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Billet de blog 24 juin 2022

Équateur : douzième jour de grève

La grève en cours depuis le 13 juin se poursuit pour exiger de meilleures conditions de vie dans les zones rurales. Parmi les revendications économiques du mouvement figurent notamment le blocage des prix des carburants et de certains produits agricoles, ainsi que la renégociation des dettes de la paysannerie autochtone.

Sylvain Nandan
Enseignant TZR
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A l'initiative entre autres de la Confédération des Nationalités indigènes d’Équateur (Conaie) et de la Confédération nationale des organisations paysannes, indigènes et noires (Fenocin), une grève nationale progressive et illimitée a été déclarée le 13 juin, sept mois après l'échec de précédentes négociations menées au sujet des effets de l'inflation.

Depuis lors, tandis que blocages et barrages filtrants ont cours en divers endroits du pays, paysan⋅nes et indigènes arrivé⋅es du nord comme du sud campent à Quito. Selon notre ministère des Affaires Étrangères, « ce mouvement de protestation [...] est très suivi, en particulier dans les provinces de la zone andine [...], dont la capitale Quito ».

L'état d'exception s'applique pour l'instant pour une durée d'un mois sur un quart du territoire, du nord jusqu'au centre-est du pays.

Incursion dans le centre financier

Venu·es à Quito initialement manifester leur opposition au président Lasso et pour réclamer de meilleures conditions de vie, certain·es opposant⋅es envisagent dorénavant d'y demeurer jusqu'à ce que leurs revendications soient réellement prises en considération. Pour cela, comme en 2019 et en 2021, une dizaine d'actions pacifiques de blocage ont déjà eu lieu dans la ville, comme celui de l'avenue Panamericana qui permet d'accéder à l'autoroute qui mène vers la Colombie.

Rejoint en outre par des étudiant⋅es, des salarié⋅es et des syndicalistes de Quito, le mouvement protestataire a également organisé diverses marches en direction de points stratégiques de la capitale comme plusieurs parcs à présent occupés (parque del Arbolito, parque del Ejido), l'Université Centrale ou la Maison de la Culture (Casa de la Cultura Ecuatoriana), base traditionnelle du mouvement social indigène mais jusqu'alors bouclée par les forces de l'ordre afin d'éviter son occupation – signe de la militarisation précoce du rapport de force.

Par ailleurs, comme l'indique l'AFP, mercredi, « quelque 300 personnes avaient pris le contrôle d’une importante centrale électrique dans la province andine de Tungurahua », et hier « la police a dispersé des manifestants qui tentaient d'envahir le Parlement » au moyen de grenades assourdissantes et lacrymogènes. Enfin, dans la nuit du 23 au 24 juin, plusieurs publications sur les réseaux sociaux faisaient aussi état de tirs à balles réelles pendant le couvre-feu. Il y aurait eu 4 victimes mortelles de la répression depuis le début de la mobilisation.

Une femme aurait été blessée par balle après plusieurs impacts sur une camionette transportant des communards © Movimientos de Barrios en Lucha sur Twitter

Autonomie et auto-organisation au niveau national

Leonidas Iza, le président de la Confédération des Nationalités indigènes d’Équateur (Conaie), « est l'un des symboles de la lutte des autochtones qui, en Équateur, protestent contre la politique économique du président conservateur Guillermo Lasso » selon Gaël de Santis (l'Humanité, 16/06/2022). Dans un entretien accordé hier au quotidien en ligne espagnol Público, il est revenu notamment sur le contexte de son arrestation et de sa détention pour « sabotage et terrorisme », faits pour lesquels il est cité à comparaître le 4 juillet.

Concernant la suite des évènements, l'agenda unitaire de l'actuel mouvement social vise selon lui à faire entendre ses revendications aux autorités par la mobilisation pacifique et le blocage ordonné et progressif de secteurs clés de l'économie, comme l'extraction de pétrole. La Confédération des Nationalités Indigènes de l'Amazonie équatorienne (Confeniae) fait par exemple état ce matin du blocage d'une partie du site d'extraction du champ pétrolifère de la province de Pastaza, à l'est du pays.

Avec vigueur, le mouvement social équatorien conteste en effet l'efficacité des mesures prises pour contenir l'inflation par le gouvernement conservateur de Guillermo Lasso, – ancien président de Banco Guayaquil. Ainsi, plus de 900 puits de pétrole seraient actuellement bloqués sur tout le territoire national, selon le quotidien en ligne équatorien GK, ce qui réduirait de moitié les capacités de production du pays (dans un contexte économique en partie favorable aux finances de l’État car le baril de West Texas Intermediate, indice de référence du pays, dépasse les 115$).

Contestation du modèle néolibéral

Cela fait plus d'un an que plusieurs confédérations indigènes comme la Conaie et la Fenocin défendent une batterie d'une douzaine de mesures pour réduire les effets de l'inflation, notamment dans les zones rurales du pays. Si certaines sont d'ordre compensatoire et sont considérées par les communautés autochtones pour leur effet global sur le court terme, d'autres s'inscrivent franchement dans la mise en cause structurelle du carcan néolibéral et font donc office de pointe immergée d'un début de programme économique alternatif. 

En premier lieu, elles revendiquent par exemple l'augmentation des subventions sur l'essence et, en parallèle, le blocage des prix de certains produits alimentaires et de première nécessité. Dans un second temps, les revendications du mouvement social portent aussi sur la nécessité d'un moratoire d'une année sur les dettes d'environ 4 millions de foyers (avec renégociation à la baisse des taux d'intérêt) et sur le besoin d'en indemniser d'autres pour les dommages subis dans le cadre de l'expansion des frontières du modèle extractiviste. 

Dans le cadre de cette contestation socioéconomique, les secteurs et autres collectifs qui s'associent au mouvement de grève demandent également, entre autres, la fin de la politique de privatisation d'outils stratégiques (comme Banco del Pacífico, par exemple), le déblocage d'un fonds d'urgence destiné à la Santé pour répondre au manque de médicaments et de personnels ainsi que l'augmentation du budget de l’Éducation et des moyens alloués à la lutte contre les inégalités d'accès à l'enseignement.

Il s'agit donc bien d'un mouvement de fond, néanmoins méprisé jusqu'alors par le président, lequel a été déclaré positif à la covid-19 mercredi, motif qui permet pour l'instant au pouvoir actuellement en place de temporiser malgré les fortes tensions qui ont déjà éclaté en divers endroits du pays.

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