2/3 : L'immigré ex-colonisé : figure de l'ennemi intérieur

L’approche cognitive cherche à décrire l’environnement incluant les représentations, les mythes et les croyances dans lequel éclot l’action publique.

L’approche cognitive cherche à décrire l’environnement incluant les représentations, les mythes et les croyances dans lequel éclot l’action publique.<--break->medium_la_ou_vont_nos_p%C3%A9res2.jpg

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Muller distingue deux ensembles dans cet environnement, le référentiel global et le référentiel sectoriel. Il définit le référentiel global comme ” un ensemble de valeurs fondamentales qui constituent les croyances de base d’une société, ainsi que de normes qui permettent de choisir entre des conduites” (4). Ce référentiel s’articule autour de quatre niveaux de perceptions du monde : les valeurs indiquent ce qui peut être moralement accepté dans le cadre du référentiel, les normes mesurent la différence entre la réalité présente et l’avenir souhaité, les algorithmes expriment l’ensemble des actions à mettre en place et les images qui supportent et diffusent les valeurs, les normes et les algorithmes. Pour comprendre le référentiel global dans lequel émergent les politiques migratoires, il est nécessaire de revenir d’une part, sur la construction du référentiel militaire durant les guerres anti indépendantistes et d’autre part, l’institution des processus législatifs depuis les années 1980.

Matthieu Rigouste dans son ouvrage “L’ennemi intérieur”, étudie à travers une approche socio-historique l’évolution des représentations de l’ennemi intérieur. Il analyse les restes de la doctrine de guerre révolutionnaire et les conséquences cognitives de l’esprit de défense développé lors de la guerre coloniale d’Algérie (1954-1962). Durant cette période, un combat fût mené par l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (IHEDN) pour produire dans le corps national une immunisation contre l’ennemi. En effet, pour le gouvernement français, la difficulté résidait dans la disparition d’un front physique, les insurgés étant immiscés à l’intérieur de la population et du territoire national. L’ennemi désigné est alors à l’intérieur de la nation. Si jusqu’à l’entrée en guerre en 1954, le peuple colonisé d’Algérie possédait le droit de circuler librement entre la France et l’Algérie, cela en est finit. L’Etat français va instaurer l’obligation d’une autorisation de voyage, prémice au visa, bafouant ainsi et jusqu’à aujourd’hui le droit fondamental qu’est la liberté de circulation (5). Ce référentiel n’apparait pas soudainement dans l’histoire, il est la continuité d’une pensée développée durant la colonisation sous la IIIè et IVè République, comme l’explique Olivier Le Cour Grandmaison dans son article “Colonisés-immigrés et périls migratoires : origines et permanence du racisme et d’une xénophobie d’Etat (1924-2007)”. Durant cette période, les colonisés immigrés sont alors jugés “inassimilables et nuisibles pour la santé et la sécurité publique” (6). Et il n’est pas inimaginable que ces référentiels ne soient que la continuité des représentations de la supériorité des populations blanches sur les “non-blancs”, de leurs capacités civilisatrices, développées durant les périodes d’esclavagismes et de colonisation.

Ainsi, des techniques furent développées pour contrôler les populations colonisées, éléments potentiellement “dangereux et subversifs”. L’IHEDN développa une véritable guerre psychologique en concevant un ensemble de représentations, de discours et d’images, tout en se donnant les moyens de pouvoir le diffuser le plus largement possible par des partenariats avec les médias et l’éducation nationale (7). Le premier protocole Education-Défense fût signé en 1982 sous le ministère d’Alain Savary. Concernant les médias, “un article de Défense (revue produite par l’IHEDN) paru en octobre 1982 incitait à intensifier encore la coopération armée-médias” (8). On retrouve ici la conception de Muller sur le processus de construction d’un référentiel comme une prise de parole par la production de sens, accompagnée d’une prise de pouvoir par la structuration d’un champ de forces (9). De cet environnement cognitif, développé par l’IHEDN dans les années 50, représentant les anciennes populations colonisées, aux luttes antimigratoires affirmées dans les années 80, Rigouste démontre l’existence d’une continuité dans la représentation des groupes issus de l’immigration, anciennement indigène. Ainsi selon lui, cette étude aide “à mieux comprendre comment l’imaginaire national permet de légitimer la domination sociale, économique et politique en distinguant les êtres humains selon une essence imaginaire” (10).

