Quelle identité?

Imaginez un juif, arabe (de culture arabe), noir (couleur de peau), converti à la religion musulmane, ses parents ont émigré en France, donc il est immigré de deuxième génération, donc beur (ou “d’origine immigré” ou maghrébine), homme, homo, a obtenu la nationalité française, il a vécu à Ouagadougou où il s’est marié avec une chinoise, donc étranger, il est revenu en France où il vit dans une banlieue pauvre, faisant donc partie d’une minorité visible, au chômage, a quitté sa femme, devient SDF vivant de petits larcins, et se retrouve en prison...Un vrai roman, une vie comme une autre.

Imaginez un juif, arabe (de culture arabe), noir (couleur de peau), converti à la religion musulmane, ses parents ont émigré en France, donc il est immigré de deuxième génération, donc beur (ou “d’origine immigré” ou maghrébine), homme, homo, a obtenu la nationalité française, il a vécu à Ouagadougou où il s’est marié avec une chinoise, donc étranger, il est revenu en France où il vit dans une banlieue pauvre, faisant donc partie d’une minorité visible, au chômage, a quitté sa femme, devient SDF vivant de petits larcins, et se retrouve en prison...

Un vrai roman, une vie comme une autre.

 

 

L’identité est complexe, elle est à la fois une similitude et une différence.

1°) L’identité (du latin idem, le même) est le caractère de ce qui est identique

2°) L’identité est aussi ce qui caractérise une personne en particulier, donc qui la différencie des autres, et se trouve donc caractériser son contraire: l’altérité! (nom, lieu et date de naissance, parents, sexe... dans certains pays, religion...). Elle sert donc à s’identifier ou à être identifié par les autres, à se différencier.

Sur nos cartes d’identité on va bientôt rajouter: “religion”. Si vous notez “musulman”, vous ne serez pas considéré comme ayant une pleine identité française (français “de souche”), vous ne ferez pas partie du “corps français traditionnel”, “de la vieille bourgeoisie protestante”... (expressions qu’on a entendues dans des bouches politiques ces derniers temps).

 

Mais l’identité peut aussi être de fait ou choisie.

1°) L’identité de fait: c’est ce que l’on ne peut pas changer, lieu et date de naissance, langue maternelle, couleur de peau (quoi que... voir Michael Jackson!!!), ses parents, ses empruntes digitales...

2°) L’’identité choisie: on peut aller habiter un autre pays, apprendre sa langue et sa culture, prendre la nationalité, se marier avec une autochtone... subir une ou des opérations de chirurgie esthétique, changer de nom, renier sa nationalité d’origine...

 

Que faire, dans ce savoureux mélange, de “l’identité nationale”?

 

Pour moi elle ne peut que avoir le caractère d’identité (similitude, ÉGALITÉ) de tous ceux qui ont la nationalité française. Toute autre signification relève de l’identité individuelle ou d’une identité collective (breton, chinois, “d’origine maghrébine...). On ne peux pas se baser sur la naissance (la terre) puisque un étranger peut l’obtenir, ni sur le sang pour la même raison. Pour ce qui est de l’origine ( le fameux français “de souche”!), la majorité des français sont d’origine étrangère à la troisième ou quatrième génération; un bon exemple, notre président.

 

L’identité individuelle, elle, ressortit de la sphère personnelle, même si elle peut nous être demandée par un Etat organisateur ou surveillant. (Il faut rappeler à ce propos qu’en France nul n’est tenu de posséder un papier d’identité, celui-ci n’existe que parce qu’il est pratique pour la vie de tous les jours.) C’est elle qui nous différencie de tous les autres, et se réfère par là à notre LIBERTÉ.

 

Tous ceux qui stigmatisent “l’autre”, pour quelque caractéristique que ce soit de nos identités, enfreignent le troisième terme de notre devise nationale: la FRATERNITÉ.

 

Petite parenthèse à propos de “Liberté, Égalité, Fraternité”, il me semble qu’il faudrait inverser l’ordre des mots. La fraternité (entraide, respect, reconnaissance, amour, humanité, morale ou éthique) est primordiale pour atteindre l’égalité, et par là nous ouvrir les portes de la liberté...

 

Deux citation en passant: “La France se nomme diversité” (Fernand Braudel), et “La démagogie s’introduit quand, faute de commune mesure, le principe d’égalité s’abâtardit en principe d’identité” (A. de St Exupéry).

 

Comment a-t-on pu créer un “commissaire à la diversité et à l’égalité des chances”? (Voir le “self-made-man” et le “strugle-for life” aux USA).

En réalité on a remplacé l’”égalité” par la “diversité” au lieu d’associer les deux termes pour faciliter l’intégration. On a ainsi masqué l’augmentation des inégalités économiques dues au néo-libéralisme.

