RÉSISTER : mobilisation contre la manipulation des lois sur la mémoire de l'esclavage

La mobilisation lancée en octobre dernier par l'Institut du Tout-Monde contre le dangereux bricolage législatif actuellement en cours autour d'amendements au projet de loi sur l'Égalité réelle outre mer, est en train de s'accroître. Le tout récent débat organisé par Mediapart sur les "Usages et manipulations politiques de l'histoire" nous permet de relancer la mobilisation.

L'excellent débat organisé par Mediapart le 21 décembre, autour des "Usages et manipulations politiques de l'histoire" est l'occasion pour l'Institut du Tout-Monde, de vous alerter toutes et tous sur l'urgence d'une amplification de la mobilisation contre ces amendements 132 et 311 (Assemblée nationale), devenus le 20A au Sénat, du projet de loi sur l'Égalité réelle outre mer. Pour ceux qui ont manqué les épisodes précédents, petit rappel : ces amendements visent une vaste manipulation de la loi relative à la mémoire de l'esclavage en France, à la faveur d'une réécriture idéologique de l'histoire, et de la scission des dates, entre le 10 mai et le 23 mai. Le changement de la loi, qui a été présenté comme une demande des associations (alors que seule une d'entre elles en est porteuse) vise à reconnaître d'un côté le 10 mai comme "Journée nationale de célébration de l'esclavage et de la traite" et le 23 mai comme "Journée nationale des victimes de l'esclavage", ce qui est une complète réécriture de l'esprit même de la loi Taubira de 2001 et un saccage ouvertement clamé, de l'équilibre législatif qui avait été trouvé autour de ces questions en 2006. Une atteinte gravissime à cette mémoire d'une page de l'histoire de France qui appartient à tous, et qui ne doit en aucun cas devenir le prétexte à une scission raciale et communautariste au cœur de la République. Une privatisation aussi, de la loi de la République, aux fins de l'hégémonie d'une lecture unilatérale et profondément pernicieuse de l'histoire et de la mémoire. C'est pourquoi nous profitons de l'occasion de ce débat organisé par la rédaction de Mediapart, pour remettre une nouvelle fois les choses en perspective et vous inviter à rejoindre notre mobilisation, pendant qu'il est encore temps de stopper cette folie, cette surenchère victimaire, cette révision de l'histoire qu'on voudrait sacraliser par la loi. Car aujourd'hui, le danger des manipulations de l'histoire pointé par les invités de Mediapart le 21 décembre, s'est subitement cristallisé en octobre dernier, sur la question de la mémoire de la traite négrière et de l'esclavage. Cela ne doit pas passer : nous ne laisserons pas faire.

Au sein du débat du 21 décembre, les interventions de Laurence de Cock et Myriam Cottias sont à ce titre parfaitement complémentaires, et je vous recommande d'écouter attentivement la mise en perspective effectuée par Myriam Cottias, ancienne présidente du CNMHE jusqu'à l'été dernier (à partir de 25' de la vidéo ci-dessous), pour comprendre les enjeux et le contexte de cette réécriture insidieuse des lois inhérentes à la mémoire et l'histoire de la traite négrière (l'ensemble du débat est passionnant, je le souligne). Alors qu'elle présidait le CNMHE (Comité national pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage), Myriam Cottias s'était d'ailleurs efforcée d'œuvrer à une unité des mémoires attachées à l'histoire de l'esclavage autour du 10 mai dans l'hexagone et des dates adéquates dans les outre mer, par une action reconnue par tous - et sans jamais nier ou minorer les célébrations parisiennes ayant lieu le 23 mai, en référence à la manifestation des domiens de Paris, le 23 mai 1998. On comprend grâce à ses explications, combien seules les confusions actuelles et les visions idéologiques de courte vue de l'histoire peuvent être propices aux manipulations auxquelles nous sommes confrontés : 

© Mediapart

Depuis  le vote en première lecture de ces amendements à l'Assemblée nationale, l'Institut du Tout-Monde a en effet lancé un appel comme le rappelle Edwy Plenel après l'intervention de Myriam Cottias (à 36'05'' très exactement du débat), ainsi qu'une pétition qui a recueilli à ce jour 413 signatures, dont un nombre important d'intellectuels, d'universitaires et de citoyens qui se mobilisent pendant qu'il en est encore temps, contre cette énorme manipulation de l'histoire de l'esclavage, cette instrumentalisation et de cette relecture qu'il s'agit aujourd'hui de stopper. Nous considérons cette manipulation comme un affront honteux fait à la mémoire de ceux qu'on entend saluer tous les 10 mai, mais dont il s'agirait aujourd'hui donc de gommer les luttes quotidiennes contre l'oppression (sans nourrir une quelconque image d'Épinal ni construire un mythe, mais en se fondant sur ce que confirment les plus récents acquis de l'historiographie). J'en profite donc pour vous indiquer ici les liens nécessaires, et surtout dans le but d'appeler tout un chacun à signer notre pétition, qui circule et s'accroît actuellement.

