3/3 : La production d'un discours : une menace émergente du Sud

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Depuis la deuxième guerre du Golfe durant les années 1990 et 1991, on constate l’émergence d’un discours sur la menace du Sud. La revue Cultures & Conflits, analyse dès lors “les processus sociaux de désignation des menaces et la focalisation sur les étrangers en étudiant la montée en puissance des discours sur cette menace du Sud” (17). Par conséquent, on peut s’intéresser sur l’approche proposée par Viven Schmidt, accentuant l’analyse du discours politique comme fonction cognitive et surtout normative (18). Dans la revue n°2 de Cultures & Conflits, Didier Bigo décrit ces discours comme une source d’alimentation “de peurs, de fantasmes qui fabriquent des deux côtés un sentiment d’angoisse et de méfiance pouvant se transformer en franche hostilité et en discours de haine”. Rappelons nous du discours prononcé le 29 janvier 2002 contre l’axe du mal par George W. Bush, ancien président des Etats Unis qui annonçait ceci : ” De tels Etats (Iran, Irak, Corée du Nord) constituent, avec leurs alliés terroristes, un axe maléfique et s’arment pour menacer la paix mondiale. En cherchant à acquérir des armes de destruction massive, ils posent un danger dont la gravité ne fait que croitre. Ils pourraient fournir ces armes aux terroristes, leur donnant ainsi des moyens à la hauteur de leur haine. Ils pourraient attaquer nos alliés ou tenter de faire du chantage auprès des Etats-Unis.” Didier Bigot souligne alors une importante question, ces discours sont ils issues d’une menace réelle ou s’agit il d’une construction idéologique qui “remplit des fonctions essentielles dans la redéfinition des identités et dans la perceptions croisées des sociétés et des cultures, c’est à dire dans la manière dont on se représente et dont on envisage le rapport à l’Autre ?” (19). En étudiant la question, il rend compte d’un débat biaisé, en le justifiant par des questions mal posées et de mauvaises réponses relayées directement par les médias.

 

La guerre entre l’Irak et la coalition internationale a produit un choc dans l’univers cognitif en insérant dans un discours une menace qu’elle n’a fait que dénoncer sans la démontrer. En effet, aucune arme de destruction massive ne fût retrouvée lors de l’invasion de l’Irak. Les discours produisent ainsi des antagonismes qui pénètrent et s’ancrent dans les esprits : “Saddam/Bush, Irak/USA, monde arabe/coalition internationale, monde musulman/occident, déshérités/nantis, dictature/démocratie, Sud/Nord” (20). De plus, dès les attentats du onze septembre 2001, le patriot act permet aux autorités étatsuniennes de contrôler plus aisément des populations dîtes à risque. Le même amalgame est encore une fois produit, les populations immigrées sont dénoncées comme potentiellement subversives et terroristes.

Cette confusion permanente entre terrorisme, immigration et réfugié aboutit alors à une remise en cause progressive du droit d’asile et débouche sur la définition d’une menace identitaire de la part des populations immigrées. Le ministre de l’intérieur Claude Guéant le rappelait le 17 mars 2011 : “Les Français, à force d’immigration incontrôlée, ont parfois le sentiment de ne plus être chez eux, ou bien ils ont le sentiment de voir des pratiques qui s’imposent à eux et qui ne correspondent pas aux règles de notre vie sociale.” Puis le 4 avril, il mettait en parallèle problème et musulman : “On estime qu’il y a 5 à 6 millions de musulmans en France. C’est vrai que l’accroissement du nombre de fidèle de cette religion et un certain nombre de comportement posent problème”. Si la thèse de l’envahissement peut être facilement réfutée, par la démonstration que le nombre d’entrée d’étranger arrivée entre 1945 et 1975 est supérieur à celui des arrivées entre 1975 et 2005, Valluy dénonce l’ancrage dans l’imaginaire collectif de ces représentations désormais devenues un fondement du paradigme migratoire (21). Par conséquent, l’ensemble de ces discours aboutissent à la fermeture de l’Europe à l’immigration et pour reprendre l’expression de Bigot, à “la mise en place d’une Europe frileuse retranchée derrière ses privilèges de nantis et guère disposée à en partager les privilèges avec un monde maghrébin à ses portes” (22).

