Épique, demos et bras de fer (1/3)

En appelant à la désobéissance civile face à l'État central, l'indépendantisme institutionnel catalan joue la crise de régime. De plaintes en plaintes, de perquisitions en perquisitions, d'interdictions en interdictions, la justice du royaume espagnol dynamise un afflux social transversal et durable en Catalogne.

Afin d'enquêter et d'empêcher la tenue du référendum unlitatéral du 1er octobre, la Garde Civile a mené ce mercredi une dizaine de perquisitions dans Barcelone, principalement dans des bâtiments institutionnels catalans. Le secrétaire des Finances catalanes et le responsable du Centre des Télécommunications figurent parmi les personnes détenues lors de cette opération de police, baptisée « Anubis ». Plusieurs milliers de personnes se sont ensuite rassemblées autour des bâtiments où ont eu lieu les perquisitions puis ont occupé les rues, comme la Rambla Catalunya, la Gran Via et la place Sant Jaume, en formulant de nombreux slogans et mots d'ordre comme  « Fascistes, hors de nos quartiers ! », « Je n'ai pas peur ! » ou « Vive l'indépendance ! ». Le président catalan, Carles Puigdemont, a quant à lui dénoncé un « état d'exception ». Els Segadors, l'hymne catalan, a été entonné plusieurs fois durant la journée.

Mardi, les Mossos et la Garde Civile ont également perquistionné les locaux d'une entreprise de service postal, à Terrassa et à L'Hospitalet, et réquisitionné du courrier destiné aux assesseurs du scrutin, peut-être des listes électorales. Quelques dizaines de personnes, principalement des sympathisant·e·s du mouvement indépendantiste, se sont relayées toute la journée pour protester contre l'intervention. Lundi, c'était à Sabadell, où la Garde Civile a perquisitionné une imprimerie et réquisitionné plus de 100 000 tracts concernant le référendum. Dimanche, c'était à Montcada i Reixac, où les enquêteurs ont mis la main sur plus d'un million de feuillets promotionnels dans un hangar, dont une centaine de milliers du parti anticapitaliste et indépendantiste Candidature d'Unité Populaire (CUP). Sur un de ces tracts figuraient notamment les portraits de Mariano Rajoy et de Philippe VI sous le slogan « Sí, per fer-los fora » : « Oui, pour les dégager ». Cependant, les autorités n'ont pas remonté la trace des urnes, si tant est qu'il y en ait, et les citoyen·ne·s peuvent imprimer leur bulletin de vote par internet.

 

Les tracts de la CUP : « Vivre signifie prendre parti », « Oui, pour les dégager ! » (Ministère de l'Intérieur) Les tracts de la CUP : « Vivre signifie prendre parti », « Oui, pour les dégager ! » (Ministère de l'Intérieur)

 

« Référendum ou référendum »

Ces mots furent prononcés par Carles Puidgemont en septembre 2016, lorsqu’il se soumettait au vote de confiance du parlement catalan, un an après les élections régionales de 2015 ; presque un an de crise politique pour former un gouvernement. Après l’éviction d’Artur Mas, le président de la Generalitat sortant dont la coalition indépendantiste n'avait pas obtenu de majorité parlementaire suite aux élections de septembre 2015, les membres de la gauche souverainiste et anticapitaliste des Candidatures d’Unité Populaire-Appel Constituant (CUP-CC) obtenaient ainsi l’organisation d’un référendum unilatéral sur la question du statut de la Catalogne par rapport à l’État espagnol, avec à peine 10 député·e·s et en prônant ouvertement la « désobéissance institutionnelle ». Moins de deux ans après la mobilisation sociale de plus de deux millions de personnes lors de la consultation qui avait été organisée en novembre 2014 sur le sujet par des organisations civiles, donc sans garantie juridique, c’était aussi une très grande victoire pour l’ensemble de la mouvance indépendantiste.

