De référentiels en portfolio, l'ombre du paradigme

Sarkozy et ses épigones font beaucoup parler d'eux. Il ne faudrait pas que cela nous fasse perdre notre lucidité. Il ne faudrait pas qu'ils soient comme un rideau de fumée qui tendrait à nous voiler ce qui derrière eux se met en place depuis quelques décennies déjà.

Sarkozy et ses épigones font beaucoup parler d'eux. Il ne faudrait pas que cela nous fasse perdre notre lucidité. Il ne faudrait pas qu'ils soient comme un rideau de fumée qui tendrait à nous voiler ce qui derrière eux se met en place depuis quelques décennies déjà.

 

Je ne suis pas philosophe, enfin pas au sens universitaire de cette affaire. Si je le suis, c'est par autodidactisme et par un désir profond de comprendre. Je ne suis pas économiste non plus ce qui ne m'empêche pas d'être atterré. Je suis formateur en soins infirmiers dans l'Institut de Formation en Soins Infirmiers de Toulouse, hôpital Marchant, avec dans mes bagages assez de quoi penser et écrire.

 

J'interviens. Je me suis décidé à créer cette édition spéciale IFSI dans Médiapart tant il me semble que les besoins d'expression de cette corporation douloureusement muette sont importants à l'heure actuelle. Pourquoi ? Parce que nous sommes atteint en ce moment par la vague de ce qui se profile derrière le rideau des clowns tristes qui, paraît-il, gouvernent ce pays. Une vague ? que dis-je, un tsunami.

 

Pour y aller franco d'entrée et ne pas tourner autour du pot mille ans je commencerais par vous dire que je m'intéresse de près à Hannah Arendt.

 

Hannah Arendt

 

Cette immense philosophe du politique laisse derrière elle une œuvre non moins immense dont il faudrait prendre connaissance au moins en partie si l'on veut avoir une chance de comprendre ce qui se passe aujourd'hui. Cette approche a provoqué chez moi, sinon une révélation, au moins une prise de conscience assez violente que ce que mes collègues et moi vivons actuellement n'est autre qu'une des manifestations rampantes de l'installation progressive d'un totalitarisme à la forme nouvelle qui s'installe via les entreprises. Un totalitarisme des marchés financiers avec son élite ignorante des peuples et de l'état de la planète.

 

J'y vais peut-être un peu fort mais cette intervention est à l'aune de mon inquiétude devant l'impuissance où nous sommes et la souffrance que je vois monter tout autour de moi et que je sens aussi monter en moi.

 

L'annonce faite aux IFSI

 

Annonce qu'un nouveau programme de formation doit être mise en œuvre dans les plus bref délais. Ce nouveau programme était dans les tuyaux depuis quelques temps, nous le savions, et conçu par un groupe de représentants des écoles, du terrain (les professionnels infirmiers) et du ministère. Au moment ou nous arrive officiellement la nouvelle de la mise en œuvre du nouveau programme pour la rentrée de Septembre 2009 nous sommes au mois d'Août 2009. Autrement dit, les textes définitifs paraissent un mois à peine avant leur mise en œuvre. Dans notre région, toujours pilote de quelque chose, il n'y a pas d'hésitation en haut lieu, il faut que ce nouveau programme soit mis en œuvre dès la rentrée. J'aime autant vous dire, qu'au raz du sol on est nettement moins pressé. Cependant, si l'on avait attendu que les formateurs commencent à y réfléchir cela ne se serait peut-être pas fait. Nous allons voir que cette stratégie, que je ne crois pas consciente mais induite par une poussée qui vient de plus haut, est un trait assez caractéristique de la façon dont les entreprises subissent ce totalitarisme.

 

Chez nous, nous suivions depuis un an environ l'évolution de la construction de la chose avec beaucoup d'espoir, car nous appelions à une modification du programme de 1992 qui ne nous paraissait plus répondre aux attentes actuelles de façon plus adaptée. La nouveauté se compose de plusieurs "référentiels". L'emploi de ce mot n'est pas anodin, il est typique du jargon technocratique en vogue depuis quelques décennies, depuis l'avènement généralisé de l'évaluation.

