Erdoğan, premier ministre turc «néo-ottoman» et sauveur du Proche-Orient ?

Que fait le reste du monde devant la nouvelle guerre au Proche-Orient ? Dans la presse française, on apprend que l'Union européenne a dépêché une délégation de diplomates qui a fait étape dimanche en Egypte, avant de se rendre à Jérusalem, Ramallah et Amman.
Que fait le reste du monde devant la nouvelle guerre au Proche-Orient ? Dans la presse française, on apprend que l'Union européenne a dépêché une délégation de diplomates qui a fait étape dimanche en Egypte, avant de se rendre à Jérusalem, Ramallah et Amman. On apprend aussi que l'ancien premier ministre britannique Tony Blair, émissaire du Quartet de médiateurs pour le Proche-Orient, et Alexandre Saltanov, le vice-ministre des affaires étrangères russe, émissaire de paix du président Dmitri Medvedev pour le Proche-Orient, arrivent eux aussi. Tout ce petit monde va croiser sur son chemin le président français Nicolas Sarkozy, lui aussi en tournée entre Le Caire, Ramallah et Jérusalem. On attend aussi l’intervention du nouveau président américain Barack Obama. Le 2 janvier, Le Figaro titrait « Paris et Ankara relaient une Ligue arabe très divisée » et le 5, le journaliste Didier Pourquery, dans le duel du jour sur le site de Libération, évoquait –brièvement- deux pays actifs dans la crise actuelle du Proche-Orient : le Qatar et la Turquie. Pourtant, à quelques trois milles kilomètres, des deux côtés du Bosphore, certains crient littéralement à l’arrivée d’une nouvelle colombe : le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan. Richard Falk, professeur de droit international à l’université américaine de Princeton et rapporteur spécial des Nations-Unies pour les territoires occupés palestiniens écrit ainsi dans l’hebdomadaire turc de langue anglaise Sunday’s Zaman : « Avec les Etats-Unis devenant de plus en plus suspect quant à leur rôle d’ « honnête intermédiaire », en raison de leur soutien inconditionnel à Israël quelles que soient les circonstances, la Turquie possède à la fois l’opportunité et la responsabilité de remplir le vide diplomatique qui menace ». Hormis l’argument concernant la partialité des Etats-Unis à l’égard d’Israël, sur lequel je ne m’attarderai pas ici, on retiendra la manière dont l’auteur appuie le rôle à jouer par la Turquie au Proche-Orient. Commençons par un petit récapitulatif des relations entre la Turquie et Israël. La Turquie est le premier pays dit « musulman » à reconnaître l’Etat d’Israël en mars 1949, soit quelques mois seulement après le début de l’existence de celui-ci. En décembre de la même année débutent les relations diplomatiques entre les deux pays. L’aspect militaire joue depuis longtemps un rôle prépondérant dans les relations israélo-turques, avec la signature en 1966 d’un accord de coopération militaire. De manière simplificatrice, la coopération militaire s’entend par des contrats de livraison d’armes en provenance d’Israël, visant une modernisation de l’armée turque, en échange de la possibilité pour l’armée israélienne d’utiliser le territoire –terrestre ou aérien- de la Turquie pour ses entraînements. La Turquie est aussi un des premiers fournisseurs en eau potable d’Israël et les relations commerciales entre les deux pays sont importantes. Ces relations sont mal perçues dans le monde arabe. En 1996, le premier ministre turc de l’époque, Mesut Yilmaz rappelait que la Turquie n’avait aucunement l’intention de se soumettre aux pressions arabes à ce sujet. Pendant longtemps, La Turquie a été considérée comme « le cheval de Troie des Etats-Unis » ou le troisième angle d’un triangle « USA-Israël-Turquie », non seulement pas la plupart des pays arabes mais aussi à l’intérieur de ses propres frontières, notamment par les mouvances islamistes et certains fractions de gauche. Mais l’histoire ne saurait être l’histoire sans ses incessants changements et revirements. L’arrivée au pouvoir en 2002 du parti islamiste AKP (Parti de la Justice et du Développement), avec à sa tête le premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan, change le ton des relations avec l’Etat hébreu. Israël