L'hommage de Patrick Chamoiseau à Jean-Claude William (1943-2020)

Nous avons reçu ce très bel hommage rendu par Patrick Chamoiseau à Jean-Claude William, l'éminent juriste martiniquais décédé le 17 août 2020, cosignataire en mars 2009, du « Manifeste pour les produits de haute nécessité », avec Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Gérard Delver, Serge Domi, Guillaume Pigeard de Gurbert, Ernest Breleur, Olivier Portecop et Olivier Pulvar.

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Jean-Claude William.

 T’en souviens-tu ?

 De nos rires autour de cette boutade de William Faulkner qui très souvent disait :

« Entre un bon whisky et rien, je choisirai toujours un bon whisky ! »

 

 Comme Faulkner ne parlait jamais à la légère,

il m’est arrivé de penser

juste pour complexifier les choses

et sans grande contradiction de ta part

qu’il désignait par le mot « rien » toutes les situations intolérables

 

Ce que Glissant aurait appelé de son côté

le rassurant néant

l’absence ronronnante

la crève paisible,

ce « rien » dans lequel se débattent les Nations sans État que l’on appelle DOM-TOM.

 

Au « rien »

Faulkner préférait le feu du risque

là où l’insupportable des petites vies se consume d’emblée

là où la ferveur ignore les renoncements

là où la nuit des manguiers se bouleverse soudain d’un voumvap de lucioles.

 

Dans ce tumulte où survit ce que nous avons échangé

j’ai souvenir

de ton écoute attentive

du ton inimitable qui était le tien

de ton art de la parole qui ciselait une rhétorique par instants redoutable

mais qui toujours se montrait soucieuse d’une bienveillance qui vous soulève et vous inspire

 

Nous avions souvent convenu

que notre souveraineté à venir

était de toutes manières frappée du sceau des interdépendances ;

que cette interdépendance était elle-même

inscrite dans la double trace

d’une volonté et d’une responsabilité

tant individuelles que collectives -- collectives parce qu’individuelles --

et que le tout se devait d’être soulevé par une obstination rectiligne

identique à celle que creusent

entre les crabes

les tortues visiteuses de la plage du Diamant.

 

Nous avions chanté

(je m’en souviens)

cette nécessité d’une souveraineté optimale

je veux dire d’un bawouf sur toutes les capacités qui nous permettraient

d’élever à la face de ce monde

une présence nôtre

une présence ouverte

capable de se construire elle-même

et d’apporter sa part au chantier planétaire du surgissement d’un autre monde.

 

Nous avions balisé les longues fêtes de famille

(ou ces groupes de travail auxquels jamais tu ne t’es dérobé)

de ces séances au bout desquelles nous publiions

sans crainte et sans nulle honte

des décrets de lucioles

des chants sans musiciens

des lois de sève sans arbres

des incantations de volcans sans cratère attesté.

 

Nous avions fait cela à coup de Manifestes

Au rythme de Déclarations ou de Projets

pensés et repensés dans le souci d’une vision globale.

Toute une féérie dont la première vertu (tellement précieuse !) était de s’opposer au « rien »

au rassurant néant

à l’absence ronronnante

à la crève paisible


Les Nations sans État

celles qui restent encore à naître

qui ont à inventer (au-delà de l’État) un autre mode de l’État

mais qui ont surtout à deviner une autre manière de vivre

l’existence individuelle dans l’existence collective,

l’une ouvrant à l’autre, l’autre nourrissant l’une

jusqu’à déclencher

d’abord tout au fond de nous-mêmes

l’arc-en-ciel

l’arc-en-terre

des peuples qui accèdent

par leur maturation seule

à l’autorité intérieure

et aux souverainetés optimales.

 

Nous n’étions pas toujours d’accord

mais toujours nous rassemblaient

la nécessité de ne pas renoncer

l’urgence de toujours essayer

la salubrité d’imaginer encore.

 

William

 

les Nations sans État ne sont pas encore en mesure d’honorer

à hauteur du volcan, juste après l’oriflamme des fougères,

 

les meilleurs de leurs fils

 

Elles ne disposent tu le sais que de Traces

de ces Traces dont seules attestent

l’émotion familiale

les fraternités orphelines

la bobèche mémorielle, maintenue haute, des amitiés.

 

Mais la Trace n’est pas rien.

 

Sur la plage du Diamant

j’ai traîné dans les sables amérindiens le fardeau de la lourde nouvelle

 

j’ai compté les oiseaux et j’ai compté les sables

 

j’ai cru entendre des mélopées d’esclaves dans la conque du rocher.

 

Et j’ai salué les doubles lignes du passage des tortues

celles qui inscrivent entre la nuit et l’aube

l’attestation d’une volonté

une volonté montée de l’horizon

qui est venue

qui est partie

et qui inscrit

malgré la râpe des vagues

l’impressionnante matière que nous laisse leur absence.

 

Pour toi

martiniquais considérable

 

j’ai demandé à toutes ces traces

de t’inscrire au rang le mieux élevé que je connaisse

 

le rang de ceux qui ne craignent pas les utopies.

 

Ceux qui savent qu’elles sont les seules à pouvoir nous maintenir bien au-dessus du « rien »

dans l’oxygène inconfortable du devenir.

  

Ami

 il n’est pas dit

que ceux qui partent ne sont pas de fait en train de s’avancer vers nous

 

Il n’est pas dit

que ce qu’ils nous laissent ne soient pas le lieu exact d’une très belle apparition.

 

Et donc, il n’est pas dit que l'accomplissement des Nations sans État

puisse ne pas se nourrir

de nos songes et de nos cendres !

 

En tout cas,

comme l’a voulu Faulkner

la veille est maintenue

l’exigence reste totale

 

les grands sommeils — ton haut sommeil — en sont garants !

 

 

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