Iranian Stories, l'arme du web contre le silence

Faire parler les révoltes iraniennes, ou plutôt les révoltés. Comprendre ce mouvement, «première révolte médiatisée par ses propres acteurs», selon les mots de Thibault Lefèvre, journaliste à l'origine du projet. Donner la parole aux manifestants, rassembler les bribes d'informations collectées par les téléphones mobiles et éparpillées sur le web, ou stockées quelque part, jamais montrées. Offrir aux manifestants iraniens les moyens de témoigner d'un mouvement qui perdure. Tel est l'objet du projet. Iranian Stories est conçu en trois langues, le persan, l'anglais et le français, et trois étapes, «Testify», «Watch» et «Experience». Et pour permettre au plus grand nombre d'accéder au site, en particulier depuis l'Iran mais aussi depuis tous les endroits où seul le bas débit est possible, une version «légère» (en html quand l'autre est en Flash) a été développée en parallèle (les liens présents dans cet article renvoient vers la version html, à l'exception du premier).   

Iranian stories commence avec une plateforme de recueil de témoignages, Testify, opérationnelle depuis un mois et lancée en douceur afin de tester son efficacité et sa validité. Une interface d'enregistrement vidéo et audio permet au témoin de raconter ce qu'il a vécu, et d'envoyer des documents. Seule sa bouche est filmée, de façon à garantir son anonymat. Les témoignages recueillis sont stockés sur un serveur sécurisé, afin que personne ne puisse y accéder, ni remonter aux témoins. Ces derniers sont de leur côté invités à vérifier la sécurité de leur accès Internet.

 

 

Le témoignage de Be. est ainsi arrivé il y a deux semaines, grâce à Testify. Be. raconte un moment de la journée de l'Ashoura, cérémonie la plus importante du calendrier religieux chiite. Ce 27 décembre 2009, les partisans de Mir Hossen Moussavi et Mehdi Karoubi manifestent, et la répression s'abat. Le témoin est à l'hôpital, où arrivent les blessés, bras et jambes cassés ou blessés par balle. Il décrit  aujourd'hui comment ils ont été aidés à fuir, comment leurs noms n'ont pas été inscrits sur les registres.

Cinq témoignages ont déjà été recueillis puis authentifiés par un comité d'experts placé sous la responsabilité de Louis Racine, jeune chercheur présent en Iran lors des révoltes de 2009, entouré de Karim Lahidji, vice-président de la FIDH (Fédération internationale des droits de l'Homme), et de journalistes.

 

 

 

D'autres témoins ont été directement filmés par l'équipe d'Iranian stories. C'est le cas de N. qui décrit dans la vidéo ci-dessus ce qu'il a vu rue Vali-asr, à Téhéran, il y a exactement deux ans, le 8 juin 2009. En Turquie, à Ankara, Kayseri ou Nevcherir, trois villes qui accueillent de nombreux réfugiés iraniens, ou encore en Suède, à Londres ou à Paris, les journalistes ont rencontré et filmé, en mars et avril derniers,  les acteurs du mouvement. Et pour en construire le récit, ils ont pioché dans les 3000 vidéos récupérées sur Internet entre juin 2009 et février 2010 et précieusement archivées. «Ils nous ont donné leurs yeux», regardez: c'est la deuxième partie du projet, «Watch». Une vaste fresque interactive composée de vidéos qui décrivent jour après jour les dates marquantes des deux années écoulées. Exclusivement vues par ceux qui les ont vécues. «Le gouvernement a mis les journalistes étrangers dehors, rappelle en introduction Shirin Ebadi, prix Nobel de la paix. Internet est un outil pour vaincre la censure des gouvernements.»

«Watch», «espace de mémoire évolutif», accueille ainsi les premiers témoignages recueillis par Testify, et ceux tournés par la rédaction d'Iranian Stories. Il s'enrichira au fur et à mesure de l'arrivée de nouveaux documents. Des repères chronologiques, informatifs, permettent à l'internaute de n'être jamais perdu dans l'enchaînement des événements.

Enfin, certains témoins ont accepté de parler longuement, à visage découvert. Ce sera la troisième partie d'Iranian Stories, «Expérience», à découvrir à la fin du mois de juin sur Mediapart.  

Alors que «l'Iran prévoit de se créer une sorte d'intranet, de se couper du réseau mondial», redoute Thibault Lefèvre, «aujourd'hui, le soutien le plus important qu'ait le peuple iranien, c'est Internet», estime Masih Alinejad, journaliste qui a quitté son pays à quelques jours du scrutin de 2009. «Nous leur donnons la parole», telle est l'ambition d'Iranian stories.

(Extrait d'un article publié par Mediapart le 8 juin 2001)

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