On a préféré (théoriquement) lutter contre les discriminations plutôt que contre l’exploitation, faisant de la diversité une méthode de gestion de l’inégalité. S’il y a des noirs parmi les riches et des banlieusards à Science-Po le problème est réglé! alors qu’il y a toujours plus d’écart entre les riches et les pauvres. Bien sûr le respect de la diversité revient bien moins cher que d’augmenter les salaires! C’est pourquoi il est tant mis en valeur dans les grandes sociétés.

 

La “diversité” a aussi remplacé l’intégration qui avait si bien marché jusque dans les années 70. D’où la multiplication des identités, des communautés, des quartiers ou villes réservés à une catégorie de gens. Un moyen de mieux surveiller ceux que certains considèrent comme n’étant pas complètement français, comme n’ayant pas tout à fait “l’identité” qu’il faut! (ceux qui font du bruit et qui sentent mauvais par exemple).

 

Le MIR ( Mouvement des Indigènes de la République) se propose de combattre “les inégalités raciales qui cantonne les Noirs, les Arabes et les musulmans...” . (Faut-il rappeler que dans l’humanité les races n’existent pas, il n’y a qu’une race humaine).

Voilà une diversité linguistique ahurissante!!! Les noirs (couleur de peau), les arabes (culture) et les musulmans (religion) seraient trois races différentes!!! On croit rêver! En tout cas, ça c’est de la diversité!

 

Notre identité individuelle est normalement définie par nous même, mais si on peut choisir on peut aussi se voir affublé d’une identité collective. Il s’agit soit d’un repli, soit d’une stigmatisation (ethnie, nationalité, couleur de peau, immigrés, blancs, gens du voyage...).

Cette mise en valeur du communautarisme est soit une revendication identitaire ou un repli protectionniste, soit un refuge contre les effets de la mondialisation (le néo-libéralisme) et l’individualisme où celui-ci nous pousse,

soit on n’a pas le choix, on se trouve habiter dans le 9-3 et on ne peut en sortir.

 

L’idéal serait de n’avoir comme identité que celle “d’homme”, ou citoyen du monde... le meilleur endroit pour en rêver, c’est un aéroport.

Nous devrions tendre au moins vers une identité européenne, nous serions européen de culture française... on peut rêver!

 

L’identité est quelque chose de personnel en permanence à inventer plutôt qu’a découvrir.

L’engouement pour l’identité, ou les identités, est un phénomène moderne qui d’abord a été imposé par les Etats-nations pour mieux subordonner leurs sujets, se donnant ainsi le droit d’exclure, et de bien définir la frontière entre “nous” et “eux”; cachant ainsi un repli identitaire qui mène au communautarisme qui lui même est prétexte à exclusion ( comme en temps de guerre on se rabat sur le patriotisme). D’ailleurs on n’utilise plus le mot “patrie”; c’est un mot qui dit l’appartenance, ou le sentiment d’appartenance; on pouvait dire d’un pays: c’est ma patrie, c’est comme ma patrie ou c’est ma deuxième patrie... “Nation”, “nationalité”, “identité” suggèrent plutôt un papier officiel, une inscription sur une liste, l’administration, un fonctionnaire...

 

Lars Dencik cité par Zigmunt Bauman : “ Dans les pays les plus avancés technologiquement et économiquement, les affiliations sociales plus ou moins héréditaires qui sont traditionnellement assignées aux individus pour définir leur identité (race, sexe, lieu de naissance, classe sociale...), sont en train de perdre consistance, elles se diluent et s’altèrent. Parallèlement on constate un désir de trouver ou de fonder de nouveaux groupes susceptibles d’engendrer un sentiment d’appartenance et de nous aider à nous construire une identité. D’où un sentiment accru d’insécurité...”

Et ces nouvelles “communautés” sont le plus souvent actuellement des communautés virtuelles, des réseaux de connexion...

 

Une affiche dans les rues de Berlin en 1994: “Ton Christ est juif, ta voiture japonaise, ta pizza italienne, ta démocratie grecque, ton café brésilien, tes vacances turques, tes chiffres arabes, ton alphabet latin. Et tu reproche à ton voisin d’être étranger!”

 

C’est pour ça que l’Etat voyant sa souveraineté nationale s’étioler, veut consolider cette identité qui se délite pour gérer le “nous” et le “eux”, pour pouvoir continuer à exclure et faire peur, et pour se donner une raison d’exister qu’il a perdue en abandonnant le “social” de l’Etat-social.

Cette référence à l’identité permet de faire le tri entre les “bons” ou les “vrais” français et les autres, pédophiles, marginaux, vagabonds, immigrés-terroristes-potentiels, pauvres, chômeurs, délinquants... tous ces gens “exclus, désocialisés, atomisés, esseulés, isolés...”, ceux qui tombent hors du système et vers qui plus aucune main ne se tend.

