Régine, féministe afro-écologiste

Régine Komokoli est de ces femmes qui font du bien quand on les lit, les regarde ou les écoute. Une de ces femmes qui après en avoir tant bavé sont encore capables de porter le monde entier à bout de bras et de nous donner quelques leçons de politique essentielle.

C’est ce texte de Régine qui m’a donné envie de vous partager son histoire, sa vision de notre monde et les belles initiatives qu’elle entreprend avec les autres femmes du collectif Kune (ensemble en esperanto) dans le quartier de Villejean, à Rennes. En plus d’être féministe afro-écologiste, Régine est créatrice de mode, ancienne candidate écolo aux municipales, mère de trois filles, sportive, maraudeuse… et je suis certaine qu’elle est aussi chanteuse et danseuse !

Qui sont les afro-écologistes ?

« Je ne vais pas faire illusion, je n'ai pas eu comme les militantes et les militants élevé-e-s en France, d'accès à une éducation de bonne qualité. Je ne vais pas citer de grands auteurs ou vous conseiller des lectures. La raison est toute simple, je ne les ai pas lus. C'est la raison pour laquelle je me tais et j’écoute quand les discussions deviennent intellectuelles. J’ai même du mal parfois à en comprendre le sens car je n’ai pas les bonnes références. Je crois aussi que j’aime avant tout ce qui est concret, pratique et dont on peut immédiatement voir les effets. Mon premier métier est d’être couturière.

J'ai passé toute ma scolarité jusqu'au bac à Bangui. Avec souvent ce qu'on appelle des "années blanches" lorsqu'il y avait une mutinerie ou une flambée de guerre civile. Les livres d'école étaient achetés le long du chemin ou au marché et parfois il manquait des pages. Pour aller en classe, premier arrivé, premier servi et pour les retardataires il fallait suivre les cours de l'extérieur en regardant par la fenêtre.

Les filles étaient préparées aux tâches ménagères. Il fallait que j'aide ma mère à nettoyer la maison dès le champ du coq, ensuite j'avais une heure de marche jusqu'à l'école, une autre heure le soir avant de préparer le diner et enfin apprendre mes leçons à la lumière de l’ampoule quand il y avait de l’électricité. Un repas le matin avant de partir, un autre le soir avant de dormir.

La saison des pluies (en été) était la plus difficile, boue, humidité, froid, moustiques et palu.  Mais il pouvait faire aussi très chaud pendant la saison sèche.

Nous n'étions pas pauvres à l'époque, simplement des centrafricains moyens. Ma condition était normale. Je ne m’en suis jamais plainte. C'est encore la situation du pays aujourd'hui.

Même une fois arrivée en France, l'important était pour moi de trouver les moyens de vivre et de gagner ma vie. En tant que sans-papiers j'ai essentiellement travaillé à faire des ménages chez des particuliers, dans les bureaux, dans les hôtels.

Mais je me suis aussi rendu compte que si je gardais le niveau scolaire centrafricain, je n'arriverais à rien en France ou au moins que je passerais ma vie avec comme seuls collègues un aspirateur et une serpillère. Je suis trop bavarde pour cela. J'ai donc pris des cours pour passer des concours d'aide-soignante. D'abord à Rennes (échec), à Nantes (échec) puis à la PHP d'Étampes où j'étais parmi les 80 prises sur 800 inscrites. Super fière !

Revenue à Rennes, j'ai essayé de continuer à me former. Mais élever mes filles, gagner ma vie, me remettre à niveau et surtout faire face aux conséquences psychologiques des épisodes violents que j'avais vécus était trop de choses à gérer en même temps. À mon grand regret et à mon grand désespoir, j'ai dû abandonner.

Je n'ai donc pas d'autre culture politique que celle de l'expérience d'une ancienne migrante qui a vécu pas mal de choses dans sa vie et qui a croisé bien des peuples et des situations. Ce n'est que depuis que je me suis engagée dans l'écologie, même si j'avais une sensibilité liée à ma foi et à mes expériences de vie, que j'ai commencé à lire et notamment sur des sujets très concrets et qui me parlaient comme l'empowerment et le Community Organizing.