 

Donc : référentiel d'activités, référentiel de compétences, référentiel de formation. Le référentiel est un support de référence qui contient les éléments que celui qui agit doit mettre en œuvre pour atteindre les objectifs qui lui sont fixés et qui ne sont déjà plus les objectifs qu'il se fixe à lui même. Le référentiel d'activités est celui de l'infirmière, l'étudiant en soins infirmiers doit être en mesure de réaliser ses différentes activités, sauf qu'il est étudiant et pas infirmier, ne pourrait-il pas exister un référentiel d'activités de l'étudiant en soins infirmiers ? mais bon, ça sera pour une autre fois. Le référentiel de compétences énonce les compétences professionnelles que l'étudiant doit posséder pour prétendre à devenir infirmier.

 

Le référentiel de formation quant à lui est un drôle de truc. De mon point de vue il ne s'agit pas d'un référentiel et le nommer ainsi induit des attitudes très délétères. Pourquoi l'avoir appelé ainsi ? Il s'agit d'un truc très compliqué qui croise les compétences et les activités et propose des contenus de formation avec des quota d'heures à appliquer pour chacune des Unités d'Enseignements. Répartition entre Cours Magistraux, Travaux Dirigés et Temps Personnel précisément pondérée.

 

Je vous passe certains aspects dont cet article n'est pas l'objet.

 

Premières constatations que je peux faire : un Grand Projet qui fait du passé Table Rase, ça ne vous rappelle rien ? Il est question ni plus ni moins que d'un changement de paradigme (pour ceux qui ont l'impression de ne pas savoir ce qu'est un paradigme voir l'amusante explication qui en est donnée ici). C'est ainsi qu'est présenté le monstre : un changement de paradigme. Car c'est un monstre. Il fait du passé table rase. C'est à dire que l'expérience accumulée des formateurs en soins infirmiers et des infirmiers et cadres de terrain est complètement écrasée par le dispositif, c'est au moins le sentiment qu'ils expriment et cela, en soi, est très préoccupant. Il faut tout refaire au pas de charge, considérant comme obsolète les façons de faire précédentes.

 

Pour en ajouter à la complexité de la mise en œuvre, nous sommes associés désormais à l'Université qui peut reconnaître le grade Licence et nous permettre d'intégrer le circuit Licence Master Doctorat (LMD) donnant aux futurs diplômés de nos écoles la possibilités de poursuivre un cursus universitaire. Un Grand Projet qui met tout le monde au travaux forcés et éteint toutes possibilités d'élaborer une pensée. Je ne peux qu'aujourd'hui commencer à écrire sur ce sujet, et après quelles hésitations. Autrement dit, nous retrouvons ici un dispositif univoque. On a pas le choix, il faut faire comme ça et pas autrement. On a pas le temps de penser, tout juste d'agir dans la fébrilité, le stress, en répondant comme des abrutis à une succession d'injonctions qui émanent à la fois de nos directions affolées et, lorsque c'est déjà le cas, d'un GCS (Groupement de Coopération Sanitaire) piloté dans ma région par un Doyen d'Université très intéressé par cette affaire.

 

Le formateur en soins infirmiers est, depuis quelques années déjà, un travailleur intellectuel pour lequel l'agir et le penser sont indissociables. Le domaine de la pensée s'est vu réduire à peau de chagrin en quelques mois, engendrant des souffrances certaines dans une population qui travaille dans l'échange d'idée, la dispute, la réflexion, qui conçoit des dispositifs complexe et manipule des concepts qu'elle doit faire passer à des générations de jeunes gens pas vraiment bien disposées à cet égard.

 

Deuxièmes constatations que je peux faire : la sensation d'être pris au piège caractéristique d'un régime de pouvoir construit sur la pensée unique (régime de pouvoir terroriste révélé avec force à l'époque par un Jean François Kahn très remonté lors de la création du journal Marianne) va s'accroissant et s'exprime de différentes façons. Nous avons attendu ce changement, nous l'avons, nous avons même participé à la création de la chose. Les infirmières ont réclamé Bac+3, elles l'ont, les élèves des écoles ont demandé à devenir étudiantes, elles le sont devenues et les écoles sont devenues des Instituts de Formation en Soins Infirmiers. Autrement dit, ce qui se passe est de notre fait, nous avons créé cet outil et les conditions de sa survenue, cela n'est pas contestable. Typique, là aussi, de l'avènement d'un totalitarisme avec son lot de victimes consentantes et de malheureux qui créent et gèrent leur propre asservissement en même temps que celui d'autres personnes.

