L'affaire du protocole de soins indigne

En quelques jours le billet de blog de Louis Van Proosdij Dupont a fait un buzz inimaginable sur internet, suscitant une mobilisation sans précédent. A tel point que le gouvernement lui-même, en la personne de Xavier Bertrand, s'en est ému, si l'on peut dire que ce gouvernement s'émeut de quelque chose, et que son cabinet est entré en relation avec ce courageux tétraplégique, entrepreneur du numérique, depuis quinze jours au prise avec une régression foudroyante de sa prise en soins sous le prétexte de l'application imbécile et inhumaine d'un protocole dont l'auteur mérite au moins des baffes, comme dirait Obélix.

De la colère à la réflexion

La lecture de son témoignage m'a mis dans une colère indescriptible, j'ai eu honte (encore une fois) que dans notre pays des soignants puissent accepter passivement d'exécuter des ordres débiles. Je veux bien qu'il faille garder son job mais alors qu'en est-il des belles et louables intentions que nous chantons en coeur avec les Etudiants en Soins Infimiers dans les IFSI ou avec les élèves aides soignantes dans les IFAS ? Que sont-elles devenues les merveilleuses valeurs humanistes prônées avec conviction devant des générations de futurs soignants depuis FlorenceNightingale ? Quel vent mauvais les emporta ?

Et puis quoi, on se fout de qui ? Ce qui m'a mis le plus en rogne c'est que, en tant que formateur en soins infirmiers, je mets en oeuvre avec mes collègues, dans quelles difficultés, un magnifique nouveau référentiel de formation dont l'un des piliers (j'ai pas compté mais il se peut qu'il y en ait sept) est constitué de l'idée maîtresse de la formation de praticiens réflexifs. Nous sommes sensé former des têtes bien faites pour le plus grand bien de la population en général et des patients en particulier. Nous sommes sensé former des générations de soignants qui seront à même d'analyser et critiquer leur activité pour la faire évoluer dans le bon sens et avec bon sens.

Or, ici, loin de jeter tout mon stock de mauvaises pensées sur l'entreprise incriminée à juste titre, nous assistons à une action dictée par une logique bureaucratique stupide, administrative, que des professionnels de la santé agissent dans le mépris le plus total des valeurs qui devraient être les leurs. Bon, sans doute je jette le bébé avec l'eau du bain et je sais qu'il s'en trouvent parmis eux qui feront et font déjà leur maximum pour respecter le style de vie de Louis et d'autres qui n'auront pas su attirer l'attention sur leur triste condition d'existence. Le buzz provoqué par Louis va sans aucun doute mettre toute la lumière (cela est déjà le cas) sur une réalité certainement assez insoutenable pour des soignants comme moi.

Contribuer à la réflexion

Cependant, je vais y mettre aussi mon éclairage dans cette lumière, à ma façon de formateur en soins infirmiers. En effet, nous discutions avec quelques collègues à propos de ce billet de blog, de ce que le nouveau référentiel de formation des infirmières nous semblait en réalité prendre le contre-pied d'un mouvement idéologique dominant dont nous voyons tous les jours les manifestations destructrices tous azimut, qu'il s'agisse de l'école, de l'agriculture, de l'hôpital public, y a-t-il un secteur épargné par cette dévastation ?

Le travailleur aurait comme une tendance à être rêvé par nos élites comme une machine, une mécanique qui exécute des procès édictés par des lois venues du très haut, c'est à dire de l'intelligence supra-céleste d'experts en éducation, en soins, en agriculture, en nucléaire, seuls reconnus par les pouvoirs publics privatisés comme ayant les compétences nécessaires à l'élaboration de protocoles efficaces, rentables et qui plus est, nécessaires de leur point de vue. Ce mouvement de fond, constaté et analysé depuis plusieurs décennies déjà, est probablement aujourd'hui à son apogée et atteint désormais tous les secteurs d'activité. L'onde de choc de ce mouvement génère de la désespérance, particulièrement dans les secteurs dans lesquels les valeurs et la culture professionnelle construite sur celles-ci sont le plus en contradiction avec lui : les secteurs de l'éducation et de la santé.

Pour ce que j'en sais, le nouveau référentiel, que je n'encense pas ici, n'a pas été conçu par cette race de conquérants à face blème, mais par des professionnels du soin et des professionnels du secteur de la formation, c'est à dire des personnes qui sont directement concernées par la mise en oeuvre de ce qu'elles ont contribuées à produire. Tout le contraire de ce que décrit Louis dans son billet puisque les soignants qui subissent aussi les rigueurs dévastatrices du fameux protocole n'en sont en rien les auteurs. De fait, le nouveau référentiel, malgré ses défauts, est l'émanantion du secteur dans lequel il doit être mis en acte et je gage que, pour peu que nous arrivions à tenir suffisamment en respect l'Université (mais je dois avouer mon grand sceptissisme à ce sujet) nous ajusterons son contenu à la réalité quotidienne de notre travail.