Rapidement, en juin je crois, je me suis demandée si les écologistes qui étaient issu-e-s de la diversité, principalement de l'Afrique du Nord et de l'Ouest (je n'ai trouvé encore aucun écologiste à EELV qui soit comme moi issu du bassin du Congo), avaient un petit quelque chose en plus qui les différenciait des autres militants écologistes.

Toutefois je sais aussi parfaitement que comme l'Europe, l'Afrique n'est pas un bloc. En Europe, un Finlandais ou un Portugais, un Écossais ou un Grec sont bien différents, il en va de même pour un Yakoma centrafricain, un Sérère sénégalais, un Béti camerounais, un Mossi burkinabé ou un Berbère marocain. Seuls les gens qui connaissent très mal l'Afrique en parlent comme un continent homogène.

Pourtant mes observations et les entretiens que j'ai menés depuis l’été dernier me font dire que oui, en France les écologistes qui sont issus de la diversité ont une spécificité qui permet d'amener une richesse supplémentaire à l'écologie en France. Ceci que leurs parents soient d'Afrique du Nord, du Sahel, de l'Ouest ou du Centre. 

Régine Komokoli © RK Régine Komokoli © RK

Voici donc les éléments qui me permettent d'engager cette discussion.

1 - La première question que je me suis posée consistait à définir ce qui fait la mentalité des personnes de la diversité lorsqu'elles font de la politique ?

D'abord je crois que le plus important, se sont les acquis culturels.

. En tout premier c'est le fonctionnement familial.

Bien souvent, en Afrique nous avons une vision très élargie de la famille. Nous avons la famille directe, souvent très nombreuse et qui associe les tantes, les oncles, les cousins, les nièces et neveux, ceci sur plusieurs générations. Tous vivent sous le même toit ou sont voisins.

De fait les adultes prennent soin de leurs petits mais aussi de leurs aînés. Je dois dire que j'ai été très choquée de voir dans quel état étaient laissés les EHPAD en France et comment les personnes âgées vivaient seules avec des enfants qui ne s'occupaient pas d'elles.

De plus, dans un gros village, les familles se connaissent depuis toujours et la tradition orale est capable de retourner sur plusieurs dizaines d'années pour rappeler que des familles pourtant différentes partagent la même arrière-arrière-arrière-grand-mère.

Donc quand un membre de la famille très élargie se trouve dans l'embarras, ne pas lui venir en aide c'est insulter les ancêtres. La solidarité est donc un devoir car il y a toujours un risque pour que celui qu'on n’aide pas soit un parent éloigné. La superstition, notamment chez moi en Afrique Centrale, nous fait craindre que les ancêtres ne viennent nous rappeler à notre devoir de solidarité de manière aussi inattendue que désagréable.

Je n'ai pas discuté de ceci avec mes amies arabes et je serais curieuse de savoir si elles ont le même ressenti. Je pense que oui si j’en juge par leur attitude.

En conséquence, par notre mode de vie familial ou nos croyances, l'idée de solidarité est profondément ancrée dans notre manière d'être et dans notre mentalité. On ne laisse pas quelqu'un au bord du chemin, c’est même une garantie collective, notre RMI à nous.

. Une autre caractéristique est le rapport à la religion.

Je ne dis pas que toutes et tous les afro-écologistes vont à l'église ou à la mosquée tous les dimanches ou les vendredis. Je pense même que beaucoup ont tourné la page.

Ce que je constate c'est que sur un continent où parait-il 63% de la population est chrétienne, 30% musulmane, 7% animiste (mais dans les faits les frontières entre religions sont bien plus floues et il existe bien des variantes locales et des niveaux d’observation des règles), la religion, au moins pour la génération actuelle qui a 40 ans et plus, fait partie de notre culture et de se traduit en valeurs même pour celles et ceux qui ont pris de la distance.

C'est un sujet parfois délicat et intime en France et c'est un sujet que je n'ai pas abordé pendant mes entretiens et très rarement dans les posts. Mais pour moi, dans les moments les plus sombres de ma vie Dieu m'a aidé à tenir car il n'y avait tout simplement plus que lui. De plus, même si j'adresse des reproches très forts à ceux qui utilisent la religion comme un pouvoir sur les autres - justification du patriarcat, obscurantisme, moyen de se faire de l’argent sur les croyances - je recommande à toutes et tous la lecture de l'encyclique du pape François, Laudato Si, consacrée au changement climatique.