reste un partenaire militaire et commercial privilégié de la Turquie jusqu’à aujourd’hui et la Turquie reste par exemple une des destinations préférées touristiques des Israéliens. Le changement n’est pas radical, mais s’opère par touches symboliques. En mai 2004, lors d’une rencontre avec le ministre israélien des transports Joseph Paritzky à Ankara, le premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan utilise l’expression de « terrorisme d’Etat », se référant à une offensive militaire sur la bande de Gaza peu de temps auparavant, condamnée par l’ensemble de la communauté internationale –Etats-Unis y compris. La venue en février 2006 d’une délégation de cinq hauts responsables du Hamas à Ankara attire à la Turquie les foudres d’Israël, tout comme la visite du président iranien Mahmoud Ahmedinejad en août 2008. Le porte-parole du premier ministre israélien, Raanan Gissin, avait qualifié de "grave erreur" la visite du Hamas, se demandant "ce que penseraient les autorités turques si nous invitions Abdullah Öcalan [leader des séparatistes kurdes du Parti des travailleurs du Kurdistan emprisonné depuis 1999] à des entretiens à Jérusalem". En août 2006, lors de la guerre du Liban, la tension entre la Turquie et Israël monte encore d’un cran après que les services secrets israéliens aient déclaré qu’une grande partie de l’artillerie lourde envoyée par l’Iran en Syrie pour être ensuite acheminée auprès du Hezbollah libanais transitait par la Turquie, ce que nie cette dernière. Le quotidien turc Hürriyet avait fait état de deux avions iraniens, interceptés par la Turquie après que les services israéliens les aient accusés de transporter des armes, et qui se seraient révélés vides. Au niveau de sa politique extérieure, c’est un rôle de médiation que cherche à affirmer la Turquie depuis l’arrivée au pouvoir du parti AKP. Le conseiller en chef d’Erdoğan en matière de politique extérieure, Ahmet Davutoğlu, parle de « politique du zéro problème », qui doit traduire les efforts pour la paix mis en œuvre par la Turquie. A titre d’exemple, au mois de décembre dernier, le président pakistanais Asif Ali Zardari et son homologue afghan Hamid Karzai se rencontraient à Istanbul, sur invitation du président turc Abdullah Gül et ce bien que les deux pays n’entretiennent pas de relations diplomatiques. Au menu du jour : les Talibans qui combattent le gouvernement afghan et disposent de zones de repli dans la région incontrôlée du Nord-Ouest du Pakistan. Comment les combattre ? Doit-on dialoguer plus avec eux ? Le côté turc posa aussi la question d’un rapprochement entre les deux pays par le biais de projets économiques et infrastructurels. Après l’offensive paramilitaire du Hezbollah en mai 2008 sur fond de crise institutionnelle, Erdoğan intervint personnellement, laissant cependant le soin aux pays arabes de convier à un sommet pour la paix –ce fut le Qatar qui s’en chargea donnant lieu à l’accord inter-libanais de Doha. En Irak, alors que toutes les sonnettes d’alarme étaient tirées il y a environ un an devant l’imminence d’une intervention militaire turque dans le Nord du pays, Erdoğan se rend à Bagdad au mois de juillet et en revient avec un accord de coopération, pendant qu’un délégué spécial d’Ankara se charge d’établir des relations avec les Kurdes d’Irak du Nord. Au Proche-Orient, la Turquie souhaite littéralement « voler » le rôle de médiateur à d’autres, en premiers lieux aux Etats-Unis. Lors d’un discours en novembre 2008 devant la Brookings Institution, un think tank américain proche des Démocrates, Erdoğan déclarait : « Ceux qui interdisent à l’Iran de s’équiper de l’arme nucléaire ne devraient pas non plus posséder d’armes nucléaires », annonçant ainsi un changement de position à l’égard de l’Iran et une démarcation des positions américaine et européenne. Jusqu’à présent, la Turquie reconnaissait à l’Iran l’usage pacifique de l’énergie nucléaire mais pas le droit de s’équiper de l’arme nucléaire. Précisons que ce discours eut lieu quelques jours après que le candidat aux présidentielles américaines Barack Obama ait proposé sa médiation dans la dispute autour du