Billet de blog 27 mars 2011

Camps de concentration

ibn-nanard
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Camps de concentration.

Thiers en 1849: “Je veux... propager cette bonne philosophie qui apprend à l’homme qu’il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l’homme: “Jouis!”.”

Actuellement dans le monde 20% de la population “jouit” aux dépends et au mépris des 80% restants qui “souffrent”.

Galère, bagne, relégation, chiourme, enfermement, centre pénitentiaire, prison, incarcération, emprisonnement, centre de détention, tutelle pénale, maison d’arrêt, confinement, internement, écrouer... Tout cela ressort normalement du pénitentiaire. Cela concerne des personnes jugées individuellement pour fautes contrevenant à la loi.

Par contre, les “camps de concentration” ont été créés pour regrouper et détenir des personnes à raison de critères généraux, sans procédure juridique, et non en vertu d’un jugement individuel.

En fonction de la taille, de l’époque ou du lieu, on a appelé ces endroits : camp de concentration, camp de rétention, camp de représailles, camp de travail, camp de réfugiés, camp de regroupement, camp de rééducation, centre de rassemblement, centre de séjour surveillé, centre d’internement administratif, camp de transit, parc... et on a pratiqué la déportation.

Le Larousse donne cette définition de “camp”: “Espace clos et gardé, aménagé afin de regrouper des personnes en grand nombre et d’en disposer au mépris des droits fondamentaux et à l’abris des regards.”

Curieusement les camps de concentration ont été créés peu après l’invention aux États Unis du fil de fer barbelé. Avant on utilisait plutôt la réduction en esclavage ou l’élimination pure et simple ( voir par exemple les indiens d’Amérique ou les aborigènes d’Australie qui ont été pour la plus part éliminés, et pour les autres parqués...).

Les espagnols sont les premiers à Cuba pendant la guerre d’indépendance en 1897 à “concentrer” les populations civiles dans des camps, soit environ 300.000 personnes. Le sénateur américain Redfield Proctor qui a visité ces camps rend compte : “ Une fois déportés, hommes, femmes, enfants et animaux domestiques sont placés sous garde armée à l’intérieur de tranchées fortifiées... Concentration et désolation.”

Le terme de “reconcentracion” espagnol est repris par les anglais pendant la guerre des Boers (1899-1902), qui l’ont traduit “re-concentration”, pour des camps où ils enfermèrent les femmes, les vieillards et les enfants des Boers, et des membres des tribus indigènes alliées.

En 1904, en Namibie, les allemands construisirent des camps de concentration pour éliminer le peuple Herero rebelle : 70.000 morts par malnutrition, mauvais traitements, exécution sommaires des malades et des plus faibles. Les “concentrés” servirent de cobayes humains pour des expériences anthropologiques, scientifiques et médicales.

Pendant la première guerre mondiale tous les protagonistes ont ouvert des camps de concentration. Entre les deux guerres, à partir de 1933 les allemands ouvrent des camps de concentration (avec des critères de “race”, d’ethnie, d’appartenance politique...), et les français de même pour les réfugiés espagnols fuyant le fascisme vainqueur.

Le ministre de l’Intérieur Albert Sarraut relève une drôle de nuance à propos du camp d’Argelès sur Mer destiné à regrouper les réfugiés espagnols: “ Le camp... ne sera pas un lieu pénitentiaire, mais un camp de concentration. Ce n’est pas la même chose.” Etaient concernés 450.000 réfugiés.

Passons sur la deuxième guerre mondiale.

En 1946 la France ouvre des camps d’internement administratifs pour les personnes soupçonnées de collaboration. A partir de 1954 des camps de regroupement pour les algériens, et en 1962 pour les Harkis (même si ces derniers étaient des citoyens français à part entière: plus de dix ans après les camps étaient toujours pleins).

En France entre 1939 et 1946 on compte environ 220 camps ou centres qui ont reçu plus de 600.000 personnes. Il y avait en plus 16 camps en Algérie, 7 au Maroc et 2 en Tunisie.

