Jacques Coursil, de souffle et d'esprit (1938-2020)

Jacques Coursil nous a quittés, vendredi 26 juin 2020. L'Institut du Tout-Monde perd un ami. Le monde de la culture, de la littérature et de la musique perd avec lui un être exceptionnel qui avait su mener à la fois un parcours de linguiste, de spécialiste des littératures caribéennes et de musicien de jazz accompli.

Jacques Coursil, linguiste, musicien (1938-2020) Jacques Coursil, linguiste, musicien (1938-2020)

Jacques Coursil nous a quittés, ce matin du 26 juin 2020 à Plombières, en Belgique. L’Institut du Tout-Monde a la douleur de vous faire part de cette triste nouvelle : nous perdons un ami, et au-delà de la perte immense que représente la mort de Jacques pour le monde de la littérature et pour le monde de la musique, nous perdons avant tout une présence.

Jacques Coursil : un sourire et un regard. Son ami Édouard Glissant avait écrit de Mathieu Béluse dans Le Quatrième Siècle : « Il a les yeux » (et c’était le constat du vieux Longoué). Lui aussi avait les yeux, ceux qui savent discerner et rassurer, questionner et surprendre. Des yeux, un regard, venus des mille et une vies de ce voyageur, de ce musicien avant tout, de ce jazzman qui avait inventé une nouvelle technique de respiration pour la trompette dont il était virtuose. Avec ces yeux-là, aucune comédie sociale n’était possible, tout jeu de représentation était déjoué d’avance, Jacques allait à l’essentiel et la franchise était sa langue maternelle. Derrière (ou devant) l’intellectuel brillant, le linguiste éminent, le musicien accompli, la présence ne fléchissait jamais face à la rectitude humaine. Celui qui comptait parmi les meilleurs spécialistes de Saussure, qui pouvait éblouir des auditoires entiers par son immense culture philosophique et littéraire et par la clarté de son jugement, celui dont les démonstrations rehaussaient quiconque… celui-là avait hissé la probité au-dessus de tout. Alors oui, on doit rappeler et on rappellera l’envergure intellectuelle de l’homme, les fulgurances de l’artiste, mais on dira avant toute considération que Jacques était unique par son regard. Ceux qui ont eu le chance de le croiser comprendront.

Banlieues Bleues 2010. Jacques Coursil vu par Gillaume Dero © Banlieues Bleues

Qui fut cet homme, et quelle sa demeure ? Jacques Coursil était né à Paris en 1938, de parents martiniquais. Et c’est dans le Paris de l’après-guerre, après des études éclectiques et un contact déterminant avec la poésie, qu’il va fréquenter les clubs de jazz de Saint-Germain-des-Prés et les jazzmans américains qui attisent en lui les envies d’un ailleurs de la musique – et ce sera quelques années plus tard son arrivée à New York. Mais entretemps, l’histoire qui se précipite, qui voit se lever les décolonisations, rattrape celui en qui les lectures de la négritude ont éveillé un appétit de l’Afrique. Jacques Coursil observe, s’engage et milite. En Mauritanie, il assiste aux luttes pour l’indépendance, et la résistance à la volonté d’une férule marocaine. Prisonnier politique, c’est à l’intervention du président sénégalais Léopold Sédar Senghor qu’il doit d’être libéré, avant de devenir son secrétaire personnel à Dakar. Il observe encore, et apprend le poids des chefferies, les dilemmes entre régime fort et démocratie naissante, et dialogue avec Senghor autour des destinées et des trajectoires potentielles des décolonisés.

De retour en France, il entame une carrière d’enseignant où se confirme son goût de la transmission certes, mais surtout la volonté de faire partager ce qui se situe en amont des savoirs : les éclats de la poésie bien sûr, mais aussi ce qui fonde le langage, ce qui meut son énonciation, tout ce qui module l’expression littéraire et la pensée. En ces années où se jouent les ferments du structuralisme, Coursil voit dans la linguistique un mode de questionnement qui va irriguer l’ensemble de ses travaux à venir.

