Épique, demos et bras de fer (2/3)

Des renforts policiers arrivent de toute l'Espagne. Le TSJ de Catalogne soupçonne certaines personnes de sédition. Pendant ce temps, la « mobilisation permanente » continue : de concerts en actes revendicatifs, les chants ainsi que les distributions d'œillets et de bulletins de vote se multiplient.

Entre les manifestant·e·s, une avocate s'explique avec une journaliste : « Bien sûr, le Tribunal constitutionnel considère que ce référendum n'est pas conforme. Ils disent : « Arrêtez tout, c'est anticonstitutionnel  ! » Alors les politiques qui entendent « anticonstitutionnel » disent eux que c'est  « anti-démocratique ». Ensuite, les journalistes répètent... Mais ça n'a aucun lien ! Une législation n’est pas intrinsèquement juste. Regardez les modèles autoritaires, en Turquie ou en Pologne. Et la désobéissance à un ensemble de règles iniques qui vulnérabilisent des droits fondamentaux reconnus par d’autres normes, d’un rang supérieur, comme les Droits Humains, peut être un chemin vers la reconnaissance juridique d’un sujet « protagonique » populaire. Puis, c’est un peu en désobéissant aussi, que nous avons obtenu la fin du service militaire », conclut-elle, en référence au mouvement social ayant obtenu la fin du service militaire obligatoire en 2001.

Autour d'elles, plusieurs centaines de personnes clament leur détermination : « Nous voterons ! Nous voterons ! Nous voterons ! ». À l'appel de l'ANC (l'Assemblée nationale catalane, une organisation indépendantiste), elles se sont rassemblées pour réclamer la libération des membres de la syndicature électorale détenus la veille par les enquêteurs, face au Tribunal supérieur qui longe le passage Lluís Companys, du nom du President catalan fusillé en 1940 après une condamnation à mort de la justice franquiste. La veille, les Barcelonais·es sont descendu·e·s par milliers dans les rues pour s'indigner des perquisitions menées par la Garde Civile et la police nationale au sein des institutions catalanes. Des rassemblements massifs ont également eu lieu à Tarragone, Reus, Vic, Lérida, Gérone, Sabadell, Badalona, Granollers et dans la plupart des villes de la communauté autonome. Au-delà des secteurs indépendantistes, c'est tout le tissu social du souverainisme catalan qui s'est mobilisé ce soir-là.

 

MILES DE PERSONAS ECHAN A LA POLICÍA NACIONAL DE BARCELONA © Danciu Lagarder

Images des principales manifestations du 20 septembre © Spanish Revolution Images des principales manifestations du 20 septembre © Spanish Revolution

 

Les sirènes de l'ordre se coordonnent

Le lendemain, en même temps que les images des rassemblements que beaucoup qualifient d'historiques, les premières vidéos montrant l'arrivée des bateaux dans le port de Barcelone circulent sur les réseaux sociaux. Signe que les réactions de la justice et des indépendantistes n'en finissent plus de se rétroalimenter, il s'agit des navires dans lesquels doivent dormir les agents de police déployés en renfort. Officiellement, c'est suite aux débordements de la nuit du 20 septembre, quand trois véhicules de la Garde Civile ont été saccagés pendant l'opération Anubis, que le dispositif policier a été renforcé. Pour le ministre de l'Intérieur espagnol, Juan Ignacio Zoido, il s'agit désormais de faire parler « la force de la démocratie » face aux « actes tumultueux ». Dans le cadre du maintien de l'ordre, le Colonel Pérez de los Cobos prend le commandement de l'ensemble des forces de sécurité de la région, un domaine dont la compétence est, sauf en cas d'exception, réservée aux Mossos d'Esquadra, la police catalane.