Après tout c'est un prêtre catholique qui a aidé à la Marche des beurs en 1982. Aux États-Unis le pasteur King a été la cheville ouvrière des Droits Civiques. La pasteure Cori Bush élue voici quelques semaines est une représentante, avec Alexandria Ocasio-Cortez, de la gauche du parti démocrate à tonalité résolument écologiste.

Je ne dis pas qu'il faut être religieux pour faire de la solidarité car nous avons aussi évidemment des femmes athées ou agnostiques tout aussi impliquées, mais pour nous la pratique de la religion, qu’elle soit musulmane ou chrétienne, implique un devoir de bienveillante solidarité, une nécessité d'aller vers les autres.

Et en ce qui me concerne, en tant que chrétienne catholique, en plus de notre sororité, je me trouve beaucoup de points communs avec par exemple Fatima qui est musulmane sunnite. Nous avons les mêmes références, les mêmes réflexes, les mêmes points de vue notamment vis-à-vis du don, du pardon et de la solidarité.

. Ensuite il y a aussi la tradition orale et l’esprit d’action collective.

Une autre des caractéristiques des sociétés africaines présentes en France est l'art de la négociation afin de mettre en œuvre des actions collectives. Qu'on l'appelle la palabre dans les villages ou le kongossa dans les milieux urbains, la discussion qui permet d'écouter respectueusement les points de vue des unes et des autres avant de prendre une décision me semble une caractéristique importante de la pratique des afro-écologistes.

Cette discipline est très importante dans la conduite de notre action car nous cherchons d’abord à avoir l’accord de tous et de toutes pour avancer sur le chemin que nous nous sommes tracé. C’est vrai que cela prend plus de temps mais cela permet aussi aux unes et aux autres de s’exprimer et peut être de voir des aspects de la question que nous n’avions pas envisagés au départ, de comprendre où sont les résistances mais aussi de savoir qui est vraiment enthousiaste et impliqué. Ça permet de faire le tri. C’est pas mal aussi.

Ensuite, peut-être parce que nous avons l’habitude de faire avec peu, nous croyons beaucoup à l’action collective pour atteindre un but commun qui puisse profiter à tous.
Tout le monde connaît le système de tontine qui consiste à réunir plusieurs donatrices qui vont verser chaque mois une petite somme d'argent. En fin d'année, collectivement et en fonction des urgences, on décide qui pourra toucher, à chacune son tour, l’ensemble de l’argent épargné.
En Afrique du Nord c’est un même esprit qui encourage la pratique de la touiza qui consiste à se mettre ensemble pour la réalisation d’un projet collectif qui puisse bénéficier à tous. Dans cette tradition également c’est la discussion qui permet de définir le but de l’action collective.

Pour résumer nous croyons que pour arriver à une bonne décision, il faut faire place à la discussion et que les bonnes actions sont celles qui profitent à tous.

2 - La seconde question que je me suis posée consistait à savoir quelles étaient les priorités et les revendications qui étaient développées par un parcours d'intégration.

. D'abord je crois que bon nombre d'entre nous croyons beaucoup à l'éducation de nos enfants.

Nous ou nos parents ne sommes pas venus en France par recherche de confort mais souvent pour fuir la pauvreté, la misère et la guerre, pour chercher un avenir meilleur. Nous voulons toutes que nos enfants ne connaissent pas les conditions de vie que nous avons vécues et nous croyons beaucoup au système éducatif français même s’il ne nous rend pas la tâche facile.

C'est sans doute la raison pour laquelle nous sommes tellement attachées à la qualité de l'éducation dans nos quartiers et pourquoi nous exprimons de fortes attentes pour que les écoles soient dotées de moyens réels de fonctionner et prennent en compte nos spécificités.

Le français n'est pas toujours la langue pratiquée dans la famille. Nos quartiers ont souvent une population plus jeune et les classes sont souvent surchargées. Les familles monoparentales sont plus fréquentes qu'ailleurs. Nous avons des difficultés pour avoir accès à la culture parce que nous ne savons pas la trouver ou parce que nous n'osons pas y avoir accès.