Je vous indique tout d'abord la vidéo de ce vote intervenu en catimini le 5 octobre dernier à l'Assemblée nationale lors de la première lecture du texte. C'est devant un hémicyle désert que le rapporteur du projet de loi sur l'Égalité réelle outre mer, M. Victorin Lurel, présente le mercredi 5 octobre 2016 cet amendement 311 reprenant le 132 déposé par le député François Pupponi. L'association porteuse de cette revendication est nommément citée par le rapporteur (parlant de "Nos amis"), qui critique également de prétendues incohérences du dispositif légal actuel et très directement, les "insuffisances" de la loi Taubira de 2001 : 

© INSTITUT DU TOUT-MONDE

  Après le vote par une poignée de députés à l'Assemblée nationale ce 5 octobre 2016 de cet amendement portant gravement atteinte à la célébration des mémoires de l'esclavage, l'Institut du Tout-Monde et un certain nombre d'associations représentatives se sont mobilisés dès le 7 octobre, pour obtenir le retrait de cette révision de la loi qui bouleverse la législation et rompt l'équilibre trouvé en 2001 et en 2006 autour de la question. Ce combat est celui de tous, il n'est pas propre à une communauté, et intéresse tous les citoyens. Ces amendements ne seront définitivement adoptés qu'au terme de la navette parlementaire actuellement en cours et des autres lectures du projet de loi dont il fait partie. Il est donc encore temps de se mobiliser et d'alerter les parlementaires sur les enjeux cruciaux d'un tel tournant. 

Notre mobilisation s'est d'abord traduite par un appel, que nous avons lancé sur Mediapart, et vous pourrez consulter ici : 

 appelmed

  À la suite de cet appel, nous avons lancé une pétition en ligne, dont vous trouverez le rapport d'étape daté du 18 novembre dernier, ici :  

POUR SIGNER LA PÉTITION, C'EST ICI, SUR CHANGE.ORG.

J'insiste encore sur le fait que cette affaire est celle de tous : il est inédit qu'une telle manipulation de la loi, aux fins d'une relecture victimaire de la mémoire de l'esclavage (lecture qui fige ceux qui ont subi cette histoire dans une essence de victimes, qui nie les résistances constitutives des combats menés par les esclaves et qui introduit une scission raciale au cœur de la République) puisse se jouer dans une telle indifférence. C'est pourquoi nous avons alerté le monde intellectuel et tout un chacun contre ce bricolage législatif de la loi Taubira de 2001 et ce saccage de l'équilibre qui avait été trouvé en France depuis 2006 autour de la mémoire de l'esclavage. D'éminents spécialistes de ces questions (historiens, anthropologues, sociologues, économistes, écrivains, artistes dont vous trouverez les noms dans le rapport d'étape) nous ont rejoint, et nous nous en réjouissons ; il est temps d'amplifier le mouvement, avant le nouvel examen du texte et donc de ces amendement, en janvier 2017 au Sénat.

J'en profite pour vous indiquer la plateforme mise en place sur le site de l'ITM, pour expliquer et suivre le développement de la mobilisation : http://tout-monde.com/mobilisationamendement132.html

C'est donc l'occasion pour l'Institut du Tout-Monde fondé par Édouard Glissant en 2006, de vous appeler à rejoindre la mobilisation pendant qu'elle peut encore jouer un rôle avant l'adoption définitive de cette atteeinte à la mémoire de l'esclavage en France. Les très justes mises en perspectives effectuées dans le débat de Mediapart, par Myriam Cottias et Laurence de Cock, permettront de comprendre le contexte d'une réécriture idéologique de l'histoire que nous sommes en train de traverser actuellement et qui touche désormais donc l'histoire d'une page de l'histoire de France qui appartient à tous. C'est au nom du "rassemblement des mémoires" dont fut porteur Édouard Glissant, contre leur instrumentalisation et leur mise en concurrence effrénée, que je renouvelle auprès de tous cet appel : un moyen concret de résister au rouleau compresseur par lequel on tente subrepticement d'écraser les consciences, de figer les identités et d'attiser les divisions au sein de la République. Je vous remercie par avance de votre soutien à tous, au moment où cette mobilisation s'accroît et où nous tentons de convaincre les parlementaires de stopper cette ineptie, cette folie, cette fuite en avant, ce contresens et cette réécriture de l'histoire par la loi.

"L'oubli offense, et la mémoire, quand elle est partagée, abolit cette offense" (Édouard Glissant, Une nouvelle région du monde, 2006).

Loïc Céry (Institut du Tout-Monde)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.