Quelques minutes après l'annonce de cette décision du procureur, Joaquim Soler, le ministre de l'Intérieur catalan, convoque une conférence de presse pour dénoncer une ingérence de la part du ministère de l'Intérieur et du cabinet dédié à la sécurité de l'État espagnols. Quelques heures plus tard, la presse analyse l'entourage familial de Diego Pérez de los Cobos, le lieutenant-colonel maintenant en charge du maintien de l'ordre dans la région : un père membre de Fuerza Nueva (FN), une organisation politique philo-franquiste ; un frère qui a été magistrat au sein du Tribunal constitutionnel, qu'il a aussi présidé entre 2014 et 2017. Ce dernier est à la source des décisions prises par le Tribunal constitutionnel ces dernières années pour contrer les initiatives du parlement catalan au sujet de la souveraineté de la Catalogne, en plus d'être responsable de l'offensive judiciaire à l'encontre des dirigeants indépendantistes catalans depuis 2013. Il est également connu pour avoir milité au sein du Parti Populaire.

 

Puerto de Barcelona blindado de policías © Danciu Lagarder

 

Objecteurs de conscience

Vendredi, venant des campus du nord de la ville, des étudiant·e·s venu·e·s par centaines ont littéralement envahi l'Université de Barcelone, située près de la Place Catalogne. Leurs slogans : « Presse espagnole, manipulatrice ! » ; « Les rues seront toujours à nous ! ». Loin du tumulte causé par le rassemblement d'une dizaine d'organisations d'extrême-droite devant la siège de l'ANC (dont la Phalange et Génération identitaire), la place de l'Université s'est depuis lors transformée en grande assemblée générale, à l'initiative notamment de la Plateforme des Étudiant·e·s pour la République. Après un long week-end festif mais néanmoins revendicatif, des dizaines de milliers de bulletins de vote ont été imprimés et distribués dimanche après-midi. Pour Joan, étudiant à la faculté de biologie, « cet acte militant, c’est comme de l’agit-prop, et en même temps c’est pour se montrer solidaire avec les générations précédentes, qui se sont battues pour construire des espaces politiques inclusifs, pendant, mais aussi après la dictature ».

Si les références aux fantômes du franquisme sont devenues monnaie courante pour tenter d’expliquer les « dérives » judiciaires et politiques « du régime de 1978 », sa sœur, étudiante en droit des entreprises, préfère elle insister sur le mouvement de désobéissance qui atteint selon elle son « apogée » au sein de la société catalane contemporaine : « on entend beaucoup dire dans les médias que ce référendum serait « anticonstitutionnel », parce qu’il va à l’encontre de la constitution de 1978, mais ce n’est pas tant sur ce point que devrait se focaliser le débat que sur la nécessité de réformer ce cadre constitutionnel, justement pour faire respecter la demande populaire. Le modèle territorial espagnol doit changer et nous nous mobilisons aussi pour cela », estime-t-elle. Un oeillet à la bouche, elle distribue des tracts faits maison expliquant pourquoi les droits culturels et la reconnaissance de l'environnement devraient être reconnus par une nouvelle constitution. Des enceintes retentit alors un des hymnes de cette « mobilisation permanente » : Agafant l'horitzó ( « Saisissons l'horizon »).

 

Txarango - Agafant l'horitzó (sous-titres français) © Txarango Oficial

 

Réformer la Constitution de 1978 ?

Alors que les républicain·e·s de la gauche catalane qualifient le vote affirmatif au référendum de « motion de censure » à l'encontre du gouvernement de Mariano Rajoy, Pedro Sánchez, le secrétaire général du PSOE, a promis samedi lors d'un meeting que son parti allait « obliger » le Parti Populaire à négocier une sortie de crise, sans donner guère plus de précisions. Du côté de Ciudadanos, on réclame et prépare des élections régionales anticipées. Le président du gouvernement basque, Íñigo Urkullu, a quant à lui profité du rassemblement annuel du Parti nationaliste basque (PNV) pour défendre les indépendantistes catalans contre le gouvernement central, dénonçant « l'abus et l'usage unilatéral des lois » :  « Aux yeux du monde, le gouvernement espagnol fait plutôt partie du problème que de la solution ». Son parti a par ailleurs fait savoir qu'il ne soutiendrait peut-être pas le PP lors du vote des budgets généraux de l'État, qui a dû être reporté.