Nous avons donc une grande sensibilité à la qualité de l'éducation. C'est aussi un moyen d'espérer la réalisation du rêve français pour nos enfants. Qu'ils aient une bonne éducation, un bon métier et qu'à leur tour ils n'aient pas à fuir.

Nous sommes aussi conscientes que notre couleur de peau, notre prénom ou notre nom de famille pourront rendre les choses plus difficiles pour nos enfants. C'est là aussi une très puissante raison qui nous rend très attentives à l'éducation.

. Ensuite, nous attendons du respect car sommes confrontées au racisme et aux discriminations. La nationalité française n’y change pas grand-chose.

Il me semble avoir lu quelque part qu'un jeune Français noir ou arabe sera contrôlé 7 fois plus souvent qu'un Auvergnat ou un Breton du même âge et du même quartier. C’est une donnée que nous avons toutes en tête même si à Rennes et en Bretagne nous ne sommes pas dans le 93. Mais quand même.

Si vous avez lu mes posts, notamment sur ma rencontre avec Assa Traoré, la grande sœur d’Adama à l’occasion de la manifestation de soutien du collectif pour la vérité sur la mort de Babacar Gueye, vous savez bien comme ce racisme dans la police m’est insupportable. Je ne fais pas exception parmi les afro-écologistes.

De même nous savons bien qu’à diplôme équivalent, une personne issue de la diversité aura bien moins de chances de trouver un emploi correctement rémunéré et même de trouver un emploi tout court. Si cette personne est une femme alors c’est une double discrimination. Il existe beaucoup d’études là-dessus. On m’a dit que c’était déjà une revendication dans les années 1980, ça n’a pas changé depuis.

Parfois je me dis que plus on est noire plus on est exploitée et que c’est comme si le système voulait maintenir les personnes issues de la diversité dans leur condition de pauvre pour être sûr de toujours trouver de la main-d’œuvre acceptant n’importe quel travail. C’est souvent ce que je constate avec les sans-papiers sans lesquels beaucoup d’activités ne pourraient pas tourner. C’est pourquoi aussi je pense que l’implication des syndicats ouvriers dans la lutte des sans-papiers est très importante.

C’est aussi une raison qui fait s’élever les afro-écologistes contre la loi sur les séparatismes. D’un côté on va sanctionner les prédicateurs obscurantistes mais d’un autre côté on laisse des quartiers entiers à l’abandon.

Le respect serait de faire en sorte que ces discriminations soient prises en compte et que l’État fasse en sorte qu’il y ait une action envers cette partie de la société française et pas des plans banlieues vite oubliés et relancés chaque fois qu’il y a des émeutes. Peut-être que dans ces conditions il n’y aurait aucune raison de faire une loi sur le séparatisme. Peut-être aussi que la collectivité pourrait bénéficier de compétences aujourd’hui laissées en friche et méprisées.

. Enfin les afro-écologistes un devoir d'exemplarité pour leur communauté.

Il suffit de voir le parcours de mes afro-écologistes et de rappeler combien sont profondes les discriminations pour comprendre comment leur parcours a été difficile. Et pourtant certaines y arrivent et chaque fois je vous ai dit combien j’avais été heureuse de discuter avec elles. Parce que pour bon nombre de femmes d’Afrique, avoir un parcours professionnel n’a pas été très facile.

Dans certains cas il a fallu convaincre la famille qui n’est pas forcément francophone à la maison. Remettre en question le patriarcat et même l’avis des autres femmes qui ne comprennent pas pourquoi on ne veut pas faire comme les autres. Travailler mieux que les autres en classe et à l’université tout en ayant un emploi le soir pour payer les études. Convaincre par le travail un patron que la couleur de la peau n’était pas un obstacle. Déjà ce n’est pas facile pour un homme de la diversité, alors imaginez pour une femme.

Je pense que ces femmes ont conscience d’être un exemple pour leur communauté mais aussi une représentation de ce que sera la société française à l’avenir. C’est déjà un beau résultat.

3 – Mais dans un même temps, on peut également considérer que, malgré beaucoup de difficultés, notre intégration dans la société française peut être une chance, surtout si on est une femme.

