L'impression d'entrevoir « l'establishment » espagnol sur le banc des accusés

Un cycle de procès sans précédents a débuté en Espagne, où les tribunaux invitent une multitude de protagonistes institutionnels à comparaître, depuis la famille royale jusqu'aux partis politiques. Jeudi dernier par exemple, María Victoria Pinilla, ancienne maire de La Muela, en Aragon, -5 000 habitants-, a été condamnée à dix-sept ans de prison et dix millions d'euros d'amende.

Parmi les 65 mis en examen dans le cadre de l'affaire des business cards de Caja Madrid, figurent 27 anciens cadres du Parti Populaire (PP), 15 du Parti Socialiste (PSOE), 5 de Izquierda Unida (IU), 11 anciens cadres syndicaux (CCOO, UGT, ACCAM) et 7 anciens cadres d'organisations patronales (CEOE, CEIM)... © Europa Press Parmi les 65 mis en examen dans le cadre de l'affaire des business cards de Caja Madrid, figurent 27 anciens cadres du Parti Populaire (PP), 15 du Parti Socialiste (PSOE), 5 de Izquierda Unida (IU), 11 anciens cadres syndicaux (CCOO, UGT, ACCAM) et 7 anciens cadres d'organisations patronales (CEOE, CEIM)... © Europa Press

Voilà quatre ans maintenant que la Commission Anticorruption du Parti X[1] recueillait, d'une source anonyme, plus de 8 000 archives documentant divers cas d'abus de pouvoir et de corruption institutionnelle en Espagne. En étroite collaboration avec la rédaction du journal en ligne eldiario.es, des membres de cette commission ont ensuite sélectionné quelques courriers électroniques détaillant l'application d'un système de rétribution opaque, au sein de Caja Madrid, une caisse d'épargne de la Communauté madrilène ayant par la suite fusionné avec six autres entités bancaires, dans le cadre de la création de Bankia, en 2010[2]. Le contenu de ces courriers, pour la plupart envoyés ou reçus par le Président de Caja Madrid, -Miguel Blesa de la Parra-, feront l'objet d'une investigation journalistique publiée dès le mois de décembre 2013, par eldiario.es. Caja Madrid n’existe plus alors qu’au sein de Bankia, colosse aux pieds d'argile pris dans la tourmente d’une faillite imminente et dirigé par le Fonds de Restructuration Bancaire (FROB)[3], depuis un sauvetage orquestré par le gouvernement de Mariano Rajoy, en 2012, deux ans à peine après sa création.

Le siège madrilène de Bankia occupe une des deux tours de la Porte de l'Europe, dans le quartier de Chamartín. Le siège madrilène de Bankia occupe une des deux tours de la Porte de l'Europe, dans le quartier de Chamartín.
Suite aux révélations du média en ligne et à la pression croissante d'une opinion publique révoltée par l'annonce de coupes budgétaires soudaines et l'accumulation de scandales au plus fort de la crise économique et sociale traversée par l'Espagne, le FROB consent à diligenter une enquête interne au sein de Bankia, courant 2014. Puis, confronté à une accumulation incessante de preuves, le FROB décide finalement de confier le dossier au tribunal anticorruption de Madrid, en même temps qu'il dépose plainte pour fraude, administration déloyale et délits d'appropriation, aux côtés de la Confédération Générale du Travail (CGT), de la Confédération Intersyndicale de Crédit (CIC) et du groupe BFA, actionnaire majoritaire de Bankia (45%) et par ailleurs propriété de l'État espagnol depuis sa recapitalisation par le FROB, en 2012.


Tout part donc d'un simple courrier électronique obtenu par le Parti X et publié par eldiario.es. Daté de septembre 2009, celui-ci résume assez bien l'affaire. Jesús Rodrigo, secrétaire du Conseil d’Administration de Caja Madrid, écrit à son futur successeur, Enrique de la Torre. Le Président Blesa figure en copie. « Les membres de la Commission de Contrôle, conformément au règlement de Caja Madrid, ne peuvent appartenir à des filiales. Ils perçoivent donc 1 300€ pour les réunions de la Commission. Par ailleurs, chacun possède une carte visa couvrant leurs frais de représentations, une visa black et non déclarée jusqu’à maintenant, […] à hauteur de 25 000€ annuels, exception faite du Président qui lui est couvert à hauteur de 50 000€ ». S'ensuit une description similaire du système de rémunération officieux des membres du Conseil d'Administration. Du pain béni pour le juge d'instruction Fernando Andreu, qui récupère l'affaire en octobre 2014.