 

Ainsi, le référentiel construit renforce les identités nationales par la mise en opposition, par la culture du conflit. Si jusque dans les années 90, l’ennemi intérieur était symbolisé par le communisme, la chute de l’URSS provoqua un retournement dans la construction identitaire. Il fallut trouver un nouvel ennemi, de nouvelles différences afin de pouvoir définir notre propre identité. Rigouste décrit ainsi le nouveau modèle sécuritaire selon trois axes : “focalisation sur un ennemi intérieur socio ethnique renvoyé à une menace globale, conception du contrôle comme une médecine du corps national et utopie d’une société sure et assainie opposée au mythe d’une société gangrenée” (23). Ces mécanismes ont pour objectif “la distribution de la peur afin d’amener la population à s’autocontrôler” (24). Il décrit un système vivant uniquement de cette production d’ennemis intérieurs liés “à la répression des révoltes provoquées par le système économico-politique qu’il cherche à préserver” (25) . La lutte antimigratoire découle de l’ensemble de ce système afin de désigner encore et toujours une population responsable des maux de la société. L’Etat en vient à déshumaniser les migrants par les “rafles policières”, les opérations “coup de poing” de contrôles d’identité, l’enfermement dans les centres de rétentions administratives.

Conclusion

Les différents auteurs en viennent à parler de xénophobie d’Etat. Valluy définit ainsi la xénophobie : “l’ensemble des discours et des actes tendant à désigner l’étranger comme un problème, un risque ou une menace pour la société d’accueil et à le tenir à l’écart de cette société, que l’étranger soit au loin et susceptible de venir, qu’il soit déjà arrivé dans cette société ou, encore, depuis longtemps installé” (26). Ainsi, l’instauration en mai 2007, d’un ministère de l’Immigration, de l’Identité Nationale et du Codéveloppement sonne comme l’aboutissement du référentiel xénophobe développé depuis la guerre d’Algérie. Il est alors nécessaire de rompre avec la simplicité du sens commun que les politiques migratoires sont le fruit “des mouvements d’opinions populaires, marqués par la peur des migrants en situation de crise économique pour expliquer l’émergence des partis d’extrême droite, de la xénophobie et des politiques publiques de rejet des étrangers” (27). Le développement de cette peur est au contraire la conséquence du traitement public de l’étranger, considéré depuis plus de 50 ans, par les gouvernements de gauche comme de droite, comme une menace, un risque. Ainsi, le politique légitime ses actes par ce sentiment qu’il alimente à travers les politiques et les discours mis en place. Le citoyen ordinaire, comme le dit Valluy, “ne passe pas plus de quelques heures par semaine à suivre la vie politique” (28), et il suit donc les propositions diffusées par les élites politiques, médiatiques et intellectuelles. Difficile alors pour lui, quand la fermeture des frontières est ancrée dans tous les esprits comme une évidence, de se détacher des discours produits par des professionnels de la politique. Et comme Théodore Lowi l’annonçait : “Policies determine politics” (29), l’action publique détermine la politique au sens des représentations et des croyances.

Jeremy Cheong Chi Mo

(17) Valluy Jérôme, “Quelles sont les origines du ministère de l’Identité nationale et de l’immigration ?”, Cultures & Conflits, 2008/1 n°69, p. 7.
(18) Muller Pierre, Les politiques publiques, 8e éd., Paris, P.U.F. « Que sais-je ? », 2009, p. 59.
(19) Ibid., p. 2.
(20) Bigo Didier, “Editorial – l’idéologie de la menace du Sud”, Cultures & Conflits, Editorial, 1991 n°2, p. 6.
(21) Valluy Jérôme, “Du retournement de l’asile (1948-2008) à la xénophobie de gouvernement : construction d’un objet d’étude”, Cultures & Conflits, 2008/1 n°69, p. 7.
(22) Bigo Didier, “Editorial – l’idéologie de la menace du Sud”, Cultures & Conflits, Editorial, 1991 n°2, p. 4.
(23) Rigouste Mattieu, L’ennemi intérieur, la généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine, Paris, La Découverte, 2009, p. 305.
(24) Ibid., p. 307.
(25) Ibid., p. 307.
(26) Valluy Jérôme, “Du retournement de l’asile (1948-2008) à la xénophobie de gouvernement : construction d’un objet d’étude”, Cultures & Conflits, 2008/1 n°69, p. 8.
(27) Ibid., p. 9.
(28) Ibid., p. 9.
(29) Lowi Theodore, “Four systems of policy, politics and choice”, Public Administration Review, n°33, 1972, p. 299.

http://osons-savoir.com/2011/09/la-production-dun-discours-une-menace-emergente-du-sud/

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