Les envies d’Amérique ne l’ont pas laissé. Il part à New York, pour le jazz et pour l’esprit du jazz, et c’est là qu’il va se confronter à la source de son expression musicale. La rencontre déterminante, dans les clubs où se renouvellent l’esthétique du jazz, sera celle du trompettiste Bill Dixon, qui le mène vers une nouvelle approche de son instrument. L’exemple tutélaire, c’est Miles Davis, et avec Dixon, Jacques Coursil comprend que l’exemple des très grands aura consisté, depuis Charlie Parker, en une constante modification de l’émission du son. C’est le souffle qui constitue à cette époque le pivot des innovations, et Jacques réfléchit et expérimente : un autre usage du diaphragme, un rapport nouveau à l’embouchure, une distribution quasiment spatialisée de l’harmonie. Le succès est grand, les tournées se multiplient, il est reconnu par les plus grands avec qui il joue, de Frank Wright à Sunny Murray, d’Arthur Jones à Marion Brown. Et puis en 1969, il enregistre le désormais « mythique » Black Suite.

Les aller-retours entre la musique et les savoirs institués ou en construction semblent être la règle de cette vie de voyageur. Et comme la linguistique mais aussi la philosophie logique le taraudent, à son retour en France, Coursil entame la rédaction de deux thèses, l’une en linguistique en 1977 et l’autre en philosophie des sciences en 1992. L’itinérance demeure l’autre règle de ce parcours, et il va enseigner alternativement en Martinique à l’Université des Antilles et de la Guyane, à Cornell University et à l’université de Californie (Irvine). Les étudiants de Jacques savent ce qu’était le prix d’une transmission où les savoirs eux-mêmes étaient transcendés. Derrière l’impeccable progression pédagogique d’un cours de Coursil, il y avait ce même goût du questionnement, cette tension intime du doute qui remettait en jeu les fausses évidences. Il y avait aussi cette capacité de mêler les méthodes d’approche du langage, où l’interdisciplinarité se muait dans cette « transversalité » que lui avait appris des lectures attentives de l’œuvre d’Édouard Glissant. Son œuvre conceptuelle en garde trace, de La fonction muette du langage (Ibir rouge, 2000) à Valeurs pures : le paradigme sémiotique de Ferdinand de Saussure (Éditions Lambert Lucas, 2015)

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La musique, la poésie, mêlées de souffle. Dans les années deux-mille, Jacques Coursil va trouver des voies proprement géniales pour mêler son contact avec certains textes littéraires, à sa musique, ses compositions et ses interprétations si habitées. Les compositions d'un trompettiste d'exception. Et ce sera Minimal Brass en 2005. Et ce sera Clameurs en 2007, où il met en musique en des marquants « oratorios poétiques » des textes de Glissant, Fanon ou Monchoachi. Son inimitable « Archipel des Grands Chaos », tiré des Grands chaos de Glissant, mène l’auditeur vers la chair du poème. Incandescence, certes, mais surtout musique et voix comme vecteurs de la parole : « Les Grands Chaos sont sur la place, les Grands Chaos s’en sont venus ». Personne n’oubliera ces incarnations, ces sommets et ces élans.   [Écoutez Jacques Coursil, sur Deezer , sur YouTube ou via son site officiel]

 

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Lors de notre colloque sur Le Discours antillais d'Édouard Glissant, Jacques nous avait offert en guise de clôture, l'une de ses lectures de Glissant dont il avait le secret.

© ITM

 

Comme une évidence, Jacques Coursil a reçu en 2017 le Prix Édouard Glissant pour l'ensemble de son œuvre. Et il en nourrissait une intime fierté.

En janvier dernier, Jacques avait débuté à l'Institut du Tout-Monde un cycle qu'il avait dénommé « Poétiques d'écrivains. Césaire, Fanon, Glissant, Frankétienne ». Mardi 14 janvier, il prononçait la première conférence de ce cycle, conférence consacrée à la négritude césairienne : « Négritude, la grammaire de Caliban ».

© ITM

 

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Cher Jacques, à Cambridge encore l’an passé, vous nous aviez tous étourdis d’élévation et de lucidité. C’était autour de notre colloque diffracté sur Le Discours antillais, dans cette session menée par Hugues Azérad à Magdalene College qui nous avait tous accueillis en générosité et en partage, comme l’aimait Édouard Glissant. Quelques semaines auparavant, vous nous aviez déjà et encore une fois éblouis par les perspectives que vous nous aviez proposées lors de la première session du colloque à Paris, aux côtés de Sylvie Glissant et de moi-même. Et vous alliez encore être présent à l’Université des Antilles auprès de Dominique Aurélia, adressant à vos anciens étudiants de Martinique le salut et la présence.  Mais vous nous aviez surtout ravis et accueillis par votre regard d’exigence, et d’infinie bienveillance.