 

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La sensation d'être pris au piège (qui s'auto-alimente de différentes façons) provient essentiellement de la séparation de l'action et de la pensée. Vous pouvez être sûr qu'au moindre problème soulevé par les formateurs ou les étudiants quelqu'un de bien placé et de très rassurant va vous répondre au milieu d'un discours lénifiant : "On y a pensé, rassurez-vous !", "C'est en cours de résolution", "Nous avons créé une commission qui planche là dessus", etc... La dernière en date : "Le ministère en a pris conscience, des mesures transitoires vont nous êtres proposées". Quand on dit "proposées", lire "imposées", c'est plus juste. Entre nous, pour que cela arrive à ce niveau, c'est qu'il doit y avoir une sérieuse bourde. Mais ce gouvernement est un grand producteur de bourdes... volontaires ?

 

Séparation de la pensée et de l'action disais-je. Donc, ce qui est en marche, et qui se traduit par l'accroissement démontré par les psychologues du travail de la souffrance au travail, est lié à la situation, décrite par Kafka, ou les hommes se trouvent privés des possibilités de voir une quelconque utilité à leur effort intellectuel en particulier mais à leurs efforts tout court. Mon cerveau ne me sert qu'à produire des actes, il ne me sert plus à les penser, même si ces actes sont des séquences de formation. Effectivement si, pour chaque problème, des gens qui pensent, qui sont très intelligents et très compétents, des experts dans leur domaine, se sont réunis et attelés à la tâche d'élaborer dans le silence de leurs cabinets et d'apporter des solutions, pourquoi ouvrir sa bouche ? Le nouveau programme apparaît comme un produit finit dans lequel tout à été pensé par le menu, dans les moindres détails de chaque mots, de chaque chiffre. Le résultat de cette forme de clôture est entre autre des assemblées de professionnels dans lesquelles nous sommes invités à nous exprimer certes, mais pourquoi faire, pour dire quoi ? Chaque intervention étant ponctuée par le type de réponse que j'ai donnée ou par l'ouverture du petit livre bleu, il n'y a plus d'espace pour la disputatio, la discussion, le débat dont on sait pertinemment qu'il est nécessaire à l'être social que nous sommes. Il n'y a plus d'espace pour la colère et la revendication, tout juste pour la plainte.

 

 

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Une précision tout de même car je suis un être bienveillant, je ne dis pas que nous sommes dans un totalitarisme, que nos représentants professionnels et nos chercheurs en soins infirmiers sont de dangereux manipulateurs des masses inertes, mais que des ingrédients d'un mode totalitaire de pouvoir sont présents qui se manifestent dans notre société, ce qui est déjà trop.

 

Un autre élément accentue et participe à la sensation de piège. Si des gens ont été rassemblés qui ont les compétences pour mener à bien la lourde tâche qui leur incombe, des experts dans leur domaine, en fait des inconnus pour nous, les petits gens, les sans grades, de quel droit nous autres pourrions-nous remettre en question le fruit de ce labeur qui a couté tant d'énergie ? Car ça on vous le dit et le redit à l'envie : ça fait tant de temps que cette commission bosse dur là dessus, des gens qui ne comptent pas leurs heures, eux, bande de mendiants débiles et fainéants que vous êtes (c'est moi qui fait la voix off). Cette rhétorique se répand dans toutes les strates de la société à l'heure où je vous parle (les entreprises du secteur public étant particulièrement visées depuis quelques temps) et c'est de cela que provient essentiellement le clivage entre l'action et la pensée et la détresse des gens qui le subissent. Il y en a qui sont formés, payés et qui se sacrifient à penser pour le bien de tous. Comment pourraient-ils se tromper ? Les autres, qui profitent de ce travail fourni en amont, n'ont qu'à bien exécuter les recommandations du référentiel et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes. Encore une fois, si ça foire, c'est que les exécuteurs des basses œuvres y mettent de la mauvaise volonté. Cela, on l'appelle maintenant, dans le jargon technocratique tant apprécié de nos élites : la nouvelle gouvernance.