 

On en revient toujours au même, depuis la nuit des temps, il n’y a en réalité que deux identités, celle des riches et celle des pauvre. On en sort pas!

 

Moi, mon identité perso c’est plutôt: poivrot, amoureux, poète et philosophe.

 

 

 

Quelques citations:

 

Zigmunt Bauman dans “Identité” : “ Quand le monde familier s’effrite, une avalanche de débris vient engloutir toutes les limites, tous les repères. Si les boucs émissaires suscitent la peur ou la haine, ce n’est pas tant parce qu’ils sont différents, mais parce qu’ils ne le sont pas assez, qu’ils se fondent trop facilement dans la masse. Il faut avoir recours à la violence pour que leur différence éclate au grand jour. En les éliminant, on espère éradiquer le facteur de pollution qui brouillaient les distinctions et recréer un monde ordonné où chacun aura sa place, où les identités ne seront plus incertaines ni précaires.” “Chacun cherche désespérément des réponses ponctuelles à des problèmes générés à l’échelle mondiale que les instances étatiques ne peuvent plus résoudre.”

 

Reagan en 83 à propos de la philosophie sociale de gauche:” C’est la société disaient-ils, et non pas l’individu, qui est en défaut quand un crime est commis, c’est à nous la faute. Eh bien, aujourd’hui un nouveau consensus rejette totalement ce point de vue.”

 

Bush père en 89 : “ Nous devons élever la voix et corriger une tendance insidieuse, la tendance qui consiste à mettre le crime sur le compte de la société plutôt que sur celui de l’individu... En ce qui me concerne, comme la majorité des américains je pense, nous pourrons commencer à bâtir une société sûre en nous mettant d’abord d’accord sur le fait que ce n’est pas la société elle même qui est responsable du crime, ce sont les criminels qui sont responsables du crime.”

 

Lionel Jospin en 99 : “ Les problèmes de sécurité... ne constituent pas une excuse pour des comportements individuels délictueux. Il ne faut pas confondre la sociologie et le droit. Chacun reste responsable de ses actes. Tant qu’on admettra des excuses sociologiques et qu’on ne mettra pas en cause la responsabilité individuelle, on ne résoudra pas ces problèmes.”

 

Elisabeth Gigoux en 99 : “ Notre tournant à tous doit être un tournant vers le principe de réalité. Qui ne voit que certaines méthodes de prévention entretiennent une certaine culture de l’indulgence qui déresponsabilise les individus? Peut-on construire l’autonomie d’un jeune en lui concédant sans arrêt que les infractions ont des causes sociologiques, voir politiques... et alors qu’une masse de ses semblables, placés exactement dans les mêmes conditions sociales, ne commettent aucun délit?”

 

Christophe Caresch, député de Paris, 2001 : “ On sait que la délinquance n’a aucune nature sociale, et qu’elle relève de la responsabilité individuelle de chacun.”

 

Julien Dray : “ ...pour nous, un délinquant est un délinquant... Oui il existe un terreau propice à la délinquance; le reconnaître ne l’excuse ni ne la justifie pour autant. Si on ne choisit pas là où l’on naît, on choisit sa vie et, à un moment donné, on choisit de devenir délinquant. Dès lors la société ne peut trouver d’autre solution que la répression de tels actes.”

 

Daniel Lindberg dans “Le rappel à l’ordre” : “ On retrouve la même inflexibilité dans la position de A. Finkielkraut sur la question de l’insécurité, à propos de la quelle il juge vaine, et même indécente, toute recherche des causes sociales de la délinquance.”

 

Loïc Wacquant dans “Punir les pauvres” : “ Loin d’innover, établir une démarcation tranchée entre pauvres “méritants” et pauvres indolents, pousser ces derniers par la contrainte sur les segments inférieurs du marché du travail, et “redresser” les comportements supposés déviants et dévoyés qui seraient la cause de la misère des uns et des autres.”

 

Du même : “ Réafirmation de la fiction selon laquelle il suffirait de raviver par la contrainte matérielle les “valeurs familiales” et l’ardeur au travail des assistés pour vaincre la pauvreté... L’Amérique consacre (2003) 10 fois plus d’argent à la répression criminelle qu’au soutien des déshérités.”

 

 

Maintenant, à la question “votre identité?”, on peut répondre: “délinquant”.

 

 

 

Bibliographie:

Zigmunt Bauman, “Identité”, L’Herne 2010

Walter Benn Michaels, “La diversité contre l’égalité”, Raisons d’agir 2009

Loïc Wacquant, “punir les pauvres”, Agone 2004

Daniel Lindberg, “Le rappel à l’ordre”,

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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