Billet de blog 5 mars 2009

Et si tous les Turcs ne naissaient pas soldats

Les pluies d’hiver ont fait place aux beaux jours sur la côté lycéenne du sud de la Turquie.

Elif Kayi
Journaliste
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Les pluies d’hiver ont fait place aux beaux jours sur la côté lycéenne du sud de la Turquie. Avec la chaleur et le soleil, les touristes, surtout des Anglais, réinvestissent petit à petit les ruelles du vieux centre de cette petite ville de la « Riviera turque ». Le petit restaurant de spécialités crétoises, lui, est fermé. Récemment, les gendarmes se sont présentés à deux reprises pour interpeller son gérant.

Prévenu par un ami, Turgut B.[1] a décidé de se faire discret en attendant que les gendarmes veuillent bien l’oublier. C’est dans son petit appartement, à une centaine de mètre du bord de mer, qu’il se cache depuis deux semaines. Devant une tasse de café et un paquet de cigarettes qui diminue à vue d’œil, il raconte. « Ne croyez pas que mon cas est unique », commence-t’il. « D’après de nombreux sites Internet, nous sommes environ 500.000 et selon le gouvernement turc, beaucoup plus encore ». Avant de lâcher : « J’ai 34 ans et je n’ai pas fait mon service militaire ».

En Turquie, difficile d’échapper au culte du militaire. Mustafa Kemal, fondateur de la République de Turquie en 1923 et surnommé « Atatürk », le père des Turcs, était avant tout une figure militaire. « Tout Turc naît soldat », sorte de dicton populaire, bien qu’en légère perdition, reste connu de tous. Tout homme âgé de 19 à 40 ans doit effectuer son service, d’une durée de quinze mois en général. Garants de la Constitution turque, les pouvoirs militaires ont toujours été extrêmement présents dans l’univers politique mais aussi dans la vie quotidienne du pays. Le dernier coup d’état militaire remonte seulement à 1980 et de nombreuses menaces ont été réitérées depuis. A cela s’ajoute une situation de guerre à la frontière avec l’Irak entre les forces armées turques et les fractions armées du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK). Des milliers de personnes, dont de nombreux politiciens, assistent aux enterrements des soldats tombés lors de ces affrontements, qu’on qualifie souvent de « martyrs ». Né dans une petite ville de la côte Marmara, Turgut ne connaissait presque rien à la politique avant de partir faire des études de gestion à l’université de Bolu, dans le Nord du pays. « Avant je pensais finir mes études et faire l’armée, comme toute le monde. J’étais presque un peu nationaliste », se souvient-il un brin amusé. « Et puis, j’ai commencé à me politiser, à réfléchir à la question de l’Etat, sa représentation, à d’autres problèmes comme la question kurde et j’ai décidé que je ne voulais pas faire mon service militaire ». Les objecteurs de conscience turcs sont peu nombreux. On estime leur nombre à environ soixante. Un rôle difficile à tenir, car, malgré les rappels à l’ordre de la communauté internationale et les rapports accablants, comme celui du Conseil de l’Europe en 2004, la Turquie refuse de reconnaître le statut d’objecteur de conscience. En 1991, la Cour constitutionnelle turque rappelait que l’article 24 de la Constitution, qui consacre le droit à la liberté de conscience, ne concerne pas l’objection au service militaire. Les militaires turcs jouissent d’une aura et d’une protection indiscutables. Quiconque s’oppose ouvertement au service militaire tombe sous le coup de l’article 155 du code pénal turc. L’article « Incitation du peuple contre l’armée » condamne de six mois à deux ans d’emprisonnement toute personne faisant acte de propagande pour décourager les gens d’accomplir leur service militaire, peine multipliée par deux si l’acte est commis à travers les médias. Osman Murat Ülke, premier Turc à avoir rendue publique son objection de conscience, est passé huit fois devant les tribunaux militaires entre 1995 et 1999 et a purgé en tout 701 jours de prison. Fin 2007, il recevait un nouveau courrier des autorités militaires lui signifiant qu’il devait purger une « peine restante » de 17 mois et 15 jours. En 2006, la Cour européenne des droits de l’Homme avait pourtant condamné la Turquie, qualifiant la situation d’Ülke de « mort civile ».Tous n’affichent cependant pas publiquement leur opposition au service militaire, même s’ils y adhèrent. « Les personnes comme Osman Murat Ülke sont de véritables combattants des droits de l’homme », explique Turgut. « Moi, je suis un simple anti-militariste, mais je n’ai ni le courage, ni la force de vivre sans arrêt entre la prison et les menaces. Alors je me cache ». En Turquie, il existe une distinction entre les objecteurs de conscience, ouvertement déclarés, et ceux qu’on qualifie de « fugitifs », dont les motivations sont diverses : antimilitarisme, employeurs soucieux de ne pas perdre leur entreprise ou commerce, chefs de famille, etc. Selon les estimations du Ministère de la défense, environ 14 millions de Turcs sont en âge d’être soldats et parmi eux, il y aurait 7% de fugitifs, ce qui représente presqu’un million de personnes. L’évasion est punie par l’article 63 du code pénal et les peines varient selon que le délit concerne un manquement à l’enregistrement auprès des autorités militaires, l’examen médical, l’enrôlement ou une désertion, allant d’un mois à dix ans de prison ferme. « Mon cas est le fruit d’une négligence administrative », continue Turgut, entre deux bouffées de cigarette. « En fait, pendant longtemps les autorités militaires semblaient m’avoir oublié et ne m’ont pas appelé. Il suffisait que je fasse profil bas ». La plupart des démarches administratives –travail officiel, achat d’un bien immobilier, délivrance du permis de conduire, etc.- requièrent le contrôle et l’aval de la gendarmerie, relais locaux des autorités militaires turques. Cette situation contraint les fugitifs à vivre dans une sorte de quasi-clandestinité et de jongler avec les règlements. «Officiellement, c’est un ami qui possède mon restaurant, moi je le gère. Mais je vis dans une petite ville. Et de fil en aiguille, ma situation a été connue et les gendarmes ont fini être au courant », soupire Turgut.