nucléaire. Parallèlement à ces tentatives de réaffirmation politique, la Turquie cherche aussi à retrouver une certaine crédibilité auprès du « monde musulman ». S’imposer comme puissance régionale dans cette région passe pour la Turquie par une réaffirmation de son appartenance au « monde musulman ». L’engagement marqué au sein de l’Organisation de la Conférence Mondiale Islamique (OIC) -depuis 2005, l’OIC dispose pour la première fois de son histoire d’un secrétaire-général turc- et le langage utilisé par les dirigeants de l’AKP, faisant appel aux références religieuses, en témoignent. Lors d’un meeting du parti AKP à Antalya dimanche dernier, Erdoğan n’hésitait pas à dire en parlant d’Israël : « Allah punira tôt ou tard ceux qui portent atteinte aux droits des innocents ». Jusqu’à présent, la Turquie avait presque toujours été considérée par le monde musulman comme un « mauvais musulman », comme le pays ayant aboli le califat et installé un système laïc avec la République de Turquie. Ses relations avec les pays arabes avaient quant à elles toujours été teintées d’une méfiance historique –les Turcs ayant considéré pendant longtemps que les Arabes avaient « trahi » l’empire ottoman. Le parti AKP amorce ainsi sa confortation en tant qu’intervenant « musulman » dans les relations internationales et, par ce biais, en tant que médiateur entre l’Occident et l’Orient. Depuis le mois de mai, la Turquie était devenue le médiateur entre la Syrie et Israël pour la reprise de négociations, en particulier sur la question du retrait du Golan, ce à quoi la Turquie a mis un terme dès le début de l’offensive israélienne sur Gaza fin décembre. Le dimanche suivant le début de l’offensive israélienne à Gaza, le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan déclarait lors d’une réunion du parti au pouvoir AKP : « Je considère les actions d’Israël, alors que nous essayons d’amener la paix, ou soufflet à toutes les initiatives de paix. Ceci est un manque de respect envers nous ». C’est aussi en ces mots que s’est exprimé le député du parti AKP Murat Mercan alors qu’il remettait le lundi suivant le début de l’offensive sa démission du groupe amical interparlementaire Turquie-Israël : « Je pense aussi que cette opération est un signe d’irrespect à l’encontre de la Turquie ». Le premier ministre israélien Ehud Olmert s’était rendu le 25 décembre dernier à Ankara dans le processus de négociations avec la Syrie et les dirigeants turcs s’estimaient « floués » par cette nouvelle guerre. Alors, Erdoğan, nouveau sauveteur de la paix au Proche-Orient ? Le nouvel an du premier ministre turc a été chargé. Erdoğan a même devancé le chef d’Etat français dans sa tournée proche-orientale. Syrie, Jordanie, où il a rencontré aussi le président palestinien Mahmoud Abbas, Egypte, où il a appelé les ministres des affaires étrangères de la Ligue arabe à prendre l’initiative pour un cessez-le-feu immédiat et assurer la réconciliation entre le Fatah et le Hamas, et Arabie-Saoudite, où il déclarait : « Le Hamas a respecté la trêve. Mais Israël n’a pas levé les embargos. A Gaza, les gens ont l’air de vivre dans une prison ouverte. En fait, toute la Palestine ressemble à une prison ouverte. J’appelle le monde entier : pourquoi ne faites-vous pas preuve de la même sensibilité à l’égard de Gaza comme vous en avez fait preuve pour la Géorgie ? L’ONU, les Etats-Unis, les pays membres de l’Union européenne se sont mobilisés immédiatement pour la Géorgie. Mais maintenant, personne ne bouge pour Gaza. ». Lundi, le ministre syrien des affaires étrangères, Walid al Moallem, rencontrait son homologue turc ainsi que le président Gül à Ankara. Lors d’un meeting du parti AKP à Antalya, Erdoğan expliquait que la Turquie, qui est depuis le 1er janvier membre du Conseil de Sécurité de l’ONU, pourrait porter les conditions du Hamas pour un cessez-le-feu devant les Nations-Unies, en ajoutant pour la chaîne télévisée CNN Türk : « Le Hamas a complètement confiance en la Turquie ». Dans le quotidien islamiste Yeni Şafak, le journaliste Resul Tosun consacre la position privilégiée de la Turquie : « Il n’y a pas d’autre pays à part