Par contre, ce qui est beaucoup plus difficile à ajuster c'est l'écart qui existe entre le référentiel (qui n'est pas un programme) et la mise en oeuvre sur le terrain des éléments qui concerne celui-ci. Sur ce point nous retrouvons le grand écart idéologique dont je parlais plus haut. Le référentiel suppose un accueil par les professionnels de terrain et un aménagement des organisations de travail qui prenne en compte les nouvelles exigences de la formation que les professionnels de terrain ont participé à fonder dans ce que l'on nomme le nouveau paradigme de la formation en soins infirmiers. Autrement dit : l'entrée par compétences.

Une crise idéologique majeure

L'idéologie progressiste qui préside à ce nouveau paradigme, le constructivisme, rentre directement en conflit avec l'idéologie réactionnaire, néolibérale et béhavioriste qui engage, sous couvert d'une soi-disant efficacité économique, une réorganisation rationnelle uniquement gestionnaire des organisations de travail. La mise en oeuvre, à l'école publique comme dans les IFSI, de programmes pédagogiques centrés sur l'apprenant et non plus sur des contenus à apprendre, suppose une pédagogie individualisée avec un suivi singulier des situations particulières à chacun des apprenants. A l'école comme sur le terrain cela génère un surcroit en besoins humains et non la mise en pénurie volontaire à laquelle on assiste aujourd'hui.

Les IFSI perçoivent déjà cette difficulté en terme de manque de formateurs accentuée il est vrai par la mise en route du référentiel. Il est possible que cette difficulté s'atténue progressivement avec l'assimilation de la nouveauté, mais c'est à voir. Par contre, sur le terrain, le choc est frontal si j'en crois les divers témoignages dont j'ai connaissance, en particulier à propos de situations vécues par les ESI dans le (de nouveau) premier CHU de France (classement du Point ). En effet, dans un grand nombre de services, des attitudes d'opposition au nouveau référentiel se manifestent de diverses manières toutes motivées par les mêmes arguments de manque de moyen en personnel et donc en temps disponible. La mise en place de tuteurs de stage est le plus souvent renvoyé à des landemains plus propices.

Bien entendu, tous les ESI ne sont pas les victimes de cette situation qui n'est pas partout identique mais il faut convenir qu'un effort énorme devra porter partout à la fois sur le travail pédagogique auprès des personnels de soins, de la Directrice de Soins à l'Aide Soignante, travail d'explication d'autant plus lourd que le référentiel est loin de se donner à la première lecture, il faut le courtiser longtemps, et sur une mise à plat des organisations de travail afin que celles-ci puissent d'une part absorber le flot toujours plus important des stagiaires et, d'autre part, mettre à leur disposition du temps que les soignants mettront à profit sur le versant pédagogique de leur activité quotidienne.

Et c'est là que l'impossible dit son nom : pénurie de personnel !

Vive la pénurie

L'organisation de travail nécessaire suppose l'embauche de beaucoup de personnel infirmier afin de libérer le temps nécessaire aux plus chevronnés à investir le champ de la formation. A l'heure actuelle le secteur de la santé, publique en particulier, connait une crise du recrutement sans précédent générée par des décennies d'une politique à courte-vue qui a creusé le fossé entre de nouvelles générations toujours plus exigeantes (je vous renvoie aux études sur la génération Y) et un secteur d'activité de moins en moins attractif sous de nombreux aspects.

La gestion de cette pénurie est le pain bénie des concepteurs de protocoles dont le job est de trouver les moyens de toujours faire plus pour faire gagner plus. L'absurdité apparente de la situation racontée courageusement par Louis met en lumière un phénomène que nous connaissons bien dans le milieu des soins : l'économie de moyen à court terme finit par coûter très très cher à la fois sur les plans sanitaires, économiques et sociaux et aussi bien au niveau macro que micro. Si nous devons renverser quelque chose, si la puissance de notre indignation doit renverser quelque chose, c'est bien cette activité contemporaine de la gestion à courte-vue, de l'illusion du gain immédiat qui gonfle les dettes de toute nature. Ne pas voir plus loin que le bout de son nez est un bon moyen de se casser la gueule dans les escaliers.

Courage, luttons !

Merci à Mr Louis Van Proosdij Dupont dont j'espère que le tsunami (je cède à la mode) provoqué par son témoignage ébranlera les suffisances ministérielles et ploutocratiques des puissants qui prétendent nous gouverner quand leur sport préféré est de s'engraisser sur le dos des plus faibles d'entre nous. Puissiez-vous vous en sentir mieux rapidement, Louis, dans votre vie quotidienne et que votre lutte devienne l'emblème en laquelle s'exprime la dignité de ceux et celles qui sont tous les jours au chevet des humains qui ont besoin de l'aide d'autres humains.

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