Quant à Pablo Iglesias, secrétaire général de Podemos, il a une nouvelle fois insisté sur la nécessité d'un référendum légal, négocié et avec des garanties, lors d'une réunion dimanche à Saragosse rassemblant environ 400 élu·e·s issu·e·s de plusieurs formations politiques (Compromís, PDeCAT, En Marea, PNV, ERC, En Comú Podem, IU et Podemos). Le manifeste pour la liberté, la fraternité et la cohabitation adopté à l'issue de cette assemblée dénonce « une involution démocratique » et « une situation d'exception préoccupante » en faisant référence notamment aux perquisitions dans des imprimeries ou des rédactions, ainsi qu'à l'interdiction de plusieurs réunions politiques sur l'ensemble du territoire espagnol. Les signataires demandent au gouvernement de ne pas empêcher les Catalan·e·s de s'exprimer le 1er octobre. Des dizaines de personnes opposées à leur venue ont par ailleurs bloqué la sortie de la salle pendant près de deux heures, aux cris de « Vive l'Espagne ! ».

 

 © Eduardo Santos © Eduardo Santos

 

Empêcher le « vote »

Alors que la Cour des comptes annonçait lundi qu'elle laissait un délai de deux semaines à une dizaine d'anciens hauts-fonctionnaires catalans pour rembourser les frais d'organisation du précédent scrutin sur l'auto-détermination, -celui du 9 novembre 2014 (81% en faveur de l'indépendance pour plus de 65% d'abstention)-, soit une somme de plus de 5 millions d'euros, le procureur général du Tribunal supérieur de Catalogne, Jose María Romero de Tejada, faisait parvenir à la direction des Mossos d'Esquadra un document leur ordonnant de prendre des mesures pour empêcher la tenue du « vote » du 1er octobre : enquêter auprès de la direction des écoles qui devraient servir comme bureaux de vote, empêcher l'ouverture de ces bureaux de vote et interdire l'accès à moins de 100 mètres à quiconque porterait une urne. Le même type de document a été adressé à la direction des écoles, pour avertir les responsables des locaux qu'ils/elles seraient susceptibles d'être poursuivi·e·s pour complicité dans le cadre d'un délit de désobéissance, de prévarication ou de malversation.

Josep Trapero, le major des Mossos d'Esquadra, ne s'est pour sa part pas rendu à la première réunion de coordination dirigée par le colonel Pérez de los Cobos. Il a fait parvenir au procureur une lettre dans laquelle il explique qu'il considère qu'on retire ses compétences à la police catalane. Quoiqu'il en soit, si les Mossos d'Esquadra refusent d'assumer cette mission de maintien de l'ordre que leur confie le procureur du Tribunal supérieur, la Garde Civile et la polie nationale devront s'en charger, et ils n'auront pas le même accueil. Le Président du gouvernement espagnol a par ailleurs fait savoir qu'il ne se rendrait pas au sommet des chefs de l'État de l'Union européenne de Tallinn pour suivre le cours des évènements. Mardi, alors que porte-parole du gouvernement catalan, Josep Turull, dénonçait un « état de siège », Mariano Rajoy a reçu le soutien de Donald Trump lors de leur première rencontre à Washington. Selon Donald Trump, « l'Espagne devrait rester un pays uni ». Ces derniers jours, les ventes de la rojigualda, le drapeau national espagnol, ont en tout cas fortement augmenté comme en témoignent les nombreuses manifestations de soutien aux militaires de la Garde Civile qui partent de toute l'Espagne par centaines direction la Catalogne.

 

Manifestations de soutien aux unités de la Garde Civile partant pour la Catalogne © El Periodista Camorrista

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