la Turquie qui puisse intervenir auprès des groupes palestiniens et des autres pays en tant que pays neutre (…) Les conditions ont amené la Turquie à devenir le pays à qui l’on fait le plus confiance dans cette région à nouveau après 100 ans. Les médias arabes ont commencé à discuter sur la position turque après le voyage de Mr Tayyip au Proche-Orient et ses explications. Et ils en sont arrivés à confesser que la Turquie n’est plus un pays problématique et est en train de devenir le pays qui résout les problèmes (…) La Turquie a prouvé qu’elle méritait d’être le leader du monde musulman à travers da politique internationale ». Dans le quotidien centriste Sabah, le journaliste Erdal Şafak souligne l’absence d’autres intervenants potentiels : « Qui peut arrêter les armes ? Les Etats-Unis et l’Union européenne ne peuvent pas car pour eux, le Hamas est terroriste. La Russie ne peut pas non plus car ses relations avec Israël ne sont en bon terme depuis la guerre en Ossétie. Qui reste-t’il ? L’Egypte et la Turquie. Selon l’expression du Figaro, le leader politique du Hamas, Khaled Meshaal, qui vit à Damas, ne fait pas confiance au président égyptien Hosni Moubarak et le décrit comme à la botte des Etats-Unis. Il reste seulement la Turquie comme candidat à la médiation qui soit porteur de confiance par les deux camps ». La réussite du rôle de médiateur de la Turquie dans la crise proche-orientale dépend d’abord de sa crédibilité tant dans la région du Proche-Orient qu’aux yeux de la communauté internationale. Historiquement, la Turquie n’entretient pas de relations particulièrement bonnes avec ses voisins arabes. Le changement opéré par Erdoğan, basé avant tout sur la mise en avant du caractère commun « musulman » n’offre pas forcément de garantie de succès. Concernant les relations avec Israël, historiquement en bon terme, le changement de politique récent de la Turquie a entrainé une perte de confiance. Dans le quotidien de centre-droit Milliyet, le journaliste Semih Idiz rappelle que la tournée proche-orientale d’Erdoğan n’incluait par Israël : « Est-ce qu’Israël prend Erdoğan au sérieux ? (…) Le journaliste du Jérusalem Post Herb Keinon a dit : « Pourquoi Erdoğan ne vient pas aussi en Israël ? (…) Il ne vient pas parce qu’il n’a aucune suggestion concrète à faire » ». Enfin, est-ce que la récente entrée de la Turquie au Conseil de sécurité de l’ONU suffit à faire de ce pays une puissance mondiale crédible ? Lors du G-20 dernier à Washington, Recep Tayyip Erdoğan tenta d’obtenir sans succès un rendez-vous exclusif avec le nouveau président Barack Obama après sa victoire aux élections présidentielles américaines. En Turquie, les démarches d’Erdoğan sont perçues par certains comme faisant partie d’une campagne populiste auprès de la population turque, visant à assoir définitivement le parti AKP comme seule alternative politique possible et ce, à deux mois des élections municipales, où l’AKP espère voler la vedette au parti d’opposition social-démocrate CHP (Parti Républicain du Peuple) dans la région d’Izmir, ainsi qu’à son concurrent pro-kurde dans les régions de l’Est et du Sud-Est, le DTP (Parti Démocratique du Peuple). Le commentateur politique Cengiz Candar qualifie ainsi la politique d’Erdoğan de « néo-ottomaniste » et opportuniste : « Ce voyage [au Proche-Orient] est un geste en direction d’un consommateur interne [turc] et a peu de chances d’aboutir ».Est-ce qu’Erdoğan peut réussir là où d’autres chefs d’Etat ont échoué ? Rien n’est moins sûr. Erdoğan a montré par ses déclarations qu’il n’était pas neutre face au nouveau conflit entre Israël et la Palestine. La partialité de sa position fait douter qu’Israël puisse percevoir la Turquie comme un médiateur neutre possible. Quant à sa capacité à influencer les pays de la Ligue arabe pour les amener à une proposition commune, les discordes entre l’Egypte et le Hamas -pour ne nommer qu’elles- ne semblent pas propices à conduire à un tel accord. Et au vu de la tournure des événements, une médiation vers un accord proche semble difficile, pour ne pas dire compromise.

 

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