 

Enfin, dernier élément qui nous donne cette impression d'être pris au piège et non des moindres, c'est la parution d'un objet réel qui s'appelle « Nouveau référentiel de formation » ou nouveau programme de formation. Cet objet, que j'ai appelé petit livre bleu pas par hasard vous vous en doutez, élude de fait toute possibilité d'une autre alternative au point que tout apparaît vide autour de lui. En d'autres terme cet objet unique, et son corolaire le port-folio est un texte définitif, une Bible. Il faudra beaucoup écrire et beaucoup parler pour convaincre les formateurs du contraire, pour les convaincre qu'ils ont le pouvoir de l'amender et d'en modifier ou faire modifier ne serait-ce qu'une petite partie, qu'une ligne. Même si je suis intimement convaincu que c'est le cas il n'en apparaît pas moins sous cette forme d'objet livre unique, intangible et immuable, parfait. Personne ne songe à modifier les œuvres de Balzac, cela n'est même pas une pensée possible. N'est-il pas envisageable, à l'heure de l'informatique, de créer un programme évolutif, interactif et modulable ? La réalité de terrain, très diverse, s'accorde mal de cette Bible.

 

Nous sentons bien là, cependant, une réponse à un besoin réel de ce type d'objet, besoin de combler un manque existentiel, une angoisse quasi religieuse, besoin de remplir un espace dangereusement vide et non de mobiliser des travailleurs autour d'une tâche commune. Sortir du piège c'est penser par soi même, combattre l'angoisse et ne pas craindre le « vide » du face à face pédagogique.

 

Le régime des petites cases

 

J'ai déjà évoqué les outils qui nous ont été proposés au travers de ce qui est Le texte qui donne corps à cette nouvelle formation.

 

A noter pour ce premier outils donc, l'ambiguïté de l'une de ses parties qui plonge dans l'incertitude et le désarroi les formateurs que nous sommes. Un référentiel de formation ? Cela n'a pas de sens. Est-ce un programme ? Les formateurs, habitués à avoir entre les mains un programme en viennent tout naturellement à le considérer comme cela d'autant plus qu'il y a les nombres d'heures attribuées à chaque choses (avatar lourdingue de la dictature du chiffre en passant). Les éléments de contenus qui sont proposés sont interprétés par nous, sombres crétins, comme devant à tout prix être programmés. Pourquoi en serait-il autrement ? Bien sûr, cela ne fonctionne pas ainsi, les heures « prévues » ne rentrent pas dans une planification réelle, cela étant variable en fonction de la taille de l'IFSI entre autre. C'est que nous avons mal compris ce que d'ailleurs personne n'a expliqué de façon claire. Alors, une voix céleste descend vers nous depuis la stratosphère et nous dit : « Renoncez à l'exhaustivité ! » et nous reprenons ensemble : « Renonçons à l'exhaustivité ! » sans bien saisir le rapport avec le nombre d'heures qui ne rentre pas dans les cases.

 

C'est donc nous, comme je le disais, les petits les sans grades, les non-experts, ceux qui avaient dans le passé réalisé ces programmes de formations tous plus nuls les uns que les autres qu'heureusement nous avons jetés aux orties, c'est nous qui déconnons parce que nous voulons être exhaustifs, parce que nous voulons que les infirmières que nous formons arrivent sur le terrain avec de quoi être des bonnes infirmières, que nous ne comprenons rien au socio-constructivisme, au nouveau paradigme. C'est de notre faute si ça foire, c'est parce qu'on veut être exhaustif et qu'il nous semble que certaines choses sont indispensables à l'infirmière, même débutante. D'un côté, c'est rassurant, parce que ça veut dire qu'on nous laisse choisir le membre que l'on va couper. L'infirmière que nous formons, ce « praticien réflexif », doit avoir en sortant un « niveau moyen d'infirmière débutante ». Là aussi, c'est rassurant parce qu'il nous revient de définir ce que c'est qu'une infirmière débutante ayant ce fameux niveau moyen. Je ne doute pas que des commissions soient au travail, nuit et jour, pour enfin nous éclairer, éclairer notre pratique, concernant ces points demeurés obscurs.