Les populations concernées étaient essentiellement des étrangers ressortissants de pays ennemis, des nomades, des tziganes (ou Roms!), des juifs, des réfugiés divers, des internés politiques...

A partir de 1975 (la fin des trente glorieuses pendant les quelles on importait par charters entiers la “main d’oeuvre” du tiers monde), les camps de concentration à travers le monde enferment surtout des réfugiés, gens qui fuient la misère, les guerres civiles, les luttes inter-ethniques... elles mêmes dans beaucoup de cas fomentées et attisées par les pays capitalistes occidentaux qui soutiennent les dictatures en place et qui s’en mettent plein les poches.

On a longtemps appelé ces gens là des “demandeurs d’asile”, des “réfugiés”, des “migrants”, des “immigrés”, des “travailleurs étrangers”, “des expatriés”, des “immigrés économiques”...

Maintenant, en ce début du XXI° siècle, on les appelle des “sans papiers”, des “faux demandeurs d’asile”, des “indésirables”, des “terroristes”, des “déplacés”, des “déclassés”, des “parasites”, des “intrus”, des “délinquants”, des “clandestins”...Zygmunt Bauman résume bien le tout : “des déchets humains”.

Qu’est devenue la “France terre d’asile”?... Cet “asile” jadis sujet de fierté civique et civilisée.

On a criminalisé l’immigration, et nos politiques ainsi que nos ténors de la communication s’en donnent à coeur joie pour nous assener des slogans sur le thème de la “dangerosité” de ces gens là et donc de la nécessité d’une politique ultra sécuritaire.

Bauman : “Dans un mélange bizarre de clichés tirés d’univers de valeurs foncièrement antinomiques, le Sun (dans son éditorial du 27 janvier 2003) explique : “Cet océan d’humanité est pollué par le terrorisme et la maladie; il menace notre mode de vie - Blaire doit dire maintenant : Assez, révoquez maintenant la loi sur les droits de l’homme et mettez sous les verrous tous ceux qui sont en situation irrégulière jusqu’à ce que celle ci soit contrôlée.”

Or, nous dit le rapport de la “Division de la population des Nations Unies” en 1995 : “Sur la base des taux de natalité et de mortalité actuels, l’UE aurait besoin, en moyenne, de 1,4 millions d’immigrés par an entre 1995 et 2050 pour maintenir le rapport entre population active et population inactive au niveau de 1995”.

Il y a eu en Europe en 1992, 700.000 demandes d’asile. 78.000 ont été accordées...

Et le HCR en 2000 : “A ce jour, peu d’organisations ont mieux profité de la globalisation et de son potentiel que les syndicats du crime organisé. L’anonymat des transactions financières électroniques, la déréglementation et la forte hausse du nombre des transactions commerciales et des voyages facilitent l’activité criminelle transnationale. Les profits de cette activité, que ce soit le trafic de la cocaïne en Amérique ou des diamants en Afrique de l’Ouest, servent à financer des conflits qui génèrent des milliers de réfugiés et de personnes déplacées internes. Ces réseaux sophistiqués profitent aussi au trafic humain et à l’immigration clandestine. Ils ont créé une nouvelle “industrie de service”, à l’échelon mondial, spécialisée dans l’introduction d’individus du monde entier à l’intérieur de pays dans les quels ils ne sont pas censés entrer.”

Il ne faut pas oublier que ce sont les pays en développement qui accueillent (souvent malgré eux) environ 80% des réfugiés dans le monde.

Extraits d’un rapport de la Cimade:

Les 6 et 7 janvier 2009, quatre contrôleurs des lieux de privation de liberté ont effectué une visite inopinée d’un centre de rétention. Concernant les conditions matérielles de rétention, ils ont pu noter que certaines normes mentionnées dans le CESEDA n’étaient pas respectées, telles que :le nombre de blocs sanitaire, le nombre de m2 par personne retenue, l’absence de local spécifique pour les visites et les autorités consulaires.

