Décès de Jean Bernabé (1942-2017) - L'hommage de Patrick Chamoiseau

Avec Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, Jean Bernabé était l'un des fondateurs du mouvement de la Créolité. C'est avec émotion que nous avons appris sa mort à l'âge de 75 ans, aujourd'hui mercredi 12 avril en Martinique.

bernabe

Le Professeur Jean Bernabé était l'un des plus éminents universitaires de la Caraïbe. Ses travaux de linguiste font autorité à propos du créole. Il avait fondé en 1975 le GEREC, et avait été le doyen de l'Université des Antilles, où il laisse une empreinte de pédagogue hors pair. L'Institut du Tout-Monde salue la mémoire de ce très grand intellectuel martiniquais, et vous transmet ici le poème que nous avons reçu de Patrick Chamoiseau, en hommage à son ami Jean Bernabé. 

 APRE NONM LAN

Pour Jean Bernabé

 
Jan
Man ka wè an gwan lawonn sèbi  ek an chay  betafé
Man ka  tann tout  kalté  jan tanbou ka dégajé kadans
Ek man ka tann lang-an
Ki ka ouvè, ki ka lévé
Ki ka bat  alantou’w
 
Ki  ka  djélé osi !

Ou apiyé’y
Ou gloryé’y
Ou bay limyé rasin et lépésè zetwal
Ou viré bay sa‘y ba nou  ek ou tyenbé  fos la
 
Saki vayan  jodi ka dépozé chapo
Sé a lan men yo ka poté tchè yo
Sé a lan men yo ka balé tout kalté la pousiè
Pou dépozé anba plat pié’w dé kalté bel ti mo
Dé vyé mo a vyé neg
Dé pawol kout dé pawol  long
Dé pawol a dousin
Tou sa lang lan za di, tousa i poko di  ek tousa i ké di
 
Oala
 
Jan
 
Lawonn lan byen ouvè
Vayans lan an mitan
Tanbou-a o zabwa
Pawol-la  ka chaché tousa i pasa  di
tousa i pé maré

 Apré nonm lan pani
Ek adan kalté lannuit tala sel sèbi a sé wou.

 

TRADUCTION

APRES CET HOMME
Pour Jean Bernabé
 
Jean
Je vois une ronde de serbi et une charge de lucioles
J'entends toutes sortes de tambours diffuser des cadences
Et j'entends La langue
Qui s'ouvre, qui s'élève
Qui tourbillonne autour de toi

Qui hurle aussi.
 
Tu l'as confortée
Tu l'as magnifiée
Tu lui as conféré la lumière des racines, l'épaisseur des étoiles
Tu lui as rendu ce qu'elle nous a donné, et maintenu cette force
 
Ceux qui valent aujourd'hui enlèvent leur chapeau
Ce sont leurs mains qui leur soutiennent le cœur
Ce sont leurs mains qui balaient la poussière
Pour disposer dessous tes pas de jolis petits mots
De vieux mots à vieux nègres
Des paroles longues des paroles courtes
Des paroles douces
Tout ce que la langue a déjà dit, qu'elle n'a pas encore dit, 
et tout ce qu'elle va dire


Maintenant
 
Jean
 
La ronde est bien ouverte
La vaillance au milieu
Les tambours aux abois
La parole quête encore ce qu'elle ne peut pas dire
Tout ce qu'elle peut amarrer
 
Après cet homme il n'y en a pas
Et dans cette sorte de nuit, la seule lumière c'est toi.

 

PATRICK CHAMOISEAU (12.04.2017)

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