Depuis la fenêtre, on aperçoit un homme juché sur une bicyclette rouillée et instable, qui semble sortie d’un autre âge. Accroché au guidon, un morceau de carton sur lequel est écrit au feutre noir « Satilik », à vendre. Une image qui résume bien les retombées tragiques de la crise économique en Turquie. Depuis l’automne dernier, la plupart des entreprises ont commencé à débaucher sans ménagement. Et souvent sans préavis, une majorité des employés travaillant sans contrat de travail écrit. Seuls quelques rares chanceux reçoivent de maigres allocations-chômage.

Ironie du sort, la plupart des fugitifs voient dans cette crise leur lueur d’espoir. Chômage et difficultés financières poussent en effet de nombreux jeunes hommes à opter pour l’armée professionnelle. Au cours du seul mois dernier, plus d’un million d’hommes ont déposé un dossier de candidature auprès des autorités militaires, soit une fois et demie la capacité de ces dernières. Or la loi 1111 de la Constitution de 1982, qui régit le service militaire, autorise, en cas de sureffectif, à mettre en place un système appelé « service payant » (bedelli askerlik en turc) autorisant un certain nombre de jeunes hommes à effectuer un seul mois de service en l’échange d’une forte somme d’argent : l’équivalent d’environ 10.000 euros. Pour être mise en place, cette disposition –toujours temporaire- doit être votée par le parlement. Le premier décret est tombé sous le règne d’Atatürk en 1927. Dix autres ont été votés depuis. Alors qu’il s’agit officiellement de rééquilibrage des effectifs, le dernier décret visait à récolter des fonds après le terrible tremblement de terre en août 1999. Erkan B., professeur dans une école de soutien, avait 30 ans à ce moment-là. Fraîchement diplômé de littérature turque et turcophone, le jeune homme, natif d’Ankara, n’avait jamais envisagé de faire son service militaire. « Je passe la majeure partie de ma vie dans les bibliothèques et au milieu de livres. Je ne me serais jamais imaginé en tenue de soldat. En plus, je dois aider mes parents qui ont de très faibles revenus », explique-t’il. « Quand j’ai eu mon diplôme, il fallait que je fasse quelque chose. Pendant un moment, j’ai même songé partir à l’étranger ». Pour les Turcs résidant et travaillant à l’étranger, le service militaire payant est toujours possible, à hauteur d’un peu plus de 5.000 euros. Le décret de 1999 s’est alors présenté comme une véritable aubaine pour le jeune professeur. Certains ont eu moins de chance. « J’avais 25 ans quand le décret est passé en 1999 », soupire Turgut. « Un an trop jeune. Depuis j’attends le prochain ». Avec les sureffectifs et la crise économique qui bat son plein, beaucoup espèrent que le parlement vote bientôt un nouveau décret. Sur de nombreux blogs, les discussions fleurissent entre les fugitifs, lassés de devoir se cacher. « S’il ne sort pas cette année, le service payant, quand est-ce qu’il sortira ? Il doit sortir », commente un internaute sur le blog bedelliaskerlikistiyorum.com (Je veux un service militaire payant). Sur un autre, des internautes débattent des risques encourus par les fugitifs. Un internaute écrit qu’ils sont envoyés sur le front du Sud-est, à la frontière irakienne, par « punition ». Un autre avance que les fugitifs risquent trois ans de prison s’ils ne se manifestent pas auprès des autorités avant le 13 mai prochain. Sur le site bedelliaskerlik2009.net circule une pétition, signée par presque 1.300 personnes, dans laquelle les signataires expliquent leurs motivations : « Nous voulons le service payant pour pouvoir prendre soin de nos familles, embaucher des gens, payer des impôts. Nous ne fuyons pas à l’étranger et nous aimons notre pays ». Tous ne trouvent cependant pas juste le système de service payant, qui au final, favorisent ceux qui peuvent payer. Quand on sait que le salaire moyen turc dépasse difficilement les 400 euros mensuels, 10.000 euros paraissent énormes. Pour Turgut, la question est cependant vite réglée. « Bien sûr que c’est un système injuste et discriminant, et que la Turquie devrait reconnaître le statut d’objecteur de conscience. Mais personnellement, tant que celui-ci n’existe pas, je préfère payer, quitte à m’endetter ». Il n’est cependant pas certain qu’il en aura la possibilité. « J’en ai assez de ne rien pouvoir faire légalement par peur des contrôles et de jouer au chat et à la souris avec les gendarmes, alors je me suis fixé une date : décembre de cette année. Si d’ici-là, le parlement ne prend pas une décision, je me présenterai aux militaires ». Pourquoi cette date ? « Parce qu’alors, j’aurais trente-cinq ans et qu’à partir de cet âge, les recrues ne touchent pas aux armes. Au mois, je n’aurai pas un fusil entre les mains ».

[1] Nom changé

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