Billet de blog 17 mai 2009

Sur les traces des Grecs dans le Sud de la Turquie

Depuis une quinzaine d’années, la côté méditerranéenne turque est devenue une destination de vacances hautement appréciée. « Paradis touristique » pour les uns, « attrape-touriste » pour les autres, la ville de Fethiye et ses environs, quasiment à mi-chemin entre Izmir et Antalya, n’échappe pas à la règle.

Elif Kayi
Journaliste
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Depuis une quinzaine d’années, la côté méditerranéenne turque est devenue une destination de vacances hautement appréciée. « Paradis touristique » pour les uns, « attrape-touriste » pour les autres, la ville de Fethiye et ses environs, quasiment à mi-chemin entre Izmir et Antalya, n’échappe pas à la règle. Dans la région qu’on surnomme « la ville des lumières », d’après l’ancien nom lycien de Fethiye, Telmessos, les distractions en tout genre de manquent pas : écumer les bars du désormais attrape-touristes Hisarönü, faire son baptême de l’air en parapente au dessus de la baie d’Ölüdeniz, partir en goélette pour une virée en mer… Pour beaucoup, la région de Fethiye est aussi une étape sur la route des Lyciens, cette population de navigateurs probablement originaires de Crète, qui s’installèrent dans la région montagneuse entre Antalya et Fethiye dès 1400 avant JC. Il n’y a pas si longtemps, peu de touristes s’aventuraient sur cette côte, car les portions de route goudronnée et les possibilités de logement étaient rares. Aujourd’hui, on peut circuler facilement presque partout, ce qui a malheureusement souvent conduit à une exploitation immobilière souvent anarchique. Il est cependant une autre histoire, plus récente, que beaucoup découvrent à leur arrivée. Pendant plusieurs générations, la région de Fethiye fut ainsi peuplée de Grecs chrétiens. Au musée de la ville de Fethiye, actuellement fermé pour cause de « restauration », rien ne mentionne cette époque. « En fait, nous avons beaucoup d’objets et de documents dans les archives », confie un employé, qui préfère conserver l’anonymat. « Mais ils ne font jamais partie des directives concernant les expositions que nous envoient les ministères de la culture et du tourisme ». Aujourd’hui encore, aborder le sujet de l’héritage culturel grec en Turquie se révèle difficile. Situé à huit kilomètres de la ville de Fethiye, le village de Kayaköy, aussi appelé Karmylassos, de son ancien nom lycien, et plus rarement Levissi, de son ancien nom grec, symbolise une page douloureuse de l’histoire de la République actuelle de Turquie. Lorsqu’on arrive de Fethiye par la petite route qui serpente au milieu de la forêt, un spectacle à la tragique poésie saisit le promeneur : une vue panoramique incroyable sur la vallée, avec en fond, les ruines des maisons en pierre de l’ancien village de Kayaköy, qui bien que sérieusement délabrées, tiennent encore debout. La plupart des guides touristiques anglophones surnomment le village « la ville fantôme ». Jusqu’au début des années 1920, le village était principalement peuplé de Grecs, les Rums, comme on appelle les Grecs d’Anatolie, un mot dérivé de « romain » qui fait référence à l’Empire romain d’Orient, c'est-à-dire l’Empire byzantin. En 1923, au lendemain de la guerre dite d’indépendance de la Turquie, la signature du traité d’échange des populations entre cette dernière et la Grèce entraina le départ d’environ 1,2 millions de Grecs de Turquie en Grèce, tandis que 400.000 musulmans turcs étaient déplacés des Balkans et de la Grèce en Turquie. Pour remplacer la population grecque de Kayaköy, renvoyée au lendemain de la signature du traité dans la région d’Athènes, des Turcs provenant majoritairement de la ville de Thessalonique, furent amenés au village. La plupart refusèrent de s’installer dans les maisons. Plusieurs théories circulent. Certains pensent que les maisons auraient été envoûtées par les Grecs avant leur départ. Mais la théorie la plus plausible est que le village, bâti sur une colline, souffrait de graves problèmes d’approvisionnement en eau et que les villageois auraient préféré s’installer dans la vallée. Aujourd’hui, de l’héritage laissé par les Grecs, il ne reste que des ruines. Entre 300 et 400 maisons, qui ont depuis longtemps perdu leurs toits. Une école de garçons et une école de filles, ainsi que deux chapelles en haut de la colline et deux églises datant du XVIIème siècle. Depuis plusieurs années, des rumeurs circulent, indiquant qu’une partie des anciennes maisons grecques devraient être vendues à des promoteurs touristiques étrangers. Il y a quelques semaines, le maire du village expliquait dans le journal anglophone local, « Land of lights », qu’il s’agissait en fait de sauvegarder le village. Le prix d’entrée d’à peine trois euros et les aides de l’Etat quasiment nulles ne permettent pas selon lui d’entretenir le village. Face à la colline, dans le restaurant Poséidon, Alper A. s’emporte contre le tourisme de masse qui dénature le village. « Les gens arrivent par cars entiers et ne restent parfois pas plus de cinq minutes ici », soupire-t’il. « Beaucoup de gens se servent de noms grecs pour attirer les touristes, rien de plus ». Dans son restaurant, Alper passe de la musique rembetiko. « Cette musique est un mélange des musiques des quartiers pauvres de Grèce, comme le Pirée et de la musique des Rums anatoliens qui ont été renvoyés en Grèce. ». Depuis quelques années, après la publication de deux anthologies de la musique rembetiko par l’artiste turc Mehmet Ketenceoğlu, certains Turcs redécouvrent cette musique. « Je suis un Dervisaki / Ah, je te dis/ Que j'ai été expulsé de Smyrne / Et je pleure toujours » raconte le chant rébète « To Prosfigaki ». Profonde nostalgie. C’est le sentiment qui se dégage aussi des ruines de Kayaköy. « Les chats pleurèrent pendant plusieurs jours ». C’est ainsi que l’écrivain anglais Louis de Bernières décrit dans son roman « Des oiseaux sans ailes » le quotidien du village imaginaire Eskibahtché -largement inspiré de Kayaköy- au lendemain du départ des Grecs. La vieille Ayşenine, ancienne habitante de Kayaköy, où elle passa la quasi-totalité de sa vie, et décédée le mois dernier à l’âge de 104 ans à Izmir, avait confié à de Bernières l’épisode des chats. Un car de touristes se gare au cœur du village. Des Australiens, pour la plupart d’origine grecque. Une vielle dame, appuyée sur une canne, avance à petit pas, un grand chapeau la protégeant du soleil. « C’est là que je suis née », explique-t’elle en montrant les ruines sur la colline. « Je voulais revenir une dernière fois ». Alors qu’elle avait deux ans, elle fut envoyée avec sa famille à Athènes. Sa famille ne s’est jamais habituée à la vie en Grèce et a préféré émigrer en Australie dans les années 1950. La pente est trop raide pour la vielle dame, qui se contente d’observer, en contrebas et les yeux embués, les murs de sa maison natale.

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