L'enquête a depuis établi une liste de 86 personnes affiliées à Caja Madrid ayant profité, entre 1999 et 2012, de ce système de black cards (« tarjetas black »). Par exemple, deux vice-présidents de Caja Madrid, Estanislao Rodríguez-Ponga, -par ailleurs inspecteur des finances de formation et ancien Ministre des Finances de José María Aznar (2001-2004)-, et José Antonio Moral Santín, -professeur d'Économie, ancien député régional et représentant communiste d'Izquierda Unida au sein du Conseil d'Administration de Caja Madrid, puis de Bankia, de 1995 à 2012-, ont respectivement bénéficié de 255 400 et 456 500€, qu'ils ont essentiellement retirés dans des distributeurs automatiques ou dépensés dans les hotels et les restaurants les plus huppés d'Espagne.

Ancien vice-Président et Ministre des Finances de José María Aznar (PP), Rodrigo Rato (ici à gauche) célébrait en 2010 la création de Bankia, dont il héritait de la présidence ainsi que de celle de Caja Madrid, aux côtés de Miguel Blesa (à droite), inspecteur des finances à la retraite et prédecesseur de Rato à la présidence de Caja Madrid entre 1996 et 2010. © Europa Press Ancien vice-Président et Ministre des Finances de José María Aznar (PP), Rodrigo Rato (ici à gauche) célébrait en 2010 la création de Bankia, dont il héritait de la présidence ainsi que de celle de Caja Madrid, aux côtés de Miguel Blesa (à droite), inspecteur des finances à la retraite et prédecesseur de Rato à la présidence de Caja Madrid entre 1996 et 2010. © Europa Press

Au total, ce sont au moins 15,5 millions d'euros d'argent public qui ont été dépensés à des fins personnelles (vins, massages, paris sportifs, écoles privées, bijoux, costumes, voyages, discothèques, jeux vidéos, lingerie féminine, restaurants, etc.). Néanmoins, seule la période courant de 2003 à 2012 a pu être retenue par les juges (soit un montant de 12 millions d'euros de dépenses illégales), les délits établis lors des précédentes années étant aujourd'hui prescrits.


S'il est aujourd'hui établi qu'aucune clause contractuelle ne mentionnait l'existence desdites cartes et que leur usage n'était pas destiné à couvrir des frais de représentation, les auditions qui ont commencé hier et qui se poursuivront jusqu'au 7 octobre devront permettre aux juges d'envisager si ces rétributions illégales étaient alimentées ou non par un circuit de blanchiment de capitaux, ou bien si elles étaient uniquement prélevées sur l'argent des épargnants de Caja Madrid. Pour l'instant, la défense et plus précisément Carlos Aguilar, l'avocat de Miguel Blesa, a simplement argué cette semaine que l'usage des black cards était une pratique héritée de Jaime Terceiro, ancien Président de Caja Madrid entre 1988 et 1996. C'est la principale ligne de défense invoquée par Miguel Blesa, qui a comparu ce vendredi. Mardi prochain, ce devrait être au tour d'un baron déchu du PP, Rodrigo Rato, l'ancien Directeur Général du FMI (prédecesseur de Dominique Strauss-Khan à ce poste). 

Par-delà les peines et les responsabilités qui seront établies le 23 décembre prochain, lors de la délibération, ce procès intéresse une part importante de la société espagnole car il suggère une rupture entre deux époques. Les mis en examen portent en effet les marqueurs politiques de la plupart des décideurs qui ont dessiné l'architecture de la Transition entre la dictature et la démocratie post-franquiste. Transition sur laquelle des partis institutionnels comme le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE), le Parti Populaire (anciennement Alianza Popular), et le Parti Communiste Espagnol (aujourd'hui derrière Izquierda Unida) ont en quelque sorte érigé un régime étatique par la suite, avec ses particularités d'une part (Cf. Danielle Rozenberg, dans Politix), et ses faiblesses et zones de flottement propices à la corruption d'autre part.

En ce sens, ce procès pourrait augurer une victoire importante de la vigilance collective et responsable portée par les mouvements issus du 15M. En effet, c'est avant tout grâce à la mobilisation de citoyen.nes anonymes et victimes de partis politiques, de lanceurs et lanceuses d'alerte, de mécènes issu.es du financement participatif, de journalistes et d’expert.es juridiques, etc., que ce jugement devrait pouvoir éclaircir certaines des méthodes employées par quelques initié.es, -pour profiter d'abus rendus possibles par la gestion opaque de la monarchie parlementaire espagnole-, et mettre en relief l’organisation particulièrement rationnelle d’une escroquerie à dimension nationale, orquestrée depuis une entité bancaire dite publique, alors qu’elle était en fait aux mains de quelques cadres de partis politiques et de syndicats. 

