Cadences infernales et Etudiants en Soins Infirmiers

Les Étudiants en Soins Infirmiers sont-ils des étudiants comme les autres ?La Fédération Nationale des Étudiants en Soins Infirmiers à longuement bataillé pour que cette catégorie d’apprenants rentre dans le giron de la formation universitaire et accède à un diplôme reconnu à bac + 3 (ce que la profession infirmière d’ailleurs demande elle aussi depuis longtemps). Y est-elle enfin parvenue ? Oui mais. 

Les Étudiants en Soins Infirmiers sont-ils des étudiants comme les autres ?

La Fédération Nationale des Étudiants en Soins Infirmiers à longuement bataillé pour que cette catégorie d’apprenants rentre dans le giron de la formation universitaire et accède à un diplôme reconnu à bac + 3 (ce que la profession infirmière d’ailleurs demande elle aussi depuis longtemps). Y est-elle enfin parvenue ? Oui mais.

 

 

 

La révolte gronde depuis la mise en route, sans doute précipitée, du nouveau référentiel de formation des infirmières (lire toujours infirmières et infirmiers). Il suffit d’aller faire un tour sur le site de la FNESI pour s’en rendre compte. Rien ne sert de faire l’autruche et de réitérer les vieilles rengaines concernant cette formation professionnelle dont certains disent qu’il est normal qu’elle soit dure, exigeante et rajoutent des propos passéistes pour rappeler le temps jadis et son collier de misères et de larmes, d'efforts et de renoncements. Il faudrait selon certains avoir le goût du sacrifice, de l'effort et de l’abnégation pour devenir infirmière. Le temps des cornettes n’est pas si loin que cela derrière nous. C’est vraiment très mal connaître et comprendre les générations auxquelles nous sommes associés dans cette entreprise que de penser pouvoir leur faire entendre de telles choses. C’est du moins mon avis comme ça l'est aussi de penser qu'il n'existe pas de relativisme de la souffrance, même psychosociale.

 

Etudiants infirmiers à la rencontre de Roselyne Bachetot, Ministre de la Santé

Tous les étudiants de notre pays ne sont pas soumis aux mêmes contraintes mais il semble bien que beaucoup d'entre eux, du fait de la tranche d'âge concernée, vivent des conditions d'études difficiles au point de les conduire à adopter des comportements pathologiques allant de la boulimie-anorexie au suicide et à consulter pour trouver aide et soutien psychologique. Je ne parle pas seulement des Étudiants en Soins Infirmiers. Je me réfère pour l'instant à une émission de radio que j'ai croisée le Mardi 29 Mars sur une station du service public. Vous voyez, c'est très récent. Les différents intervenants s'accordaient à reconnaître une élévation de la souffrance mentale globale des étudiants de nos universités liée à l'évolution du contexte sociétal, l'indéfini de l'horizon professionnel notamment, avec trop d'incertitudes, un doute persistant et général quant au choix de la filière, la mise en concurrence, les craintes par rapport au devenir humain sur la planète, et j'en oubli sans aucun doute.

La souffrance est bien entendu, comme je l'ai dit déjà, liée à la tranche d'âge concernée majoritairement, c'est à dire la sortie de l'adolescence, l'entrée dans un âge que l'on dit "adulte", la confrontation à l'autonomie, la responsabilité, la solitude souvent liée à l’éloignement familial, l'immersion sociale, le rapport avec le monde professionnel abordé à travers des “petits boulots” de type fast-food pas vraiment valorisants. Les conditions sociales actuelles, condition de l'homme post-moderne dans une société décadente dans laquelle s'accélère la perte des repères classiques, des mutations dont on peut dire que les effets sont imprévisibles ou, quand ils sont prévus, qu'ils ne sont pas, ou mal, anticipés dans une société pour laquelle l'individualisme est élevé au rang d'unique référence possible, imposent à la jeunesse d'un pays comme le notre de supporter une prise de conscience dont on peut dire qu'elle est désespérante.

Comme l'ont dit Marx et Engels dans le Manifeste du Parti Communiste, le capitalisme génère sa propre destruction. S'il pouvait s'autodétruire loin de nous, on serait pas fâchés, mais ce n'est pas le cas. J'intègre à dessein cette problématique de l'étudiant dans ce cadre peu réjouissant qui contient également sa propre espérance que l'énergie de la jeunesse peut aider à mettre en œuvre. Mais il nous faut d'abord la connaître et la reconnaître, la jeunesse, et cesser de la voir sous un angle par trop péjoratif. Les propos que j'entends autour de moi en tant que formateur en soins infirmiers concernant la paresse, l'indiscipline des étudiants et la stigmatisation radicale de certains comportements justement adultes me font parfois dresser les cheveux sur la tête ou me mettent tout simplement en colère. Certains adultes de ma connaissance verraient bien les étudiants rester des gosses obéissants et à demi idiots pendant trois ans... et même au-delà.

 

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Il existe, à ma connaissance, des similarités entre les étudiants “ordinaires” et les Étudiants en Soins Infirmiers (ESI) mais aussi des différences notables. Les similarités tiennent pour l’essentiel dans la communauté de la tranche d’âge, en général, car les IFSI recrutent également des personnes plus âgées jusqu’à la tranche des 40 à 50 ans. En dehors de cette particularité à quoi l’on peut adjoindre celle d’une prédominance féminine très marquée dans ces études, la configuration moyenne de la population est sensiblement la même que celle de la population des universités.

