L'étau se resserre-t-il autour de Daniel Ortega?

Alors que les élections générales nicaraguayennes doivent avoir lieu le 6 novembre, les États-Unis sont en passe de condamner les Nicaraguayen-ne-s à un embargo financier dans le but d'exiger plus de transparence de la part de leurs institutions. Dans la nuit de mercredi à jeudi, la Chambre des Représentants a adopté un texte de loi légitimant cette coercition, à l'unanimité.

Encore crédité en juillet de 44% d'intentions de vote (selon Borge y Asociados), Daniel Ortega (FSLN) serait toujours assuré de remporter le premier scrutin présidentiel à un tour de l'histoire récente du pays1, mais avec un soutien moindre que ce qu'annonçaient les premiers sondages importants de l'année, lesquels lui consacraient selon les instituts 63,7% en avril (M&R Consultores) puis 57% en mai (Cid Gallud). La fiabilité des sondages n'étant certes pas garantie, cette chute importante pourrait être une conséquence indirecte de la décision prise en mai par un jury du Tribunal Suprême concernant un litige interne au sein du Parti Libéral Indépendant (PLI), principal parti d'opposition de la chambre législative du pays avec 24 députés (sur 90).

En effet, suite au décès d'un cador de leur direction nationale, Robin Tobie2, diverses obédiences du PLI se sont disputées la direction du parti depuis 2011, au point d'entamer des procédures devant le Tribunal Suprême de Justice. Après plusieurs recours, ce dernier a finalement opté pour invalider la présidence auto-proclamée d'Eduardo Montealegre, économiste formé aux États-Unis et par ailleurs ancien Ministre des Finances et du Crédit quand la droite était encore au pouvoir. Celui-ci, même s'il revendique le refus de tout protagonisme politique à présent, n'hésite plus depuis à évoquer clairement la possibilité d'une nouvelle guerre civile, comme ce fut le cas dans un entretien concédé au quotidien généraliste espagnol El País cet été.

Cette sentence est en effet vécue comme un coup de force venu de la majorité par de nombreux protagonistes de l'opposition. Elle a peut-être aussi été ressentie comme telle par une partie de la population, néanmoins, l'éviction d'Eduardo Montealegre à la tête du PLI a surtout mis un terme à une lente scission au sein de la coalition d'opposition, provoquant finalement 28 remplacements au parlement (dont 16 députés destitués au sein du PLI). En outre, si d'autres voix jugeant les institutions toujours plus verrouillées appelaient déjà au boycott du prochain scrutin depuis le début de l'année, une convergence s'est depuis opérée cet été entre différents acteurs sociaux et politiques, autour de la Coalition Nationale pour la Démocratie3, dans le but revendiqué de court-circuiter les élections par l'abstention sous le slogan "No hay quien para votar" (il n'y a personne pour qui voter). 

Environ 3,5 millions de nicaraguayens seront appelés aux urnes le 6 novembre prochain. Le dernier sondage situe l'abstention autour de 30%. Environ 3,5 millions de nicaraguayens seront appelés aux urnes le 6 novembre prochain. Le dernier sondage situe l'abstention autour de 30%.

 


C'est dans ce contexte qu'intervient la décision de la Chambre des Représentants étasunienne. Alors que l’ambassadrice des États-Unis au Nicaragua a quitté le pays pour se rendre à Washington, la Chambre des Représentants des États-Unis a approuvé à l’unanimité dans la nuit de mercredi à jeudi une loi conditionnant le vote des crédits accordés au Nicaragua via la Banque Mondiale et le FMI4. Nommé là-bas Nica Act (Nicaraguan Investment Conditionality H.R.57.8), le texte dont sont à l'origine les cabinets d'Ileana Ros-Lehtinen (républicaine) et Albio Sires (démocrate) prévoit en quelque sorte le transfert du vote des budgets du Nicaragua vers les États-Unis jusqu’à ce qu'un gouvernement nicaraguayen collabore avec Washington dans le vœu du « rétablissement de la démocratie ».

Parmi les prérogatives fixées par les parlementaires nord-américains pour que le Nicaragua puisse obtenir les crédits escomptés par son futur gouvernement, figurent notamment l’organisation d’élections transparentes sous la surveillance d’observateurs internationaux, ainsi que l’ouverture de commissions d’enquêtes portant sur de potentiels cas de corruption et de violation des Droits de l’Homme en lien avec le Tribunal Suprême et l’assemblée nationale. Ros-Lehtinen (Républicaine d'origine cubaine, Présidente de la sous-comission dédiée à l’Afrique du Nord et au Moyen-Orient) : « Ce projet de loi s’adresse directement à Ortega pour que lui et son régime assument la responsabilité de la violation des Droits Humains et la manipulation du processus électoral à leur propre bénéfice ».

Cette ligne dure économique n'est pas sans rappeler les prémices de l'attitude des administrations Reagan il y a une trentaine d'années, qui avaient décidé d'un embargo total vers le Nicaragua au moment de la reprise du pouvoir par les Sandinistes, avant d'essayer d'alimenter sans succès le renversement du gouvernement en s'impliquant activement dans une guerre civile5. En tout cas, ce projet de loi intervient aussi en pleine expansion de la collaboration militaro-industrielle russo-nicaraguayenne, puisque le Nicaragua a fait l'acquisition de 50 chars d'assaut T-72B1 auprès de Moscou en avril dernier (IHS Jane)6, ainsi qu'en plein doute concernant l'aboutissement du projet de canal intermaritime supposé être financé par le mystérieux Wang Ming.

