Billet de blog 13 avr. 2011

Étrangers malades : l'État contre le droit

Collectif de chercheurs, journalistes et militants, Cette France-là met à l'épreuve la politique d'immigration. Et dénonce aujourd'hui l'adoption par le Sénat d'un article réduisant le droit au séjour des étrangers malades.

Cette France-là
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Collectif de chercheurs, journalistes et militants, Cette France-là met à l'épreuve la politique d'immigration. Et dénonce aujourd'hui l'adoption par le Sénat d'un article réduisant le droit au séjour des étrangers malades.

«La France n'a pas à supporter toutes les assurances-maladie de tous les pays du monde!» Claude Guéant l'annonçait dans Le Figaro Magazine : pour «réduire l'immigration légale», il suffit de la rendre illégale. Ainsi des étrangers malades. En effet, le ministre de l'intérieur ne se contente pas de prolonger le combat engagé par Nicolas Sarkozy contre l'immigration «subie», en particulier familiale. Il ne lui suffit pas de confirmer le renoncement présidentiel à la rhétorique politique qui prétendait favoriser l'immigration de travail, dite «choisie». Il s'emploie à justifier la remise en cause du droit au séjour pour raisons médicales. Le sujet est d'actualité: parmi d'autres reculs des droits fondamentaux, c'est l'un des articles du projet de loi Besson sur l'immigration qui repasse devant le Sénat.

Depuis 1998, au terme d'un long combat associatif, les étrangers qui ont leur «résidence habituelle» en France, lorsqu'ils sont gravement malades, ont droit à un titre de séjour temporaire pour soins si (et seulement si) ils ne peuvent «effectivement bénéficier d'un traitement approprié dans leur pays d'origine». Comme l'expliquait à l'époque la circulaire ministérielle d'application de la loi Chevènement, cette possibilité «dépend non seulement de l'existence des moyens sanitaires adéquats mais encore des capacités d'accès du patient à ces moyens».

Sans doute, dans le contexte d'une politique du chiffre, les préfectures ont-elles tenté depuis plusieurs années de contourner la loi, sans tenir compte de ces «capacités d'accès». D'ailleurs, comme l'a souligné le dernier rapport du Comité interministériel de contrôle de l'immigration, «on constate une diminution significative du nombre d'étrangers malades» séjournant en France à ce titre: moins 20% entre 2004 et 2008. Toutefois, le 7 avril 2010, le Conseil d'État a rendu un arrêt qui peut être interprété comme un rappel à la loi: il exigeait en effet qu'y soient vérifiées les possibilités effectives d'accès aux soins.

C'est pour contourner cette jurisprudence que l'article 17 ter a été introduit dans le projet de loi, invoquant seulement une vague «indisponibilité» du traitement. Déjà rejeté à deux reprises par le Sénat, s'il revient à chaque fois sur le tapis législatif, c'est qu'au lieu du «bénéfice effectif», il libère l'administration, qui n'aura plus à s'embarrasser de droits pour pouvoir expulser des malades qui souffrent du sida, d'un cancer, du diabète ou d'une hépatite.

Cet article finit par être adopté le 13 avril au Sénat. Cependant, l'amendement Buffet, soutenu par le ministre, aggrave encore les choses: non seulement il n'est plus question de «bénéfice effectif», c'est-à-dire d'«accès» réel, mais l'«indisponibilité» a laissé la place à l'«absence» de traitement. Pour comprendre le recul, une comparaison simple suffira. Même dans les pays où sévit la famine, la nourriture n'est pas absente; reste à savoir si l'on peut y avoir accès. Pour qui s'indignerait d'un manque d'humanité, le même amendement ajoute une ouverture: «sauf circonstance humanitaire exceptionnelle appréciée par l'autorité administrative». Les étrangers malades peuvent être rassurés: leur protection ne dépend plus du droit, mais de la discrétion préfectorale...

Encore faut-il justifier ce changement. Revenons à l'interview du ministre. Pour parler de l'immigration illégale, il choisit un exemple légal: «La France souhaite bien accueillir ceux dont nous autorisons le séjour, mais nous ne voulons pas que viennent ou se maintiennent sur notre sol des personnes qui ne sont pas autorisées à y séjourner. Je vous donne un exemple de notre volonté de réduire certains abus. L'année dernière, le Conseil d'État a rendu un arrêt dans lequel il considérait que toute personne étrangère, n'ayant pas accès aux soins dans son pays pour des raisons économiques, pouvait venir se faire soigner en France.»

Corrigeons d'emblée: ni dans la loi Chevènement ni dans l'arrêt du Conseil d'État, il n'est question d'un droit à l'admission; il s'agit uniquement d'une interdiction d'expulser les personnes dont la «résidence habituelle» est déjà en France. D'ailleurs, la santé est rarement la cause de l'émigration. La preuve en est que, selon des enquêtes, bien moins de 10% des patients étrangers atteints du VIH auraient été dépistés avant de quitter leur pays d'origine. En tout cas, selon les derniers chiffres annuels, en 2008, moins de 5000 étrangers ont bénéficié d'un premier titre de séjour pour raison de santé. Ils sont au total environ 28.000, sur 3,5 millions d'étrangers en situation régulière. On est loin de l'invasion thérapeutique!

