux ans de prison pour apologie du terrorisme © La Insurgencia

Au sein d'une scène hip hop marquée par l'analyse marxienne et peu professionnalisée en comparaison avec d'autres pays d'Europe, l'enchaînement de ces sentences a fait l'effet d'une bombe et a créé du lien. Si le délit d’injures graves envers la Couronne est passible d'une amende de 3 000 euros et d'une peine de six mois à deux ans de prison, que des internautes ont déjà été condamnés pour une opinion sur la famille royale tout comme d’anciens fonctionnaires, tel l’ancien maire communiste de Puerto Real (Cadix), José Antonio Barroso (IU), qui avait qualifié Juan Carlos I de « corrompu » et avait écopé d’une amende de 10 800 euros en 2009, la prison n'était dans de tels cas généralement pas considérée comme une issue punitive par la justice espagnole. L’hebdomadaire satirique El Jueves avait par exemple fait l’objet de poursuites pénales pour calomnies, outrage et injures graves envers la Couronne suite à la parution d’un numéro de juillet 2007 où le couple princier apparaissait en couverture et les auteurs de celle-ci avait écopé d'une amende de 3 800 euros. La communauté hip hop locale estime donc à présent que la condamnation de Pablo Hasél par la Cour suprême à deux ans et demi d'emprisonnement et à une amende de 24 000 euros en mars, doit être comprise à la lumière de ce virage pris brutalement par les hautes juridictions (inculpé pour calomnines, injures graves envers la Couronne et apologie du terrorisme suite à des messages publiés sur son compte Twitter, ce sympathisant communiste et militant antifasciste avait déjà été condamné par le parquet national, en 2014, à deux ans de prison pour apologie du terrorisme dans des chansons diffusées sur internet à partir de 2010).

Par conséquent, afin de contester en bloc les sentences prononcées et les délits qui leur sont reprochés, une dizaine de rappeuses et rappeurs, venu·e·s de Madrid et d'ailleurs, se sont déplacé·e·s en banlieue barcelonaise pour enregistrer une chanson dans laquelle sont reprises certaines des phrases retenues à l'encontre des rappeurs inculpés. La chanson, intitulée Los borbones son unos ladrones (« Les Bourbons sont des voleurs »), représente aux yeux de ces artistes mobilisé·e·s une « auto-inculpation musicale collective », un matériau revendicatif d'une liberté d'expression qui dénonce la « répression » dont sont victimes les musiciens condamnés pour apologie du terrorisme et injures envers la famille royale.

Los Borbones son unos Ladrones (2018, VOSTFR) © Propaganda pel fet!

L'enregistrement du clip (visionné plus d'un million de fois en 48 heures) a eu lieu dans l'enceinte d'un ancien centre pénitencier pour hommes de Barcelone, populairement appelé La Modelo et célèbre notamment pour la place qu'il a occupé durant la période franquiste (tortures, incarcération de dissidents, d'homosexuels, de prisonniers politiques, etc.). Des muralistes ont également été convié·e·s, comme le montre la vidéo ci-dessous promouvant la campagne de la plate-forme #NoCallarem (« Nous ne nous tairons pas »). À son initiative et en collaboration avec la municipalité, une semaine consacrée à la liberté d’expression a été planifiée du 11 au 16 avril dans ce lieu de mémoire.

Mobilisation murale dans l'enceinte de la Modelo de Barcelone © DELABRAVE

Parallèlement à ces initiatives, un collectif formé par des professionnels des arts scéniques a également enregistré cinq clips dans lesquels les comédien·ne·s reprennent en émotions les phrases reprochées aux rappeurs, les projetant vers un autre concept créatif tout en les sortant de leur contexte comme ont pu le faire les tribunaux.

Dans leur manifeste, les membres de Col·lectiu (« collectif » en catalan) rappellent aussi ces mots de Martin Niemöller (1892-1984), théologien allemand envoyé à Dachau :

« Quand ils sont venus chercher les juifs
je n'ai rien dit
car je n'étais pas juif.
Quand ils sont venus chercher les communistes
je n'ai rien dit
car je n'étais pas communiste.
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes
je n'ai rien dit
car je n'étais pas syndicaliste.
Et quand ils sont venus me chercher
il n'existait plus personne
qui aurait voulu ou pu protester. »

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