A partir de l’année 1974, on peut constater un changement de l’action publique sous le premier secrétaire d’Etat aux travailleurs immigrés, Paul Dijoud, qui annonce l’arrêt de l’immigration des travailleurs non européens. C’est la fermeture des frontières jamais remise en cause jusqu’à aujourd’hui. Si la thèse officielle du gouvernement est la mise en corrélation avec le choc pétrolier de 1973, Valluy décrit cette évolution comme “le produit d’une longue histoire qui puise ses racines dans les politique antérieures de gestion de l’immigration et dans les effets sur l’administration en métropole de la décolonisation” (11). Ainsi la thèse de Rigouste décrite auparavant corrobore “les principaux modèles explicatifs du changement dans les processus de politiques publiques” (12). Le référentiel développé par les élites militaires de l’IHEDN a été transféré à l’ensemble de l’administration et des politiques en charge de problématique migratoire. L’acquisition de ces croyances provoque un changement d’ordre de l’action publique.

En 1986, on constate un renforcement du contrôle des frontières. Ce sont alors de nombreuses lois qui se succèdent : rétablissement de “l’obligation du visa d’entrée sur le territoire français pour tous les étrangers qui en étaient jusque-là dispensés” (13), des lois “relative aux contrôles et vérifications d’identité”, “relative à la lutte contre le terrorisme et aux atteintes à la sureté de l’Etat” et enfin la création de l’Office National d’Immigration (14) . Ces lois décrétées sous prétexte aux attentats de 1985 et de 1986, accentuent “la stigmatisation des migrants post coloniaux” (15) en produisant un amalgame entre les dispositifs antiterroristes et les dispositifs de flux migratoires. Rigouste l’exprime ainsi : “comme durant la guerre d’Algérie afin de réduire la subversion islamo-communiste, on a ainsi mis en place au milieu des années 1980 des techniques de surveillance, de contrôle et de répression en prétendant chercher à protéger la population d’une menace terroriste circulant dans la population, en particulier parmi les descendants des colonisés vivant dans les quartiers populaires” (16).

Les dirigeants militaires et politiques produisent donc un ensemble de croyance sur les populations anciennement colonisées et devenues immigrées. Elle le diffuse à travers la nation et mettent en place des politiques publiques afin de les contrôler et “d’immuniser” le corps national contre toutes tentatives de subversions. Dans les années 80, le changement de référentiel constitue une rupture dans les politiques migratoires françaises. La fermeture des frontières en 1974 définit la convertion de l’ensemble des autorités françaises aux croyances des élites de l’IHEDN. Les politiques publiques désignent alors l’étranger comme un problème, une menace. La peur de l’autre devient maitresse du paradigme des politiques migratoires. En même temps que l’Etat français produit le visa comme un élément essentiel du contrôle des flux migratoires, en 1985, Mme Catherine Lalumière, secrétaire d’Etat aux affaires européennes sous le gouvernement socialiste de Pierre Mauroy, annonce la nécessité d’une harmonisation des législations en matière d’immigration au niveau des pays de l’ancienne Communauté Economique Européenne. Cette harmonisation est réalisée et aboutie sur la dernière convention en date, la convention Dublin II en 2003. Ce processus amène à penser que le référentiel construit par l’IHEDN dans les années 50 n’a pas eu pour limite la nation française mais s’est diffusé et s’est construit sur l’ensemble de la scène européenne et internationale.

 

Jeremy Cheong Chi Mo

(4) Muller Pierre, Les politiques publiques, 8e éd., Paris, P.U.F. « Que sais-je ? », 2009, p. 63.
(5) Le Cour Grandmaison Olivier, “Colonisés-immigrés et périls migratoires : origines et permanence du racisme et d’une xénophobie d’Etat (1924-2007)”, Cultures & Conflits, 2008/1 n°69, p. 9.
(6) Valluy Jérôme, “Quelles sont les origines du ministère de l’Identité nationale et de l’immigration ?”, Cultures & Conflits, 2008/1 n°69, p. 8.
(7) Rigouste Mattieu, L’ennemi intérieur, la généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine, Paris, La Découverte, 2009, p. 200.
(8) Ibid., p. 201.
(9) Muller Pierre, Les politiques publiques, 8e éd., Paris, P.U.F. « Que sais-je ? », 2009, p. 80.
(10) Rigouste Mattieu, L’ennemi intérieur, la généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine, Paris, La Découverte, 2009, p. 7.
(11) Valluy Jérôme, “Quelles sont les origines du ministère de l’Identité nationale et de l’immigration ?”, Cultures & Conflits, 2008/1 n°69, p. 8.
(12) Ibid., p. 8.
(13) Rigouste Mattieu, L’ennemi intérieur, la généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine, Paris, La Découverte, 2009, p. 197.
(14) Ibid., p. 198.
(15) Ibid., p. 199.
(16) Ibid., p. 199.

http://osons-savoir.com/2011/09/analyse-cognitive-des-politiques-migratoires-limmigre-ex-colonise-figure-de-lennemi-interieur/

Demain, une dernière partie..

 

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