 

Pardon si j'ai l'impression qu'on se fout de nous autres, les formateurs, je ne souhaite pas cela ni même me montrer agressif comme je ne pense pas une seconde que les concepteurs de ce nouveau programme soient des ânes bâtés ou des personnes mal intentionnés. Je pense qu'eux comme nous sommes les victimes d'une poussée idéologique profondément déstabilisante, dangereuse pour la santé mentale des gens au travail et pour le futur de notre profession.

 

A présent, je vais évoquer une partie du corps du monstre qui fait hurler les terrains de stage. La formation des infirmières est une formation par alternance. A partir de dorénavant et jusqu'à plus ample informé, et c'est une bonne chose de mon point de vue, je l'ai déjà écrit, les terrains sont responsables de l'évaluation des stagiaires. C'est quelque chose de positif parce que les formateurs ne sont pas légitimes en tant qu'évaluateurs sur des terrains où ils ne sont pas présents en tant que professionnels. Exit donc les angoissantes Mises en Situations Professionnelles d'antan et vive ... Le Portfolio (visible dans une animation flash sur le site infirmiers.com – chapitre évaluation des compétences en stage). Cependant, cela ne va pas sans difficultés comme il est normal de tout changement. Il y a donc des difficultés transitoires liées au changement, de taille ici quand même et d'autres difficultés d'une autre nature, là aussi liées à cette offensive idéologique néolibérale évoquée au-dessus.

 

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Je me souviens avec amertume d'une Assemblée Générale du CEFIEC (Comité d'Entente des Formations Infirmières et Cadres) à Metz, où je représentais mon IFSI. Je ne veux pas m'étendre sur l'aspect grand-messe très consensuelle de l'événement mais sur une partie de cet événement qui fût très révélatrice du mouvement que je dénonce dans ce texte. Michel Tragno, psychosociologue du travail était invité, je me demande encore pourquoi, sans doute parce qu'il était de la région, et il a donc employé ses talents de psychosociologue du travail, proche de Christophe Dejours semble-t-il, à démonter avec talent devant le parterre consensuel le nouveau dispositif de formation en éclairant les aspects dangereux, toxiques même qu'il recelait. Il nous avait prévenu qu'il serait un peu provocateur, il a tenu cette promesse.

 

Il a évoqué notamment le Portfolio pour le rapporter aux pratiques en vogue d'évaluation au sein des entreprises où, sous couvert de laisser accroire à l'évalué qu'il s'auto-évalue on l'invite à avaler la couleuvre des solutions correctives que du coup, il ne peut pas ne pas appeler de ses vœux. Ce Port-Folio est là aussi le produit d'un croisement très savant entre les compétences, les activités et ce que l'ESI réalise en stage. Il est présenté comme étant la propriété de l'ESI, son carnet de bord (on connait ça dans l'éducation nationale, le carnet de bord) qu'il doit remplir lui-même avec l'aide des différentes personnes qu'il rencontre en stage, les tuteurs en particulier.

 

Or, que contient-il ce portfolio ? Il contient des énoncés préalablement concoctés dans la cuisine de gens très intelligents qui savent mieux que les gens du terrain ce qu'il faut voir et ce qu'il faut penser. Tout cela est drôlement pesé et judicieusement écrit (incompréhensible diront certains qui exagèrent tout de même !) afin de ne pas laisser la moindre chance, c'est l'intention, à la subjectivité de l'évaluateur de venir intoxiquer l'évaluation. Encore une fois, séparation de la pensée et de l'acte. L'ennemi semble bien être la pensée autonome. A noter que les promoteurs de ce type de projets abdiquent eux-même leur propre pensée, sans même sans rendre compte, lorsqu'ils font appel de façon systématique à des références extérieures, des codages et des schéma type puisés dans quelques manuels du parfait ceci ou cela, chez un super-expert gravitant dans des sphères encore plus déconnectées du réel.