Cependant, le gouvernement central du Parti Populaire de Mariano Rajoy a dès lors maintenu son propre récit, sans entamer de négociations avec la Generalitat : « ce référendum est illégal » ; « personne ne va briser l’unité de l’Espagne » ; « il n’y aura aucun référendum » ; « L’Espagne est une grande nation ». Le 6 septembre dernier, le parlement catalan a donc adopté la loi sur la tenue d’un référendum unilatéral (72 voix sur 135), avec pour unique question : « Souhaitez-vous que la Catalogne soit un État indépendant sous la forme d’une république ? ». Le lendemain, la loi sur la constitution provisoire de la république catalane en cas de réponse affirmative était aussi approuvée (71 voix sur 135), prolégomène pour une légalité bicéphale, avec l’État et la constitution de 1978 d’un côté, et le Govern indépendantiste, le parlement catalan et une possible constituante de l'autre. Seul·e·s 10 député·e·s, du groupe parlementaire Sí Que Es Pot (SQEP, assimilé à Podemos), ont voté contre cette loi de transition constitutionnelle (dont le volet social n'était visiblement pas une priorité, selon infoLibre) ; les 44 autres député·e·s s'étaient absenté·e·s.

 

Àngels Martínez, ancienne membre du PSUC et députée Sí Que Es Pot, retire les drapeaux monarchistes le jour du vote de la loi sur le référendum @Europa Press © Europa Press
    

 

 Un labyrinthe politique et juridique

Sans autre stratégie de négociations que celle du recours légal, le gouvernement du PP a depuis demandé au Tribunal Constitutionnel d'intervenir compte-tenu du caractère unilatéral du référendum, lequel ne l'a pas approuvé, tout comme la loi de transition juridique. Le ministère de la Justice a également déposé plainte pour désobéissance, prévarication et malversation contre le Président et le vice-Président du Govern, Carles Puigdemont (PDeCat, de droite) et Oriol Junqueras (ERC, de gauche). La présidente du parlement catalan, Carme Forcadell (PdeCat), et plusieurs membres du bureau de la chambre sont également en cause. Mercedes Armas, la juge en charge de l'instruction, a aussi envoyé des agents de police au sein de plusieurs rédactions catalanes pour les dissuader de promouvoir la campagne électorale. Un autre magistrat a quant à lui fait fermer les sites officiels de la campagne et a diligenté une perquisition au sein d'un journal, suite à une plainte de Miguel Durán, un polémiste proche de Ciudadanos (droite libérale), parti qui dit se positionner contre le « coup d'État » indépendantiste. 

À gauche, alors que plusieurs rassemblements ayant pour thématique le « droit à décider » ont été interdits dans le royaume, de nombreuses voix s'élèvent non pas pour critiquer le manque de garanties démocratiques du référendum unilatéral du 1er octobre, mais pour profiter de la fenêtre d’opportunité qui s’ouvre dès à présent pour s'opposer au gouvernement centraliste du Parti Populaire, voire à la monarchie parlementaire et au régime de 1978 (un des slogans des mouvements sociaux issus du 15-M était « Lo llaman democracia y no lo es » : « Ils appellent ça la démocratie mais ça ne l’est pas »). Dans ce sens, une plate-forme de soutien nommée « Madrileños para el derecho a decidir » (« Madrilènes pour le droit de décider ») a fait son apparition et a déjà organisé une première mobilisation dimanche 17 septembre. Une deuxième manifestation aura lieu le 24 septembre. Par ailleurs, des milliers de Basques ont défilé à Bilbao le 16 septembre, également pour soutenir le droit de vote de la société catalane. D'autres rassemblements sont en cours de préparation.

 

Joan Tardá (en bas, au centre), député de la gauche républicaine et catalane (ERC) à la sortie de la conférence organisée à Madrid par l'organisation « Madrilènes pour le droit de décider » Joan Tardá (en bas, au centre), député de la gauche républicaine et catalane (ERC) à la sortie de la conférence organisée à Madrid par l'organisation « Madrilènes pour le droit de décider »

 

La « légitimité » contre la légalité

Cette loi sur le référendum unilatéral ne figurait pourtant pas dans le programme législatif de Junts pel Sí (Ensemble pour le oui), la coalition indépendantiste qui gouverne actuellement la région. Junts pel Sí s’est volontairement fait débordée, d'une part, par les mouvements sociaux indépendantistes, l’ANC (Asamblea Nacional Catalana) et Òmnium Cultural, ensuite, elle ne pouvait légiférer qu’avec l’appui ponctuel des anticapitalistes de la CUP, puisqu’il lui manquait 6 député-es pour atteindre la majorité absolue. Par ailleurs, l'association des mairies indépendantistes (AMI) a également joué un rôle déterminant dans la stratégie du Govern.