Dès lors, pourquoi s'en prendre au Conseil d'État? Son arrêt est en effet présenté par le gouvernement, lors du débat législatif, comme un revirement. On peut faire l'hypothèse que la logique politique de cette dénonciation est double. D'une part, le gouvernement n'ose pas entièrement assumer son recul historique. Après tout, il s'agit d'étrangers malades, qu'on hésite encore à présenter comme des profiteurs ou des délinquants; mieux vaut dénoncer un activisme judiciaire «abusif», et prétendre ainsi revenir à la loi de 1998 alors qu'il s'agit de la défaire. D'autre part, pour combattre l'immigration légale, il ne suffit pas de changer le droit. C'est le cœur du projet de loi Besson, dont le traitement des étrangers malades est un révélateur: pour renforcer le pouvoir discrétionnaire de l'administration, il importe d'affaiblir les contrôles juridiques –en l'occurrence, ici, de combattre le Conseil d'État, et ses rappels à la loi.

• • • • •

Entre juin 2010 et février 2011, de nombreuses personnalités (démographes, économistes, juges, policiers, syndicalistes, représentants du patronat, militants) ont été interrogées par le collectif. Ces auditions sont rassemblées sur Mediapart sous forme de vidéos: Immigration: la contre-expertise.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Écologie
Incendies en Gironde : « C’est loin d’être fini »
Dans le sud de la Gironde, le deuxième méga-feu de cet été caniculaire est fixé mais pas éteint. Habitants évacués, élus et pompiers, qui craignent une nouvelle réplique, pointent du doigt les pyromanes avant le dérèglement climatique, qui a pourtant transformé la forêt des Landes en « grille-pain ».
par Sarah Brethes
Journal
Été de tous les désastres : le gouvernement rate l’épreuve du feu
Le début du second quinquennat Macron n’aura même pas fait illusion sur ses intentions écologiques. Depuis le début de cet été catastrophique – canicules, feux, sécheresse –, les ministres s’en tiennent à des déclarations superficielles, évitant de s’attaquer aux causes premières des dérèglements climatiques et de l’assèchement des sols.
par Mickaël Correia et Amélie Poinssot
Journal
Des avocates et journalistes proches de Julian Asssange poursuivent la CIA
Deux journalistes et deux avocates américains ont déposé plainte contre l'agence de renseignements américaine et son ancien directeur, Michael Pompeo. Ils font partie des multiples proches du fondateur de WikiLeaks lui ayant rendu visite dans son refuge de l'ambassade équatorienne de Londres alors qu'il été la cible d'une vaste opération d'espionnage.
par Jérôme Hourdeaux
Journal — Écologie
Pour plus d’un quart des Alsaciens, l’eau du robinet dépasse les normes de concentration en pesticides
Dans le Bas-Rhin, des dépassements des limites de qualité ont été constatés dans trente-six unités de distribution qui alimentent en eau potable plus de 300 000 habitants, soit un quart de la population. Le Haut-Rhin est touché dans des proportions similaires.
par Nicolas Cossic (Rue89 Strasbourg)

La sélection du Club

Billet de blog
De Kaboul à Kyiv : femmes déchues de leur citoyenneté
[Rediffusion] Rien en apparence semble lier le sort des femmes afghanes à celui de leurs contemporaines ukrainiennes si ce n’est déjà la dure expérience d’une guerre sans fin. A travers leur corps de femme, peu importe leur âge, elles subissent une guerre menée contre leur statut durement gagné en tant que citoyennes ayant des droits, au nom d’une violence patriarcale que l’on espérait révolue.
par Carol Mann
Billet de blog
Russie, une guerre criminelle, une opinion complice ?
Une analyse du sociologue russe Lev Goudkov, qui démonte les leviers de la propagande du pouvoir russe et y voit l'explication du soutien passif, mais majoritaire apporté par la population russe à l'intervention militaire en Ukraine. Il ne cessera, selon lui, qu'avec un choc qui lui fasse prendre conscience des causes et des conséquences de la guerre, processus qui n'est pas encore engagé.
par Daniel AC Mathieu
Billet de blog
Quand la langue nous fait défaut
Les mots ne sont plus porteurs de sens, ils ne servent qu'à indiquer ce que l'on doit penser et ce qu'il est interdit de penser. La réaction du gouvernement français aux bombardements de Gaza le démontre une fois de plus.
par ekeland
Billet de blog
« Le canari dans la mine de charbon » : chronique annoncée de la crise du Sri Lanka
La grave crise économique que traverse le Sri Lanka, la suspension du paiement de la dette souveraine et le soulèvement populaire de 2022 ont attiré l’attention du monde entier. Le Sri Lanka est décrit comme le « canari dans la mine de charbon », c’est-à-dire un signe avant-coureur de l’avenir probable d’autres pays du Sud.
par cadtm