 

Michel Tragno a montré les dangers d'un tel système mais son analyse est tombé dans le lac immaculé d'une indifférence générale. Grande fût ma stupéfaction et mon dégout. Mais non, à la réflexion, parce que je n'abdique pas la mienne, il s'agit moins d'indifférence que d'impuissance générale car je ne doute pas un instant que d'autres comme moi, formateurs ou directeurs d'IFSI n'aient eu envie d'applaudir à deux mains cet orateur inattendu qui, enfin, venait verbaliser tout haut nos craintes tues et notre révolte muette. Impuissance car il n'est plus temps, plus temps de penser, plus temps de dire non, plus temps pour résister, la machine est en marche, il semble bien qu'elle soit autonome, elle. C'est un autre aspect du piège.

 

Les professionnels du terrain accompagnent depuis des lustres les étudiants (élèves par le passé) lors de leurs stages. Ils connaissent leur métier et le font avec diligence et précision autant que les moyens actuels le permettent et voilà qu'on leur colle à cocher une succession de cases reliées à des énoncés qu'il leur faut décoder bien sûr, parce que la langue de l'expert n'est pas la langue de tout le monde, pour évaluer le pauvre étudiant livré parfois pieds et points liés à la rancœur, la colère, l'incompréhension et l'impuissance d'un évaluateur qui ne dispose que difficilement des 2 heures qu'il faut consacrer à cette tâche difficile. Les professionnels ne savaient-ils pas accompagner et évaluer les stagiaires avant ? Là aussi, déni de l'expérience acquise depuis de longues années, coup d'effaceur sur l'existant. Ça y est, maintenant on sait comment il faut faire et les professionnels de terrain, trop enclin à noter à l'affect, vont pouvoir évaluer objectivement avec le concours des ESI en plus ! Mais que demande le peuple ?

 

Les formateurs subissent double peine dans cette affaire car en plus c'est à eux qu'il revient de faire passer la pilule et d'expliquer l'inexplicable aux gens de bonne volonté, nombreux, qui veulent participer à la formation des étudiants en soins infirmiers. Cette tache fait partie des nouveaux attributs de la fonction de cadre formateur, convaincre et former les professionnels de terrain à l'usage des outils d'évaluation de l'étudiant ; convaincre et former les professionnels de terrain au nouveau référentiel de formation, au nouveau paradigme de la formation des infirmières, eux qui ont été formés avec un système de représentation de la profession tombé en désuétude, eux qui ne sont reconnus qu'à Bac +2.

 

Le péril totalitaire

 

Pour conclure en quelques mots j'insiste sur l'idée que ce que nous vivons dans les IFSI depuis quelques temps, ce changement aussi brutal qu'il est subit, est un signe parmi tant d'autres d'un péril social qui atteint notre société dans sa globalité. Ce péril menace directement la démocratie dans la séparation stratégique, consentie, de la pensée, réservée à une élite de décideurs et de profiteurs, et de l'action, réservée à des exécutants serviles, taillables et corvéables à merci, vous et moi (à ce propos, nous assistons à une nouvelle division au sein même des cadres formateurs en soins infirmiers : il y a les bosseurs et les bosseuses et... les autres, reflétant une certaine tendance à l'apparition d'un système de type Stakhanoviste. Le stakhanovisme, selon Arendt, était une stratégie d'isolement et de mise en compétition des travailleurs entre eux utilisé sous le régime totalitaire de Staline).

 

Le moindre des paradoxes n'est pas, pour un formateur en soins infirmiers, de devoir former des esprits réflexifs dans un contexte dans lequel il n'est pas requis de moi que je le sois moi-même. Je pense que cette contradiction vient du fait que ce sont des gens qui me ressemblent qui ont créés eux-mêmes les éléments techniques de cette servitude. Ils pensent faire bien, ils en sont convaincu, preuves d'experts à l'appui. Ils manipulent eux-même le jargon de l'élite avec une certaine fierté, ils pensent ainsi en faire partie, c'est là qu'ils sont trompés.

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