Metteuse en scène et citoyenne active au sein du collectif 15MpaRato, Simona Levi (ici à droite) est à l'origine du Parti X, de sa commission anticorruption et de sa boîte mail Xnet (par laquelle sont arrivés les documents en lien avec Caja Madrid). Elle a tenu à être présente dès le début du procès des tarjetas black. Sa prochaine pièce, Hazte banquero, raconte l'histoire des tarjetas black vécue de l'intérieur. © 15MpaRato Metteuse en scène et citoyenne active au sein du collectif 15MpaRato, Simona Levi (ici à droite) est à l'origine du Parti X, de sa commission anticorruption et de sa boîte mail Xnet (par laquelle sont arrivés les documents en lien avec Caja Madrid). Elle a tenu à être présente dès le début du procès des tarjetas black. Sa prochaine pièce, Hazte banquero, raconte l'histoire des tarjetas black vécue de l'intérieur. © 15MpaRato

Avec le calendrier judiciaire de cette rentrée, différentes affaires de corruption pourraient finalement correspondre avec quelques coups de pelles supplémentaires sur ce régime à bout de souffle, -par ailleurs en pleine crise de représentation-, d'autant que le pays demeure sans gouvernement depuis 9 mois et le coup d'arrêt du bipartisme traditionnel avec l'émergence de la liste (Unidos) Podemos. Le Parti Populaire (PP), encore majoritaire au congrès et au sénat, devra par exemple faire face à une trentaine de procès mobilisant d'actuels ou anciens cadres du parti[4] ces prochains mois, depuis le procès de l'affaire Gürtel qui débute mardi prochain -un des symboles potentiels du pillage institutionnel organisé par des partis politiques en Espagne-, jusqu'au nouveau procès de Luis Bárcenas, ancien trésorier du PP cité à comparaître dans plusieurs affaires d'association de malfaiteurs.  

 


[1] Le Parti X (Partido X) est né à la Puerta del Sol, au début du mouvement du 15M. Il est à la base fondé sur un réseau citoyen, et segmenté en différentes commissions, à l'image de celles formées lors des Printemps Arabes. Au fur et à mesure de son élargissement, ce réseau citoyen est devenu national, voire européen. Hervé Falciani était par exemple tête de liste aux dernières élections européennes. Dans les dernières phases de son évolution, le réseau du Parti X s'est spécialisé dans les questions de transparence institutionnelle et de recherche et développement.

[2] Bankia reste à ce jour la plus grosse capitalisation boursière de l'histoire de l'Espagne. Décidée par la majorité socialiste de José Luis Rodríguez Zapatero et fondée sur la fusion entre la banque publique Caja Madrid (52,06%) et les banques privées Bancaja (7,70%), La Caja de Canarias (2,45%), Caja de Ávila (2,33%), Caixa Laietana (2,11%), Caja Segovia (2,01%) et Caja Rioja (1,32%), Bankia a dû étre nationalisée en 2012, deux ans après sa création, et renflouée à hauteur de 23,5 milliards d'euros par les contribuables pour éviter sa faillite complète. 

[3] Le Fondo de Restructuración Ordenada Bancaria (FROB) est dirigé par le sous-Gouverneur de la Banque d'Espagne et une commission composée de huit membres, dont cinq sont directement nommés par la direction exécutive de la Banque d'Espagne, trois autres étant nommés de concert par les fonds de dépôts pour les représenter. La mise en place en 2009 de ce fonds de restructuration est l'oeuvre du gouvernement Zapatero. L'État réaprovisionne depuis certaines banques via ce fond, moyennant une restructuration de leurs services (fusion, rachat, etc.).

[4] Parmi les différentes affaires qui devraient connaître un dénouement judiciaire entre 2016 et 2017, cinq concernent directement le Parti Populaire en tant qu'organisation politique. En tant que responsable civil, il y est mis en examen pour blanchiment d'argent. D'autres affaires impliquent entre autres une vingtaine de conseillers régionaux du parti, onze anciens députés ou sénateurs, dix anciens maires, sept anciens présidents provinciaux du parti, quatre ancien.nes ministres de José María Aznar ou de Mariano Rajoy, quatre anciens trésoriers nationaux... 

 

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