. Je ne vais pas vous dire combien tout est beau pour les femmes en Afrique.
Ce ne serait pas vrai même si bien souvent leur solidarité est une forme de résistance assez efficace et si nous prenons beaucoup de plaisir à être entre nous. Le plus souvent la condition des femmes est profondément marquée par le patriarcat et l’arrivée dans la société française est parfois vécue comme une libération malgré toutes les difficultés.

Je ne parle pas des cas extrêmes mais répandus qui me mettent en colère. L’excision par exemple pratiquée encore dans une vingtaine de pays d’Afrique. La pratique du viol dont j’ai été victime en Centrafrique et qui a été l’une des raisons de mon départ.

Ces deux types de violence très grave, en même temps que les violences familiales qui sont loin d’être rares, sont à peine condamnées en Afrique et sont extrêmement douloureuses physiquement comme mentalement, sur le court terme comme sur le long terme. Ce sont des formes extrêmes d’oppression patriarcale.

Un seul dirigeant, Thomas Sankara, a engagé une action de fond contre ces fléaux. C’est peu.

L’arrivée en France signifie beaucoup de choses pour une femme, d’autant plus si cela amène aussi la nationalité française et la citoyenneté européenne.

D’abord des libertés individuelles et notamment celle de dire non quand la famille choisit le futur mari, surtout si ce choix se fait quand la fille vient d’avoir ses règles et est considérée, alors qu’elle sort à peine de l’enfance, comme une femme féconde. Et plus tard, quand elle le décide, la possibilité de choisir celui (ou celle) avec lequel ou laquelle passer sa vie ou au moins une partie de sa vie. Ceci quelles que soient sa couleur ou son ethnie.

La possibilité d’avoir une vie affective et sexuelle en ayant recours à des moyens contraceptifs sans demander l’autorisation familiale mais simplement en consultant un médecin pour qu’il lui soit prescrit les bons médicaments.

Plus généralement une capacité de gagner sa vie et de pouvoir, une fois la majorité atteinte, mener son existence en fonction de ses choix, de ses goûts, de ses projets sans qu’il lui soit rappelé qu’elle n’est qu’une femme qui doit d’abord être soumise à autorisation infantilisante de son père puis de son mari ou pire, être exposée à des violences.

Cette différence de situation est sans doute la raison pour laquelle bon nombre de féministes sont issues de la diversité. Elles ont une connaissance de la condition des femmes des deux côtés et savent concrètement ce qu’est la domination patriarcale brute et combien c’est une atteinte intolérable à leurs droits. Elles mesurent aussi toute la valeur des acquis les luttes féministes en France.

. Ensuite, même si nous n’avons pas acquis un bon bagage scolaire, tout au long de la vie en France nous avons plus de possibilités de nous former.

Il me semble que c’est aussi là un aspect important du parcours des afro-écologistes. Si nous n’avons pas forcément bénéficié de conditions favorables au départ, l’action politique nous encourage à nous améliorer.

Certaines de ces améliorations peuvent être des remises à niveau général. Pour le dire vite il faut réapprendre le français. Les règles de base, les constructions de phrases, se faire bien comprendre en énonçant mieux. Pour cela il est possible de trouver des associations ou des personnes qui acceptent ce long accompagnement car le chemin est difficile. Personne n’est visé vous l’aurez bien compris !

Mais, pour celles qui sont nées en France je pense que pour une personne, et plus particulièrement une femme, originaire de la diversité et qui décide de s’engager en politique il y a aussi une volonté de devenir plus compétente sur les sujets qu’elle connaît personnellement et pour lesquels elle peut être amenée à avoir des responsabilités.

Je pense même que pouvoir être capable de réfléchir et d’agir sur les enjeux des quartiers populaires après avoir été de l’autre côté de la barrière est un atout très précieux qui donne plus de raison d’être aux études et rend l’étudiante meilleure dans ce qui est attendu d’elle.

Elle a un point de vue de la base et que l’on parle d’économie sociale et solidaire, de relations police – justice ou de community organising. Avoir eu du mal à joindre les deux bouts, avoir vu ou subi des contrôles au faciès suivi de violences verbales ou physiques ou encore avoir été dans un immeuble où cohabitent une vingtaine de nationalités est une vraie motivation. On sait de quoi on parle.

C’est ce que j’ai déduit de mes rencontres.