Cher Jacques, vous aimiez répéter dans vos démonstrations vertigineuses sur le langage et ses secrets, sur ce que Saint-John Perse nomme « l’obscure naissance du langage », ce mot du poète martiniquais Monchoachi : « Sé dèyè do pawol ki ni pawol », la parole est derrière le dos de la parole. Aujourd’hui nous sommes bien démunis pour vous dire notre reconnaissance, et nous cherchons derrière le dos de la parole, celle qui saura exprimer fidèlement à la fois notre peine, et cette gratitude pour ce que vous avez accompli et celui que vous étiez. Mais vous n’aimiez ni la peine ni les hommages, alors nous allons tâcher de vous rejoindre dans le souffle qui a animé votre présence. Nous allons tâcher de dire cette parole comme des notes de musique derrière la musique elle-même, ce qu’on nomme les harmoniques. Vous avez rejoint les grands acomats, les banyans de pluies fines et les kaïcédrats « émus dans leurs racines douloureuses », comme vous les décrivait Senghor. Vous avez franchi le pas souverain, et un souffle de trompette se fait entendre à qui voudra aujourd’hui l’écouter, de Fort-de-France à New York, et de Paris à Dakar. Merci à vous cher Jacques.

 

Loïc Céry, pour l'Institut du Tout-Monde

 

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De la part de Sylvie Glissant : un texte inédit d’Édouard Glissant sur Jacques Coursil, et sa réponse, lors de notre colloque sur Fanon, Kateb Yacine et Glissant de 2015

 

 

                               JACQUES COURSIL ET LE TEMPS QUI S'ÉCARTE

                  Édouard Glissant

                                                                                                            

 Dans l’histoire de la trompette de jazz, qui commence avec le cornet, instrument dramatique et rauque, haletant et suave, Jacques Coursil fait intervenir le lamento (non pas la lamentation, mais sa transcendance étincelante), les inattendus du silence, considéré comme un espace où se transforment toutes les souffrances et toutes les voix venues de loin, et enfin la poursuite d’un écho infiniment constitué, qui est la splendeur de tout artiste, qu’il soit musicien ou poète ou peintre.

Ce que Coursil arrache ainsi de son instrument, à force d’obstinations imprévues, c’est cela même que les premiers trompettistes réclamaient : la respiration cassée de la connaissance souterraine, de la malédiction qui s’échappe du corps à saccades incontrôlées, et en même temps le continu, l’espèce de fugue enroulée, qui est le moment du grand plaisir et de la maîtrise et de la conscience qui se maintient. La trompette de Coursil est ainsi un cornet à pistons et aussi bien une clarinette qui trille, tragique et ludique tout à la fois. Cette histoire du jazz ne finit pas.

Coursil écarte de nous le temps, je veux dire que nous apprenons avec lui à mesurer ce temps qui nous vient des silences lointains et des histoires raturées des peuples, à le mettre à côté de nous pour que nous puissions mieux l’apprécier, pour que nous puissions tourner autour de ce temps et mieux surprendre son écho. Oui, le superbe lamento de cet art est fait de silences recomposés, redonnés, et de cet écho infinissable, où la monotonie et la répétition étincellent comme des roches de lave.

Ce temps qui s’écarte si lentement est le temps de notre éveil.

 

Jacques Coursil et Édouard Glissat, au Diamant vers 1993. Photo, Marie Coursil Jacques Coursil et Édouard Glissat, au Diamant vers 1993. Photo, Marie Coursil

  

Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Jacques Coursil au Diamant, vers 1993. Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Jacques Coursil au Diamant, vers 1993.

                           

                   Chanson sans paroles. Réponse à Édouard Glissant.

Jacques Coursil

 Aix-la-Chapelle, le 15 avril 2010

 

Très cher Édouard,

 

Je suis donc parvenu au son faiseur de temps puisque tu as écrit ce texte, si fort et si juste. Je lis et ouvre les yeux en aveugle sur là où je suis, crête raide entre cornet et trompette, là où la musique crée du temps à côté du temps. C’est mon obsession de tous les jours et pourtant, je ne le savais pas ; créer du temps dans le temps pour l’écarter.

Cet entre-temps est courbe. Pour jouer la note qui suit, il faut l’avoir entendue dans les harmoniques de celle qui précède. L’improvisation commence à cette attente, ce suspens, qui parfois dure et fait silence inattendu comme tu l’écris. Ainsi, ce minimalisme dans lequel j’inscris mon travail n’est pas une vertu, mais une nécessité architectonique du temps dans le temps, de ce « temps qui s’écart ».

