Loïc Céry
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Billet de blog 22 nov. 2018

Édouard Glissant par Sam Coombes : relire et relier

Le livre de Sam Coombes, « Édouard Glissant, a Poetics of Resistance » nous rappelle combien la pensée de Glissant est au centre des enjeux de notre présent. Nous recevons l'auteur au Séminaire de l'ITM, jeudi 22 novembre à 19h (Paris, Maison de l'Amérique latine).

Loïc Céry
Directeur du CIEEG (Centre international d'études Édouard Glissant) et du pôle numérique à l'Institut du Tout-Monde, Directeur des revues « La nouvelle anabase » et « Les Cahiers du Tout-Monde ».
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Le récent ouvrage de Sam Coombes (Édouard Glissant, a Poetics of Resistance, Bloomsbury, 2018) est l’une des bonnes surprises de ces derniers temps en matière de critique glissantienne. Cette étude (qui gagnerait à être traduite en français) a le grand mérite de reconsidérer la pensée de ce « deuxième Glissant » que généralement on prend en compte à partir de Poétique de Relation (1990) et de toute sa production conceptuelle tardive, celle des « derniers essais ». S’il le fait, c’est avant tout dans l’ambition de redire combien la pensée de Glissant est bien au centre des enjeux qui ne cessent de gagner en acuité sous nos yeux, ceux de la mondialisation et de la globalisation des problématiques humaines, économiques, sociales et environnementales qui nous enserrent en ce XXIe siècle commençant. Et il faut le souligner, cette ambition que l’auteur place en amont de son propos, est tenue d’un bout à l’autre de cet ouvrage à la fois rigoureux, solidement argumenté et qui dénote d’une connaissance substantielle de la pensée glissantienne, connaissance transmise ici efficacement au lecteur.              

Relire Glissant et sa pensée

 Dans la première partie de l’ouvrage, Sam Coombes se livre à une réelle cartographie de cette pensée, à partir de Poétique de la Relation et des essais tardifs. Sans jamais en simplifier les enjeux, il réussit à pointer la densité des concepts de créolisation et de Relation tels qu’ils (ré)apparaissent en ce tournant des années quatre-vingt-dix dont on a pu parler à l’endroit de la pensée d’Édouard Glissant. Réinvesties selon les schèmes de l’ouverture mais aussi des nouvelles plasticités de l’utopie, le corpus conceptuel s’affermit autour d’une critique radicale de l’universalisme dont les prémisses apparaissaient dès Soleil de la conscience (1956) et L’intention poétique (1969). Ce corpus ne cesse dès lors de s’enrichir de nouvelles ramifications, telles que les pensées de l’opacité et du tremblement ou bien sûr la notion même de Tout-monde, qui trouvent ici de belles mises en perspective. L’auteur ne manque pas de s’attarder sur la notion de « poétique », qui semble être à la fois le ciment unificateur et la formule d’une vision du monde, avant d’en venir sous le motif du « lieu-commun », au schéma conceptuel particulièrement dense des ultimes essais. Évoquant et éclairant les notions de chaos-monde, de mondialité, de trace, d’errance, de pensée archipélique, de détour, Coombes dresse un panorama efficace sans jamais être réducteur, des linéaments de ce système non-systématique auquel on se souvient Alexandre Leupin avait déjà consacré de belles pages dans son Édouard Glissant, philosophe (Éditions Hermann, 2016). Chemin faisant, quelques questions inhérentes à la fois à l’appréhension critique et à la lecture de Glissant sont utilement abordées, comme par exemple cette question importante d’une pensée qui se déroule à la fois par reprises de ses étapes antérieures, et par redéploiements inattendus –  le phénomène nécessitant du lecteur autant que du commentateur, une méthode, une attention et une souplesse salutaires.