Les différences tiennent surtout au fait du cursus des études lui-même et c’est sur cet aspect que j’insiste aujourd’hui. Il s’agit d’études dont la visée est une intégration professionnelle précise dans une profession bien précise, celle d’infirmière ou infirmier, même si le cadre de l’exercice professionnel est assez diversifié (hôpital, libéral, écoles et entreprises, psychiatrie, diverses spécialités, etc...). Les Etudiants des IFSI sont formés à des compétences professionnelles. Un étudiant qui fait des études de biologie ou de psychologie ne se destine pas de ce fait à une profession singulière mais à une offre plus ou moins étendue dans un champ professionnel auquel les études réalisées lui permettront de prétendre.

La différence la plus criante aujourd’hui est aussi la plus douloureuse pour nos étudiants semble-t-il : la densité horaire des études elles-mêmes. Comme je l’ai entendu confirmer dans cette émission les étudiants sont aussi des salariés très souvent. Comment être étudiant et salarié lorsque l’on est soumis à un rythme d’étude de 35 heures par semaine. Un étudiant universitaire classique n’est pas astreint à ma connaissance à un tel quota d’heures hebdomadaires ce qui lui permet d’organiser sa vie avec une certaine souplesse. Son emploi du temps tourne au maximum à une vingtaine d’heure dont il peut retrancher s’il le souhaite une bonne part de cours non obligatoires. Il faut ajouter à cela que cet étudiant aura à faire avec des enseignements concentrés autour de très peu de disciplines. Un étudiant en psychologie fera surtout de la psychologie et ne sera pas dispersé du point de vue des objectifs à atteindre.

L’étudiant en soins infirmiers est un étudiant vraiment singulier si l’on y regarde d’un peu près. Il l’était déjà avant le nouveau référentiel à bien des égards mais ce dernier vient encore marquer cette singularité. Si l’on détaille les durées indiquées dans le référentiel de formation (le lien renvoie à une excellente page qui permet de visiter l’intégralité du nouveau programme dans le détail) comme n’ont pas manqué de le faire les équipes pédagogiques des IFSI on se rend vite compte que cela ne rentre qu’aux forceps dans les 35 heures auxquelles il faut ajouter par ailleurs des temps de travail personnels qui peuvent contaminer largement le temps resté libre. Bien sûr, comme leurs camarades, ces étudiants peuvent faire le choix de ne pas participer à tous les cours magistraux puisqu’ils ne sont pas forcément obligatoires (les équipes pédagogiques peuvent décider de rendre tout ou parti de ces cours obligatoires) mais le nombre d'heures de TD est assez concéquent, formation professionnelle oblige.

Je disais que les étudiants “classiques” concentraient leur attention sur un nombre limité de disciplines. La fonction infirmière, au carrefour du sanitaire et du social, doit intégrer des connaissances dans un nombre très importants de disciplines comme vous pourrez vous en rendre compte en manipulant le tableau intitulé “schéma contenus de la formation” dans la page que j’ai mis en lien (on peut cliquer sur les UE). D’un point de vue cognitif on peut donc se demander si l’on ne demande pas un effort d’intégration beaucoup plus grand à ces étudiants-là. Autrement dit, des performances qui ne correspondraient pas au niveau auquel ils sont recrutés. Ils font à la fois des études de biologie, de psychologie, de médecine, de droit, etc... La chose est en soi un élément qu’il faut vraiment mesurer mais en plus avec l’universitarisation (intégration du cursus LMD) surgit un problème de taille dans la mesure où les intervenants universitaires qui donnent des cours à nos étudiants n’ont pas en tête cette complexité, ce qui est normal somme toutes, et assènent à nos étudiants des contenus trop souvent identiques ou trop similaires à ceux qu’ils proposent aux étudiants de la fac, qui en psychologie, qui en anatomie, pharmaco,....

 

professeur en médecine

Nous sommes en droit de penser que les universitaires intégreront progressivement ces données singulières à leur logiciel pédagogique grâce à un travail en commun avec les équipes pédagogiques des IFSI mais en attendant il semble que dans les régions où ont été passées les conventions avec la faculté cette difficulté soit très aiguë pour les étudiants et pour les formateurs. Nous sommes en droit aussi de penser que les problèmes horaires que j’ai évoqué seront progressivement compensés d’une manière ou d’une autre dans les IFSI ou pris en compte et réglés au moins en partie par le haut, le ministère s’entend.

Pour terminer cet article je dirais que le problème de la densité horaire révèle également un travers ou au moins pose la question de la façon dont les équipes pédagogiques se saisissent de ce nouveau référentiel. J’ai posé la question dans ma région (Midi-Pyrénées) de savoir si nous avions à faire à un programme, c’est à dire une prescription avec des horaires et des contenus qu’il faut appliquer à la lettre, ou bien à un guide duquel il faut s’inspirer pour construire des programmes adaptés aux IFSI, qui ne sont pas toutes de la même dimension et qui n’ont pas toutes les mêmes traditions d’enseignement. Je ne cache pas ma déception de constater que mes collègues ne parviennent pas, dans leur majorité, à se détacher d’une vision très prescriptive de l’objet référentiel. Mais, mes collègues, hommes et femmes, ne sont-ils pas des infirmiers ?

 

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Heureusement pour les ESI, cette formation est en alternance et il leur est permis donc de mettre de l’ordre dans leur esprit et dans leurs fiches de cours durant les stages sur le terrain. Mais, là aussi, d’autres difficultés les attendent.

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