Le lamento de cornet dont tu parles, je l’ai entendu enfant dans les cours d’immeubles. On lui lançait des sous par les fenêtres. Mon lamento est une cadence processionnelle, un carnaval lent, une prière peut-être.

« La respiration cassée », tout est là. C’est quand les poumons sont vides et un peu douloureux que les sons sont les plus beaux. Bref, le cornet sert à respirer. Dans ce mince filet mourant, il claque la langue et va chercher l’air comme un fouet. Les stoïciens romains (esclaves grecs savants) appelaient l’âme, le souffle artiste – c’est facile en latin (souffle : anima). Pour moi, que je joue, que je te parle, que je danse ou pêche à la ligne, mon corps tant qu’il respire est la seule âme que je n’aurai jamais. Toi, tu dis : « Je dis que la poésie est chair. »

 Le corps (le cornet qui respire) devient langage ; souffle vaut pour les voyelles et coup de langue pour les consonnes. Rien n’est beau comme les voyelles et rien n’a d’éclat comme les consonnes.

Le cornet (par quoi j’ai commencé), instrument populaire dont les grands maîtres étaient français avant que le son d’Armstrong ne les détrône de son incomparable éclat, a été longtemps mon piston de chevet. De ces maîtres français et de leur virtuosité, j’ai gardé le coup de langue (ainsi dit-on). En jazz, je n’ai retrouvé cette technique d’articulation que chez Clark Terry (Cornet chez Duke Ellington) qui m’a donné quelques conseils.

 Plus tard, dans les pas d’Armstrong et tous les autres après lui, la trompette a avalé le cornet. Deux intentions différentes en une : le cornet joue des chansons et fait danser le cœur des jeunes filles ; la trompette (la trompe) joue des chants, des grand-chants, des plains-chants. Elle fait mentir la définition de la musique comme système de valeurs sans signes. Elle parle, elle appelle, elle ordonne, elle est lamento comme un Hérault en anabase. Ce ne sont que sonneries, hymnes ou fanfares. En jazz, c’est un cri, une clameur de nuit urbaine. En baroque, c’est une voix céleste.

Tu es très juste ici : la trompette est un écho, un cri second qui revient et qui récite le conte à rebours. Toutes les voix entendues dans un lieu m’ont raconté les histoires du lieu. Ainsi, Nunna Daul, « le chemin où nous avons tant pleuré », est d’abord un conte avant d’être Histoire. Qu’une personne dise ça, c’est du pathos ; mais quand c’est tout un peuple ! – L’histoire du monde est un chaos bien ordonné d’histoires troubles.

La subjectivité artiste, la solitude inspirée ? Dans ma tête règne un vacarme social, un volcan de papotages qui ne veut jamais se taire, même quand je dors. Ici, le lieu commun et grand fantasme de l’expressivité artiste est remplacé par une sensibilité partagée, car les octaves et les quintes sont les intervalles de l’animal musical. Le chant humain commence là. Les cultures, selon leur histoire, aménagent les subdivisions, mais le principe d’identité contenu dans l’octave reste partout constant. Ainsi, le musicien doit tailler le fond de l’oreille commune, car la musique, il n’y a rien à faire, n’est faite que pour l’entente.

En musique, les poètes et les peintres sont mes modèles ; tu le sais. Je m’inspire de leur obstination, de leur courage et leur sens du réel. Je prends aussi Thélonius Monk, je prends donc mes modèles très haut. Dans l’histoire du jazz, le sujet Thélonius est un son « in-ouï » de piano. Miles Davis est un son inouï de trompette et un personnage éclatant. Dans les chaînes de montagnes, il y a des sommets proches qui paraissent hauts et d’autres lointains qui semblent petits. Effet de parallaxe : l’important n’est pas d’atteindre un sommet, mais de marcher sur la crête qui les parcourt tous.

 

Cher Édouard, merci.

Jacques

Édouard Glissant et Jacques Coursil en 2005 à Carthage, lors du colloque international « Autour d'Édouard Glissant ». Édouard Glissant et Jacques Coursil en 2005 à Carthage, lors du colloque international « Autour d'Édouard Glissant ».

  

Jacques Coursil et Patrick Chamoiseau, à Carthage lors du colloque international « Autour d'Édouard Glissant ». Jacques Coursil et Patrick Chamoiseau, à Carthage lors du colloque international « Autour d'Édouard Glissant ».

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