Non à la simplification du complexe

Comme d'habitude, j'arrive après la bataille: dans la jungle d'Internet que dénonce Claude Allègre, où l'immédiateté des réactions prime sur la réflexion, j'assume mon retard à l'allumage.

Comme d'habitude, j'arrive après la bataille: dans la jungle d'Internet que dénonce Claude Allègre, où l'immédiateté des réactions prime sur la réflexion, j'assume mon retard à l'allumage.

Je n'aime pas que les formes complexes soient déformées pour coller à la vision du monde de ceux qui ne les comprennent pas. Je n'aime pas Claude Allègre (je sais: je ne suis pas le seul).

 

Or donc, à l'instar d'un gouvernement auquel il aspire à participer, Claude Allègre abboie contre les choses qui déplaisent à son (futur) petit-maître. Or donc, dans son billet du Point, il est contre "la commercialisation du gratuit" (sic) et pour la régulation d'Internet.

 

N'ayant pas plus peur que lui du ridicule, je me dois de faire, ici, sur un media payant dont je défends le modèle, l'éloge du gratuit.

 

On a beaucoup parlé d'Hadopi en expliquant les dérives de cette loi: elle est stupide, inapplicable et liberticide. Soit: j'en suis bien d'accord. Mais peu de monde, au delà du jeune pirate simpliste ou de tel ou tel Claude Allègre, n'a vraiment dénoncé le principe de la commercialisation de la création.

 

Eh bien moi, j'ose.

 

J'ose dire que ces deux notions sont décorélées, j'ose affirmer que l'acte créateur est gratuit par essence, j'ose dénoncer le principe du brevet et celui du droit d'auteur quand ceux-ci deviennent des armes commerciales au lieu d'être de simples outils d'affirmation de la paternité d'une oeuvre.

 

Le brevet, normalement, c'est fait pour permettre à tout un chacun de prendre connaissance des idées des autres (sans remettre en cause la paternité de ces idées).

 

Le droit d'auteur, normalement, c'est fait pour éviter qu'une oeuvre soit diffusée sans l'accord de son auteur.

 

Rien de plus. Rien de moins.

 

Que ces principes puissent, dans une logique capitaliste, être dévoyés au point d'être assimilés à du simple commerce, c'est une chose. Ca ne veut pas dire pour autant que l'argent soit forcément l'unique façon d'utiliser un brevet, ni les royalties l'unique méthode pour rémunérer un auteur. Là on entre dans le domaine de la simplification, on entre dans un monde où, tel Claude Allègre, on assimile l'échange au seul commerce.

 

Mais comment peut-on être aussi simplificateur ? Comment peut-on ignorer qu'il existe d'autres modes d'échange que le seul échange de monnaie dès lors qu'on sort de ce qui relève (selon lui) du service public ?

 

J'imagine qu'il faut se nommer Claude allègre ?

 

Internet s'est, ne lui déplaise, développé grâce à des standards ouverts: idées formalisées par quelques-un et destinées à être utilisées par tous, sans échange de monnaie, de manière justement à ce que divers matériels puissent partager le même langage et les mêmes protocoles pour échanger des données.

 

Internet n'existe, ne lui déplaise, que sur le modèle (qui ne relève ni du commerce ni du service public) du logiciel libre (un objet complexe qui, si on l'en croit, ne peut exister "sans alièner celui qui le reçoit ni sans détruire le lien social": on en rirait si ce n'était si triste).

 

Car en effet, ces normes qui ont permi l'existence d'un réseau des réseaux (et qu'on nomme RFC - Request For Comment) doivent être libres de droits et être accompagnées d'au moins un exemple libre d'implémentation pour être adoptées. TCP/IP, le DNS, le mail, le web, toutes ces inventions là sont libres de droit et - si l'on ignore pas pour autant la paternité de leurs auteurs - d'utilisation gratuite. Personne ne touche de royalties, personne de fait de procès contre un tiers qui aurait utilisé ces idées.

 

Au delà du fait évident qu'Internet est - par la concurrence entre offres gratuites et commerciales - un outil majeur de déflation au point qu'on ait pu croire (mais cette croyance manquait singulièrement de profondeur) que tout y était gratuit, nul ne peut nier qu'il n'existe que parce que ses créateurs n'ont, au nom du bien public, pas choisi un modèle commercial pour le fonder.

 

Or pour justifier Hadopi et la régulation d'Internet, c'est justement ce modèle que nie Claude Allègre en résumant la liberté à la gratuité et en niant que le don puisse être AUSSI un échange, puisse AUSSI être source de croissance et prenne même une part de plus en plus importante dans nos économies.

 

Résumons-nous et tentons (c'est trivial) de simplifier la complexité du discours de notre ami: tout échange se doit d'être commercial et l'Etat a le monopole de la gratuité.

 

Euh.. Ah ben, oui, ça se résume à ça...

 

Bon. C'est un non-sens. Pire: une connerie. Pire: un mensonge.

 

Que l'Etat veuille réguler Internet, soit. On le comprend: l'Etat n'aime ni la contradiction ni les objets complexes qu'il ne peut pas maîtriser.

 

Est-ce si difficile à reconnaître qu'on doive, tel Claude Allègre, user du mensonge et de la bétise pour justifier qu'on limite nos libertés ?

 

Je ne crois pas.

 

Internet n'est pas, et n'a jamais été, au dessus des lois. Celles-ci se sont appliquées et continuent de s'appliquer sur Internet même si - et le débat entre là dans une complexité qu'il est difficile de résoudre en quelques phrases - la coopération judiciaire entre les différents Etats n'est pas toujours chose aisée tant sont différentes les diverses législations.

 

Mais est-ce que pour simplifier cette complexité là il faut rétablir les frontières sur Internet ? Même Claude Allègre ne va pas si loin.

 

Alors est-il utile de légiférer pour tenter de résoudre les problèmes nés de ces différences entre les législations mondiales ? Je vous laisse juger vous-même de la contradiction innée de cette idée simpliste.

 

En tout état de cause il est bien triste de constater que certains sont si limités dans leur pensée qu'ils ne peuvent imaginer d'autre modèle que le commerce dans l'échange des idées.

 

Ou bien qu'ils mentent.

 

 

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