En revanche, si le républicanisme est bien devenu un segment commun aux trois partis constituant l’axe indépendantiste de la chambre catalane, chacun joue sa propre partition. Par exemple, le PDeCat s'en sert pour préserver son hégémonie sur la droite catalane. Dans le cas de la CUP, dont l’Unité Populaire (UP) d’Allende est, à l’instar d’Unidos Podemos (UP), une des grandes sources d’inspiration, il s’agit de participer à la légitimation d’un pouvoir populaire. De fait, la tenue d’un référendum n’est pas uniquement une revendication indépendantiste, plus de la moitié de la société catalane souhaite pouvoir s’exprimer sur le sujet de l’autonomie de la Catalogne.   

 

Presque 60% des Catalan·e·s veulent participer à un référendum d'auto-détermination (Celeste, septembre 2017) Presque 60% des Catalan·e·s veulent participer à un référendum d'auto-détermination (Celeste, septembre 2017)

 

En Catalogne, ce référendum est soutenu par deux groupes parlementaires catalanistes : Junts pel Sí, une coalition rassemblant la gauche républicaine (ERC) et la droite libérale (PDeCAT), ainsi que la Candidatura d’Unitat Popular-Crida Constituent (CUP-CC), une confluence de plusieurs organisations de gauche radicale. Résumés à grands traits, c’est la bourgeoisie catalaniste d’une part, et l’électorat populaire ainsi qu'une partie du précariat, non moins catalanistes. Sur environ 4 millions d’électeurs et électrices en 2015, Junts pel Sí avait rassemblé plus de 1,6 millions de voix, la CUP plus de 330 000.

Face à l’indépendantisme, trois partis catalans sont clairement contre la tenue du référendum : Ciudadanos, le Parti Populaire et le Parti Socialiste Catalan. Sí Que Es Pot, le groupe parlementaire dont Podem et d’ancien·ne·s membres du PSUC sont à l’origine, s’est abstenu. Néanmoins, la majorité indépendantiste du parlement catalan peut évoluer vers un bloc souverainiste soutenu par Sí Que Es pot, car les bases de Podem et de Catalunya en Comú (le parti d'Ada Colau) se sont prononcées pour une participation en cas de scrutin (Podemos plaide depuis deux ans pour l'organisation d'un référendum en Catalogne, mais avec des garanties juridiques).

 

Lors d'une émission politique, Manuela Carmena (maire de Madrid) et Ada Colau (maire de Barcelone) ont défendu la liberté d'expression, le droit de vote et la tenue d'un référendum avec des garanties légales. Elles ont aussi insisté sur la nécessité de « féminiser la politique de la testostérone » Lors d'une émission politique, Manuela Carmena (maire de Madrid) et Ada Colau (maire de Barcelone) ont défendu la liberté d'expression, le droit de vote et la tenue d'un référendum avec des garanties légales. Elles ont aussi insisté sur la nécessité de « féminiser la politique de la testostérone »

 

Finalement, même si le Tribunal constitutionnel a suspendu la loi convoquant le référendum et la loi sur la transition qui fixe les normes générales de la constitution provisoire de la république catalane en cas de réponse positive venant des urnes, 75% des maires de la communauté autonome ont aussi fait le choix d'organiser le scrutin (elles représentent plus de la moitié de la population de la région, l’essentiel des bastions historiques du Parti Socialiste Catalan, comme Tarragone, Lérida ou L’Hospitalet de Llobregat, ont refusé de participer à la tenue du scrutin), avec une particularité pour Barcelone puisque les locaux où doit se tenir le vote appartiennent à la Generalitat.

En appelant à la désobéissance civile face à l'État central espagnol, l'indépendantisme institutionnel catalan joue donc intentionnellement la crise de régime, au risque d'alimenter un sentiment anti-catalan dans le pays. Cependant, de plaintes en plaintes, de perquisitions en perquisitions, d'interdictions en interdictions, la justice du royaume espagnol dynamise une mobilisation sociale transversale et durable, en Catalogne seulement pour l'instant, mais elle pourrait s'étendre à d'autres communautés autonomes selon l'ampleur de la réaction de la justice, de l'État et du PP. Barcelone était jadis la capitale insurectionnelle du prolétariat européen, selon Engels.

 

L'Estaca - Lluís Llach - Camp del Barça 1985 (Sous-titré français) © Catala250

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