. Enfin, je crois aussi que les afro-écologistes ont un temps d’avance sur la société parce qu’elles et ils vivent déjà la société telle qu’elle est. Une France multiculturelle.

Cette France nous la vivons déjà dans nos quartiers populaires. Ce n’est pas toujours facile car assembler une mosaïque de personnes de couleurs, de religions, de traditions et d’histoires différentes est un jeu de patience. Mais les assemblages de femmes et d’hommes de cultures différentes n’ont jamais été simples car sinon l’Europe s’appellerait déjà les États-Unis d’Europe et on voit bien que même quand les enjeux sont évidents, la marche vers la multiculturalité est difficile.

Pourtant je suis persuadée que l’avenir de la France est aussi dans nos quartiers. Parce que nous essayons de bâtir un avenir commun, nous expérimentons des formes de démocratie locale, de cultures urbaines, nous défendons les solidarités entre ceux qui n’ont rien et ceux qui ont un peu, entre celles et ceux qui ont un savoir intellectuel et celles et ceux qui ont un savoir manuel, entre les jeunes et les anciens, entre les jeunes entre eux également. Depuis toujours j’ai pensé que nous devions décloisonner nos quartiers mais aussi décloisonner ce que nous avions dans notre tête.

Il est dommage que toute cette inventivité qui est portée par les afro-écologistes ne trouve pas encore d’oreille attentive. Ça serait bien un jour de confronter nos expériences et de voir ce qui marche vous ne trouvez pas ?

4 – Enfin et surtout, puisqu'il s'agissait pour moi de réfléchir sur les afro-écologistes, je me suis aussi posée la question de la sensibilité à la sauvegarde de la planète et du lien à l'écologie. J'y ai trouvé trois bonnes raisons.

. D'abord la plupart des afro-écologistes vivent ou ont vécu dans des cités populaires et savent où sont les priorités.

Pour bon nombre d’entre nous, nous-mêmes ou nos parents connaissent ou ont connu les fins de mois difficiles et la vie dans des grands ensembles. Pouvoir avancer sur l'isolation des logements qui permet de réduire la facture en fin de mois me paraît un secteur sur lequel nous pouvons nous investir surtout que cela fait des années qu’on en parle mais que peu de choses sont faites. Ça tombe bien, ça permet aussi de réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Pouvoir demander de la nature en ville, on connaît aussi. C'est normal, on vit dans des grands ensembles avec du béton partout. Ça tombe bien là aussi parce que planter des arbres permet de créer de l’ombre et de baisser la température quand il y a de grandes vagues de chaleur.

Pouvoir vivre dans des quartiers agréables, bien entretenus et sans déchets, ça aussi on connaît car ces quartiers sont souvent laissés de côté. Là aussi il y a tout un travail de sensibilisation à faire et on pourrait peut-être aussi ouvrir le débat sur la réduction des déchets à la source ou sur des actions visant à rendre nos quartiers plus propres.

Pouvoir demander des moyens pour l'éducation et la formation sur l’écologie, ça aussi c'est important car dans ces quartiers le français n'est pas toujours la langue familiale mais en même temps être bilingue est un atout dans la vie d'adulte. La sauvegarde de la planète ne pourra se faire que par un dialogue entre les pays et les continents qui, de notre point de vue, commence lorsque l’on rentre au village ou au bled et qu’on exporte ou on importe des idées neuves. Ça vaut dans les deux sens évidemment. Je suis sûre qu’il y a plein de choses à creuser de ce côté. Nous pouvons apporter des idées lorsque nous revenons dans notre pays d’origine mais nous pouvons amener de notre pays d’origine des idées à appliquer dans nos quartiers.

Pouvoir avoir accès à des services publics de proximité de bonne qualité, ça aussi c'est dans nos objectifs car c'est une condition de qualité de vie. Je crois, pour l’avoir vécu à Grigny, que les habitants ne sont pas encouragés à respecter l’environnement si eux-mêmes ne sont pas respectés.

Sur tous ces thèmes nous avons des choses à dire parce que c'est notre quotidien et que nos aspirations c'est pour le bien-être de nos familles et de nos enfants.

. Ensuite, je crois que les afro-écologistes seront au cours de ces prochaines années les porte-paroles d’une grande sensibilité au changement climatique parce que nous connaissons toutes des personnes qui sont directement touchées.