Dans leurs conclusions, les contrôleurs font état de faits que La Cimade a déjà soulevés. Ils indiquent que :

La visite de ce centre laisse une impression de spirale infernale de la violence dans un climat de tension et de répression.

• La personne retenue est considérée comme un individu a priori dangereux, et parfois sujet à moqueries.

• L’encadrement est assuré par des fonctionnaires non volontaires, dont le parcours professionnel ne les qualifiait pas forcément pour ce type de poste.

• L’implantation du CRA dans les sous-sols de l’hôtel de police, avec pour seul accès à l’air libre une ancienne issue de secours grillagée, n’est pas cohérente avec les conditions de vie qu’est en droit d’attendre une personne retenue pendant en moyenne plus de dix jours.

Le respect de la dignité humaine des personnes retenues, droit inaliénable, n’est pas assuré. Les normes minimales imposées par le CESEDA ne sont pas respectées dans ce centre.

Et la Cour des Comptes pour 2010 dit que ce sont “des usines à éloigner”.

Pour conclure, nous sommes bien en présence de camps de concentration:

1°) Il s’agit bien de regrouper, détenir des personnes à raison de critères généraux ( étrangers, faciès, sans papier au moment de leur arrestation...)

2°) Les arrestations sont pratiquées par un système de rafles organisées sur ordre ou sur dénonciation (délation!) (dans les lieux publics tels écoles, bureaux de la Sécu, hôpitaux, ANPE, passages de frontières, aéroports, gares, banques...) dans le but principal de faire du chiffre.

3°) L’acheminement vers les centres est une vraie déportation avec escortes de police, comme la déportation-expulsion des individus vers l’étranger.

4°) On est bien en présence “d’espaces clos et gardés, aménagés afin de regrouper des personnes en grand nombre et d’en disposer au mépris des droits fondamentaux et à l’abris des regards”.

5°) On retrouve les murs, les barbelés, les miradors,l’installation dans des lieux écartés et cachés, le système du panoptique.

6°) un climat de tensions et de répression

7°) Le non respect de la dignité humaine

8°) L’enfermement des enfants et des femmes enceintes

9°) La non prise en compte des maladies, grossesses, blessures (infligées lors des gardes à vue musclées), suivis hospitaliers, régimes, médicaments, grand âge, parents français,

10°) Violences, mépris, harcèlement, moqueries, insultes, dénigrement, racisme, injures, coups... de la part des gardiens (police ou autres).

11°) Fichage par empruntes digitales (aux frontières, dans les centres), par utilisation du système européen de l’EURODAC, bientôt par l’ADN....

12°) Traitement des expulsés comme du bétail (scotch, menottes, cagoules...)

13°) On se rapproche du système carcéral, et même du Panoptique de Bentham, en particulier au Mesnil-Amelot où “des écrans de surveillance diffusant ce que les caméras filment à l’intérieur permettent aux policiers chargés d’effectuer le tour du chemin de ronde de contrôler en permanence ce que font les personnes enfermées” sans que ces personnes ne le sachent. Portes hachoirs commandées à distance par un système électrique installé dans deux tours de contrôle qui surplombent... et qui sont en réalité des miradors.

14°) D’après la Cimade: “Lieu d’enfermement qui a les caractéristiques du monde carcéral dans les dimensions d’un camp.

Les barbelés autour de l’Europe de Schengen:

10.000 km de frontières terrestres

50.000 km de frontières maritimes

1792 passages frontaliers officiels (soit 1 pour 33,5 km)

SIS = système d’information Schengen

VIS = Système d’information sur les visas (bientôt plus grande base de

données biométriques du monde)

EURODAC = base de données européenne des empruntes digitales pour

l’identification des demandeurs d’asile et des migrants illégaux

FRONTEX = Agence de l’Union pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des Etats membres.

Pour plus de renseignements voir :

http://www.europarl.europa.eu/parliament/expert/displayftu.do?language=fr&id=73&ftuld=ftu_4.12.4.html

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