Billet de blog 3 janv. 2009

Petite leçon de kurde par le premier ministre turc...

Le premier janvier, le premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan présentait ses vœux à la nouvelle chaîne publique TRT 6 pour son premier jour de diffusion : « TRT ses bi xer be ». Et de nombreux Turcs de prendre au passage leur première leçon de « kurmanci » -le kurde dit « septentrional » et parlé par la majorité des Kurdes de Turquie. « Bonne réussite à TRT 6 ».

Elif Kayi
Journaliste
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Le premier janvier, le premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan présentait ses vœux à la nouvelle chaîne publique TRT 6 pour son premier jour de diffusion : « TRT ses bi xer be ». Et de nombreux Turcs de prendre au passage leur première leçon de « kurmanci » -le kurde dit « septentrional » et parlé par la majorité des Kurdes de Turquie. « Bonne réussite à TRT 6 ».

Petit retour sur les vingt-cinq dernières années en matière de politique linguistique et à l’égard des langues de ceux qu’on a longtemps préféré appeler en Turquie « les Turcs des montagnes ». Après le coup d’état militaire de 1980, l’usage de ce qu’on appelle « la langue kurde » (en fait, il y a plusieurs langues kurdes et deux sont parlées en Turquie, le « kurmanci » cité plus haut et le « zaza » dans la région de Tunceli) est interdit en public par la loi de 1983, qui stipule que « la langue maternelle des citoyens turcs est le turc » et qu’« il est interdit d'utiliser comme langue maternelle d'autres langues que le turc et de se livrer à toute activité visant à la diffusion de ces langues ». Cette loi sera abrogée en mars 1991, date à laquelle l’interdiction des langues autres que le turc est levée. Cette autorisation ouvre une brèche étroite dans le chemin vers la reconnaissance des langues kurdes, avec de petites avancées. La vente de cassettes du célèbre chanteur kurde Siwan Perwer, exilé en France puis en Suède, ne se pratique désormais plus sous le manteau sur les marchés d’Istanbul. Liberté toute relative cependant. Plusieurs années de tabou linguistique font encore baisser la voix quand on prononce le mot « kurde » dans un lieu public. La parution de journaux en kurde devait normalement être rendue possible par la levée de l’interdiction, mais ces journaux sont régulièrement perquisitionnés, et doivent souvent cesser leur publication. Des poursuites judiciaires sont aussi intentées contre des journalistes. Le 20 octobre 1991, Leyla Zana est élue au Parlement turc dans la circonscription de Diyarbakir. Le jour de son prêt de serment, elle paraît avec un bandeau aux couleurs jaunes, rouges et vertes, les couleurs officielles kurdes et prononce en kurde : « Vive la paix entre les peuples kurde et turc ». Son immunité parlementaire, ainsi que celle de trois autres députés du même parti, est levée et leur parti DEP (parti de la démocratie) interdit. Ils seront condamnés à quinze ans de prison pour « appartenance à un groupe armé » et libérés en 2004 pour vice de forme.

Pourtant, à côté de ces graves entraves à la liberté d’expression, la percée continue, bien que très lentement. En 2000, des organisations humanitaires, suivies par Ismaïl Cem, ancien ministre des affaires étrangères, déposent une demande d’autorisation officielle de la langue kurde. Le 1er mars 2000, la Cour de Cassation d’Ankara reconnaît l’utilisation d’un prénom kurde -dans ce cas, le prénom féminin de Mizgin- décision faisant jurisprudence, et en septembre 2003, une circulaire du ministère de l’Intérieur ordonne aux autorités locales d’autoriser les prénoms kurdes, appelés «prénoms à consonance ethnique». En 2004, sous la pression de l’Union européenne et dans le cadre des négociations d’adhésion, la chaîne publique TRT est autorisée à transmettre des documentaires et informations en langue kurde, sans dépasser cependant 45 minutes quotidiennes. Depuis le 1er janvier de cette année, la nouvelle chaîne publique TRT 6 diffuse en continu des programmes en kurmanci, et devrait aussi diffuser des programmes en arabe, en farsi et en zaza.

L’arrivée au pouvoir en 2002 du parti AKP (Parti de la Justice et du Développement) a souvent été saluée comme porteuse d’espoirs concernant l’évolution de la situation des Kurdes et la reconnaissance de leurs droits culturels. Les critiques diront que l’agenda de ce parti « islamique modéré » pour certains, « islamiste » pour d’autres, se concentre sur d’autres priorités que la question des minorités en Turquie. On en veut pour preuve, par exemple, l’amendement à la loi fondamentale turque, adopté sous l'impulsion de l'AKP en février 2008 et finalement annulé par la Cour constitutionnelle, qui avait autorisé le port du foulard dans les établissements universitaires. Et ce, alors que d’autres questions majeures étaient de mise, comme le conflit avec les forces armées du parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) dans le Nord de l’Irak, où le PKK contrôle une partie des montagnes du Kandil. Le souci de l’image de démocrate du parti AKP, en particulier à l’étranger, peut aussi y jouer un rôle. Enfin, la déclaration en kurde de Recep Tayyip Erdoğan sur TRT 6 est aussi à replacer dans le contexte des élections municipales qui auront lieu en mars cette année et au cours desquelles l’AKP espère bien détrôner son concurrent dans les régions du Sud et du Sud-Est, le patri pro-kurde du DTP (Parti Démocratique du Peuple).

Militants et sympathisants du PKK ne voient pas d’un bon œil l’arrivée de cette chaîne dans le paysage médiatique turc et accusent les personnes participant à la production de ces émissions de « traîtres ». Jusqu’à présent, le PKK disposait en effet d’un certain monopole en matière de diffusion en langue kurde avec sa chaîne satellite Roj TV, qui émet depuis 2004 à partir du Danemark. D’autres critiques, plus modérées, craignent en effet que la chaîne TRT 6 soit utilisée comme outil de propagande d’Etat par le gouvernement turc. Le parti d’extrême-droite MHP (Parti d’Action Nationaliste) n’a pas attendu non plus pour s’attaquer au lancement de cette chaîne. Les propos du journaliste Arslan Bulut dans le quotidien Yeni Cağ Gazetesi, affilié à l’extrême-droite turque, illustre la position du MHP : « Le gouvernement devrait être « ethniquement aveugle » à mon avis […] Que se passera-t’il si les autres veulent des émissions en caucasien, arabe ou géorgien ? Ce qu’ils font est d’accepter le kurde comme langue officielle et de créer une nation au sein de la nation ». Même le parti d’opposition CHP (Parti Républicain du Peuple) se montre frileux face à cette action du gouvernement qu’il juge comme opportuniste à peu de temps des élections.

La journaliste Nagehan Alçı attaque dans le journal centriste Akşam ses confrères pour le manque de courage sur la « question kurde » : « Cette chaîne est une très bonne chose pour la démocratie turque mais pourquoi les intellectuels de ce pays écrivent le titre de leur article en kurde après ce geste du gouvernement. Ecrire en kurde n’était pas interdit. Pourquoi est-ce que ces intellectuels […] attendent un geste révolutionnaire du gouvernement pour le suivre ? Parce qu’il existe des barrières psychologiques à l’égard des Kurdes et de la langue kurde. »Il faudra laisser à cette nouvelle chaîne un peu de temps pour analyser sa portée et surtout, son contenu. Alors en attendant : sala we ya nû pîroz be ! Bonne année !

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