Pour remporter les élections, Daniel Ortega (celui qui s'exprime au micro à droite) met en avant cette année la porte-parole et vice-Présidente du gouvernement sandiniste (celle qui se tait à gauche), Rosario Murillo, par ailleurs son épouse, avec le slogan "Chrétienne, Socialiste, Solidaire" sur fond rose. Pour remporter les élections, Daniel Ortega (celui qui s'exprime au micro à droite) met en avant cette année la porte-parole et vice-Présidente du gouvernement sandiniste (celle qui se tait à gauche), Rosario Murillo, par ailleurs son épouse, avec le slogan "Chrétienne, Socialiste, Solidaire" sur fond rose.


 

Une fois approuvée par le Sénat, où Ted Cruz a déjà proposé de discuter d'un projet similaire avant l'été, le Président Obama aura 10 jours pour signer ou opposer son véto à cette loi. Dans le second cas, il aurait besoin des deux-tiers des voix de la Chambre des Représentants pour l'enterrer, ce qui paraît impossible. Passé ce délai de 10 jours, la loi serait automatiquement adoptée.

Quoiqu'il en soit, c'est désormais un cadavre qui siège comme Président à l’assemblée nationale nicaraguayenne. René Nuñez, autrefois Président de cette assemblée et par ailleurs artisan des récentes réformes constitutionnelles et de la concession du canal du Nicaragua à Wang Ming pour 100 ans, est décédé le 10 septembre. À titre honorifique, il "siègera" jusqu’à la prise de fonctions de la future assemblée, le 9 janvier prochain.

 

Le Président Ortega a pris part à l'hommage célébrant Nuñez au Parlement. Enterrait-il également le Front Sandiniste de Libération Nationale ? Le Président Ortega a pris part à l'hommage célébrant Nuñez au Parlement. Enterrait-il également le Front Sandiniste de Libération Nationale ?

 


 

1 Après un série de réformes constitutionnelles concoctées à la mesure du Président Ortega, le prochain Président du Nicaragua sera, sauf coup d'État ou abstention massive, élu à une majorité relative lors d'un scrutin au suffrage universel à un tour (s'il remporte au moins 35 % des votes valides exprimés). Ainsi retoquée depuis 2013, la Constitution prévoit par ailleurs que le Président puisse légiférer par décret, créer ou modifier des impôts, nommer des policiers ou des militaires à des postes ministériels, et briguer trois mandats consécutifs de cinq ans en cas de candidature postérieure à sa première élection. 

2 Rollin Bermar Tobie Forbes est décédé des suites d'une opération à coeur ouvert réalisée dans un hôpital de Chicago. Rollin Tobie présidait une des quatres organisations politiques principales composant le Parti Libéral Indépendant (PLI), lesquelles se sont après sa mort déchirées devant la justice pour obtenir la représentation légale du parti, s'accusant les unes les autres de ne pas remplir les conditions requises. Au bout de cinq années de procédure, le Tribunal Suprême a récemment statué en faveur de Pedro Reyes, le successeur légal de Rollin Tobie à sa mort.

3 Cette plateforme créée en 2015 autour d'Eduardo Montealegre (PLI), prévoyant, regroupe aujourd'hui des protagonistes provenant d'au moins six mouvements politiques différents, en incluant des membres du Mouvement Rénovateur Sandiniste (MRF), des nationalistes, des évangélistes, des chrétiens-démocrates, des sociaux-démocrates, et enfin une partie du PLI qui a suivi Montealegre après qu'il en eut quitté la direction. Les acteurs de cette plateforme, rebaptisée récemment Ciudadanos por la Libertad (Citoyens pour la Liberté), considèrent les élections comme une farce et ne présenteront aucun candidat.

4 Obtenir l'aval des États-Unis auprès de ces instances, comme auprès de la Banque Mondiale par exemple, est indispensable pour un État souhaitant obtenir un emprunt (voir sur le site du CADTM la fiche concernant le FMI ici). Le montant annuel total des prêts perçus par le gouvernement nicaraguayen auprès de la Banque Mondiale, de la Banque Interaméricaine de Dévelopemment et du Fonds Monétaire International se chiffre à environ 250 millions de dollars selon El País.

5 Suite à une plainte déposé en 1984 devant le TPI de La Haye, le gouvernement Ortega a en 1986 obtenu gain de cause face au gouvernement des États-Unis, dont les Présidents républicains Reagan et Bush n'ont jamais accepté de rembourser les dégâts occasionnés lors de la guerre civile, même lorsque la majorité des États membres de l'ONU le recommandaient. Les États-Unis ont par la suite été amnestiés par la Présidente Violeta Barrios Torres.

6 Cette commande fait suite à une évolution progressive de la demande nicaraguayenne en équipements militaires, dont les revenus sont pourtant relativement faibles et la balance commerciale négative. La Russie a en effet fourni successivement deux hélicoptères Mi-17V-5 (2009), un lot de véhicules blindés GAZ-2330 Tigr (2012), et surtout douze systèmes de défense antiaérienne ZU-23-3 (2014).  

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