Ce n'est pas un hasard si souvent dans mes vidéos en Lingala ou en Sango je parle des inondations. Elles ont empiré au cours de ces dernières années. En octobre 2019 par exemple une bonne partie de Bangui était sous les eaux. Et notamment les quartiers où s’étaient installées les populations chassées des villages de brousse par la guerre civile.

Mais, pour mes amies issues du Sahel ou d’Afrique du Nord c'est de la sécheresse, de la désertification et des vagues de très grande chaleur dont on parlera. Cette sécheresse est la raison pour laquelle les peuples d’éleveurs nomades viennent faire paître leurs troupeaux sur les territoires des peuples sédentaires avec tous les conflits que cela implique.

Alors que pour mes amies sénégalaises et ivoiriennes vivant près de la mer, c'est la montée des eaux, l'érosion côtière et l’arrivée de l’eau salée dans les puits d’eau douce des villages littoraux qui est un sujet d'inquiétude dans les familles.

Ce sont là des signes du changement climatique provoqué par les émissions de gaz à effet de serre des pays riches. Et comme je l'avais souligné à la fois lors de mon intervention pendant le départ de la Marche des Sans-Papiers à Rennes le 3 octobre puis dans la petite vidéo de janvier, ce changement climatique provoque l'exode des populations. Certaines tentent le voyage vers l'Europe.

En somme les gaz à effet de serre des pays riches provoquent l'arrivée de sans-papiers et personne en Europe ne veut en prendre la responsabilité.

. Enfin, parce que nous sommes habituées à la diversité qu'en tant que personnes venues d'ailleurs ou dont les parents sont venus d'ailleurs, nous savons composer avec toutes les origines qui forment la France d'aujourd'hui et encore plus de demain.

On ne le dit pas assez, mais les principaux lieux émigration en Afrique sont les autres pays africains eux-mêmes. Avant d'avoir 20 ans j'avais voyagé pour faire commerce de pagnes et de tissus en République Démocratique du Congo, au Bénin, au Ghana et au Cameroun. Et mon cas n'est pas isolé loin de là.

Dans bien des cas une ethnie se trouve dans plusieurs États (les Berbères par exemple dans le Nord de l'Afrique) et évidemment tous les États d'Afrique comportent plusieurs ethnies (cela ne rend pas toujours les choses faciles).

Certaines ethnies comme celle dont je proviens, les Yakomas, ont beaucoup voyagé avec comme origine la Haute-Egypte avant de traverser le Soudan et s'installer sur les rives de l'Oubangui-Chari. Chaque fois il a fallu s'adapter aux autres coutumes et, avec plus ou moins de bonne volonté, les adopter. Nous sommes donc habituées à accepter les réflexes culturels ou les pratiques religieuses des autres personnes car nous sommes issues de pays où c'est le respect de cette diversité qui nous permet de cohabiter.

Cette interculturalité nous rend souvent bien plus tolérant-e-s et nous la voyons comme un gros avantage quand il s'agit de militer sur les quartiers. C'est même un objectif. Ce n'est pas un hasard si notre collectif Kuné des femmes de Villejean est composé de personnes d'origine bretonne, normande, arabe, d'Afrique de l'Ouest et du Centre. C'est pour moi un sujet de fierté et d'accomplissement quand je vois l’origine des participantes à nos réunions.

Bref nous savons dépasser les différences qui nous paraissent être des obstacles pour privilégier les objectifs importants pour l'animation que nous faisons sur nos quartiers.

Stay tuned on my Facebook. Singuila- Kenavo ! »

Régine Komokoli
https://www.facebook.com/regine.komokoli

Pour en savoir plus sur le collectif Kune et leurs actions : https://www.histoiresordinaires.fr/villejean/Kune-un-collectif-de-femmes-d-ailleurs-et-d-ici_a27.html

https://www.histoiresordinaires.fr/villejean2/Elles-fabriquent-des-masques-sanitaires-a-domicile_a24.html

Sans oublier la grève féministe du 8 mars à l’initiative de NousToutes35, le planning familial de Rennes, Union pirate, Solidaires 35 et Kune, à 14h Rennes – République avec un départ de Villejean dès 12h

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