La deuxième partie du propos propose une réflexion concernant l’adéquation de la pensée de la créolisation et de la contestation de l’universalisme, avec ce que déploient aujourd’hui les pensées de la radicalité. Glissant est ici envisagé à l'aune de ce que disent ses essais, mais aussi (et c’est là une démarche importante de l’étude) à travers quelques critiques qui lui ont été adressées avec quelque esprit de système, par des universitaires en porte-à-faux avec le postcolonialisme. Le mérite de Coombes est ici d’accorder toute l’attention qu’elles méritent à ces critiques, au gré desquelles par exemple Glissant avait été accusé d’avoir renié in fine ses engagements anticolonialistes, au profit d’un ralliement au post-nationalisme et aux données de la globalisation. Ce faisant, on lira ici de rigoureuses déconstructions de ces procès d’intention, de ces « misreadings » (en particulier provenant de Peter Hallward et Chris Bongie) où l’orientation intellectuelle de Glissant se sera retrouvée systématiquement déformée. Et c’est en déconstruisant ces scories qu’est au contraire soulignée cette étonnante mutation chez Glissant, de la critique anticolonialiste à la contestation des présupposés de la mondialisation : la revendication d’un droit à l’opacité, le combat pour la préservation du Divers, la revendication du multilinguisme nourrissent dans ces redéploiements du regard, autant de contre-propositions à l’encontre du modèle nivelant de la globalisation.

 Relier Glissant à la résistance du présent

 La troisième partie de l’ouvrage de Sam Coombes permet plus que jamais de relier cette pensée de Glissant aux enjeux de notre présent : « On nous dit, et voilà vérité, que c’est partout déréglé, déboussolé, décati, tout en folie, le sang le vent. Nous le voyons et le vivons. Mais c’’est le monde entier qui nous parle, par tant de voix bâillonnées. » (Édouard Glissant, Traité du Tout-monde, Paris, Gallimard, p. 15). Les bienfaits de cette troisième partie tien sans doute à la remise en avant des termes de l’utopie glissantienne, au centre des combats qui nous attendent et dont notre monde s’accroît en urgences, en questionnements et en impasses aussi. C’est en reprenant ces termes que cette utopie apparaît bien dans la pleine pertinence de son énergie, de ses appels à refondations inédites et aux forces de l’ « imprévisible ». Coombes nous rappelle que Glissant nous enjoint à innover, dans la conscience des « stratégies vitales » que réclament de nous les enjeux actuels, loin de tout acquiescement au cours des choses. Et lisant ainsi, nous invitant à relire ainsi le dernier Glissant, Coombes nous rappelle que la Relation est un mode de résistance et que la créolisation instaure  une vigilance.

« It is our conviction that the later Glissant can be such a guide, or more precisely one “maitre-à-penser” among others. […] It is not juste Glissant’s radical and anti-hierarchical latter-day political orientations which bear similarities to post-ideological anarchism but also the pronounced utopian dimension of his thought. In both cases, utopian idealism is actively incorporated into an agenda for progressive political change not as a concrete blueprint for action but as a regulative ideal, that is to say as a set of ideals and objectives which guide values and objectives in the present, protecting the political agenda frome ver-pressing encroachment by limitations which real-world politics impose. »

                Le prix de l’analyse de Sam Coombes tient certainement dans cette urgence toujours aiguë de relire Glissant, pour le relier et nous relier par là-même aux acuités de notre présent. Et même si quelques réserves pourraient être émises (envers la méthode, qui demeure focalisée sur les essais, alors même que l’œuvre est un tout ; envers quelques jugements parfois rapides – comme par exemple le regard très contestable porté sur la créolité), elles ne peuvent qu’être marginales, par rapport à l’objet même et l’importance du propos. Ce petit livre en tout point remarquable nous rappelle combien la pensée de Glissant nous attend et nous oblige, lui qui fut notre « contemporain capital » et dont le siècle ne fait que s’ouvrir, comme nous le disait Edwy Plenel en 2011.

Loïc Céry (Institut du Tout-Monde)

Conférence-débat avec Sam Coombes dans le cadre de la session 2018-2019 du Séminaire de l'Institut du Tout-Monde (« Présences d'Édouard Glissant »), jeudi 22 novembre 2018 à 19h, Paris Maison de l'Amérique latine (217 Bld. St Germain, Paris 7e arrdt., M° Solférino). Entrée libre, dans la limite des places disponibles.

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