Foursquare, ou comment subvertir les réseaux sociaux

Depuis quelques jours, j’essaie de devenir le nouveau maire du XVIIIe arrondissement, à Paris. Pas facile, la place est prise. Non, pas par Daniel Vaillant, prédécesseur de Nicolas Sarkozy au ministère de l’intérieur et actuel détenteur de l’écharpe montmartroise dans la vraie vie. Dans mon monde, la future ex-mairesse se nomme Fabienne L.

Depuis quelques jours, j’essaie de devenir le nouveau maire du XVIIIe arrondissement, à Paris. Pas facile, la place est prise. Non, pas par Daniel Vaillant, prédécesseur de Nicolas Sarkozy au ministère de l’intérieur et actuel détenteur de l’écharpe montmartroise dans la vraie vie. Dans mon monde, la future ex-mairesse se nomme Fabienne L.


Je prépare donc un coup d’Etat, mais rien d’antidémocratique: Fabienne L. n’a acquis son titre qu’en se rendant deux fois à la mairie. C’est le principe de Foursquare.com (alias «mon monde»): les utilisateurs signalent volontairement leur présence dans un lieu et leurs «amis» (comme sur Facebook ou Twitter) en sont avertis. En revenant régulièrement, il peuvent même devenir «maire» du lieu.

Pour pimenter le jeu, Foursquare a ajouté un système de médailles et de hochets, les badges à collectionner: Gym Rat (si vous avez fréquenté dix lieux sportifs), Pizzaiolo (si vous avez mangé 20 fois dans une pizzeria), SXSW (si vous avez assisté à la conférence South by Southwest) ou Jobs (si vous êtes allé 3 fois dans une boutique Apple).


Parce que bien sûr, Foursquare n’est pas un jeu, c’est un site qui collecte vos données personnelles (votre localisation, votre fréquentation de tel ou tel commerce,…) et propose, contre rémunération, aux commerces de vous faire parvenir leurs offres promotionnelles. Ce qui n’a pas l’air d’effrayer grand monde, puisqu’environ un million de personnes dans le monde utiliseraient ce service, et Yahoo! songerait à s’offrir l’entreprise pour 100 millions de dollars. Une valeur qui n’est pas si absurde si l’on songe que les utilisateurs créent ainsi gracieusement une base de donnée vérifiée de clients à prospecter pour Foursquare.

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L'assertion repose, évidemment, sur l’hypothèse que les utilisateurs signalent des lieux commercialement intéressants et plus simplement disent la vérité. Pour s’en assurer, Foursquare a concocté un règlement intérieur (vous savez, celui qu’on accepte sans le lire: voici celui de Mediapart, au cas où vous auriez un doute) qui interdit strictement d’ajouter dans Foursquare des information «fausses, peu fiables, ou inexactes». Ludique, oui, luddite, non!

 

C’est précisément pour revendiquer le droit à la fiction que Francis Mizio («écrivain français, spécialisé dans l’humour noir burlesque ou caustique, la satire, le pamphlet, quel que soit le genre littéraire») a lancé son projet #4sqf (pour Foursquare Fiction).


«Ça me dézingue: les gens se topent comme des malades dans des commerces. Ils utilisent Foursquare exactement comme on leur demande de l’utiliser. Déjà, ils étaient pistés par leur carte bleue, mais au moins, on ne les suivait que lorsqu’ils payaient. Là, ils se fliquent volontairement pour gagner des coupons de réduction. Franchement, on mérite mieux que ça! Déjà, l’espace réel est constamment envahi par la pub. Les promoteurs de Foursquare nous disent que «c’est ludique», mais c’est un jeu imposé, dont les participants doivent suivre servilement les règles. Nous ne sommes pas que des entités économiques. C’est une impasse que de vouloir reproduire le réel
dans le virtuel. La ville n’a plus d’autre imaginaire que les boutiques.»

«Il faut que les gens pourrissent la base de données. Comme on peut se toper n’importe où, on peut facilement devenir maire de l’Elysée, ou inventer des lieux. Il y a une fille par exemple qui crée des lieux où ont vécu des personnages de roman. Il y en a un comme ça de Neal Stephenson, Le Samouraï virtuel: les gens peuvent chausser des lunettes 3D et superposer au monde d’autres

décors, qui les satisfont plus. Aujourd’hui, tout est soumis à la propriété privée, même l’espace public. Tout le monde tente de s’approprier le réel, de déposer des brevets sur la moindre idée, la fiction est devenue subversive.»

Il cite à l’appui de cette conviction l’action pour «diffamation, injure, et préjudice pour atteinte à l’image» intentée par le marché Saint-Pierre à Paris, contre Lalie Walker, auteure de polars qui y a situé son dernier roman, «Aux malheurs des dames». La société qui exploite le lieu exige que «cesse toute distribution de l’ouvrage, son retrait de chaque point de vente, et deux millions d’euros de dommages et intérêts.»

«Je ne comprends pas ce besoin de dire à tout moment et à tous: je suis ici et maintenant. C’est tellement bien de ne pas savoir. C’est laisser la place à l’imaginaire, à la surprise, à l’enchantement. Sans compter que, du coup, quand on arrête d’alimenter le flux continu d’information, cela devient suspect. Un peu comme dans L’Honneur perdu de Katharina Blum d’Heinrich Böll. C’est l’histoire d’une secrétaire qui a pris l’habitude de se vider la tête en errant au volant de sa voiture. Elle héberge un jour par hasard un homme suspecté de terrorisme. Et comme elle ne peut justifier ses déplacements, elle devient, elle aussi, pour la presse et pour la police, une terroriste. Imaginons maintenant qu’un maniaque tue la serveuse (du café où nous nous trouvons) dans la rue derrière. Il n’est passé ici qu’une seule fois, mais tout ceux qui se so
nt volontairement signalés dans le bar se transforment en coupables potentiels.»

 

«Je ne me fais pas d’illusion: si moi je peux détourner ce service, d’autres le peuvent aussi. On peut imaginer que des fachos se mettent à ficher les gens. C’est pour sensibiliser les gens que je crée des “centres de fichage des riverains”, pour que quand ils se connectent, ils voient ce lieu dans leur voisinage et qu’ils se posent des questions. Quand certains indiquent clairement leur appartement, je laisse des messages:

“Il faudrait passer un coup d’aspirateur”, “la déco est sympa mais le frigo est vide”. A la longue, ils vont peut-être réagir.»

 

Disclaimer: Xavier Niel, fondateur de Free et membre de la société des amis de Mediapart, vient d'investir dans Plyce, sorte de Foursquare européen.

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