Pour toi Grain de Sel, ce trèfle à quatre filles

Qui l’a ouverte cette porte pour la dernière fois ? Marie-Laure ou moi ? Les deux petites dernières à avoir les clefs de la maison. Qui a laissé les clefs sur le buffet pour la dernière fois? Toutes les quatre — très certainement — avons dû nous diriger vers la salle à manger puis revenir à la cuisine. Il n’y avait personne. Forcément. Très certainement, nous avons dû poser notre sac sur la table.

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Grain de Sel

Qui l’a ouverte cette porte pour la dernière fois ? Marie-Laure ou moi ? Les deux petites dernières à avoir les clefs de la maison.

Qui a laissé les clefs sur le buffet pour la dernière fois?

Toutes les quatre — très certainement — avons dû nous diriger vers la salle à manger puis revenir à la cuisine. Il n’y avait personne. Forcément. Très certainement, nous avons dû poser notre sac sur la table, notre manteau sur le canapé. Et très certainement, nous avons dû nous asseoir.

Anéanties.

Très certainement.

Nous sommes-nous regardées ? Que nous sommes-nous dit ?

Je n’ai aucun souvenir.

Certains diraient occulter, refouler.

Pourtant, nous avons bien dû faire ces gestes là. Comme nous les avions faits des centaines et des centaines de fois en quarante ans.

Nous voulions être seules toutes les quatre, sans les enfants, les petits-enfants, sans les époux. Ils viendraient un peu plus tard. Pour cette dernière fois, nous voulions être seules. Les quatre sœurs, comme un trèfle à quatre filles qui porte bonheur. 

 

Un moment de vertige. Où aller ? Par quoi commencer ? Chacune a dû partir dans une pièce, s’approprier ce qui n’était déjà plus, humer, sentir, ressentir, s’emplir. Et puis, nous avons dû revenir vers le cœur, la cuisine. C’est là que notre mère était notre mère. Nourricière. Nous l’avions vue préparer des repas, tant et tant de fois ! Les nôtres bien sûr et puis la maison était toujours pleine d’invités, mais aussi pour les autres. C’était son métier. Cuisinière à domicile. Il y avait toujours des fumets, des senteurs, des gâteaux, des mokas, des pièce-montée qui s’élaboraient, des plats qui mijotaient, des viandes qui rôtissaient.

Nous avons ouvert toutes les portes, tous les placards.

Je peux prendre ça ?

C’est moi qui pose cette question. Ça, c’est une vieille écumoire en aluminium, toute cabossée. Je revois ma mère écumer les bouillons, égoutter les pâtes.

Prends ce que tu veux.

Mes sœurs me répondent mais ne me regardent pas, trop occupées elles aussi à choisir ce qui dans leur cœur leur paraît le mieux représenter notre mère.

Je peux prendre ça ?

C’est Marie-Laure qui saisit un bâton à pâte. Notre mère était cette mamma italienne qui pour un temps encore avait fait les pâtes au bâton.

Prends ce que tu veux.

Sylvette touche tout, repose tout. Et puis, finalement :

Je prends ça.

La plus vieille casserole. Même pas le chien de madame V. le clébard le plus horrible que je n’aie jamais vu, n’en voudrait pour sa pâtée.

Si tu la sors pour le mariage de tes petits enfants, tu vas faire un tabac !

Qu’est-ce que tu vas cuire, là-dedans ? Ton cochon d’Inde ?

Je récupérerai aussi un battoir en bois — un de ses frères lui avait gravé la lettre C sur le manche — avec lequel ma mère lavait le linge dans les beaux quartiers, pour gagner trois sous.

Un couteau hachoir à viande — à tête de lapin — qu’un autre de ses frères lui avait fabriqué.

Deux dessous de plats confectionnés avec l’aluminium récupéré je ne sais où. Toujours ses frères.

Des frères ? Elle en avait cinq. Plus jeunes qu’elle et qu’elle a presque entièrement élevés.

Un presse-purée qui n’en finit pas de rouiller, que je ne me résous pas à jeter.

Un plat dans lequel elle nous servait sa crème anglaise.

Une pile d’assiettes dépareillées.

Un napperon que je lui avais brodé pour la fête des mères, lorsque j’étais à l’école primaire.

 Les obejts de ma mère

J’ouvre un des deux tiroirs de la table en formica, celui que j’ai toujours évité de toucher. Il y a là encore le cendrier de mon père et un petit opinel. Deux objets d’un père et d’un fils.

Marcelle ? L’aînée ? Qu’a-t-elle pris dans cette cuisine? Je ne m’en souviens pas. Prendre n’est pas dans notre vocabulaire. Notre mère ne nous a pas appris ce mot. Elle n’a jamais pris, elle n’a jamais vendu. Elle a donné. Toute sa vie. Jamais échangé, jamais vendu. Toutes les quatre, nous avons hérité de ce don. Le don de donner.

Nous ne nous sommes pas épiées pour savoir qui prenait quoi. Chacune d’entre nous avait une mère différente. Chacune d’entre nous avait des souvenirs différents. Des rêves différents. Un imaginaire différent. Pourtant issues d’une même racine. Comme le trèfle à quatre feuilles. Aucune foliole identique à une autre. Ce que prenait l’une, n’intéressait pas l’autre. Ses aiguilles à tricoter, à crocheter, sa machine à coudre, sa travailleuse, tant d’objets que je ne voyais pas et qui remuaient le cœur de mes sœurs.

Seules les photos avaient de l’intérêt pour Marcelle Elle avait trouvé les albums, elle les feuilletait.

Regardez. Elle nous avait dit qu’elle s’était séparée de toutes les photos de X. Ce n’était pas vrai… Elle les a toutes conservées.

La seule surprise fut là. Nous avons vidé la maison de notre mère qui venait de mourir. Et n’avons rien trouvé d’anormal, de trouble, aucun accroc, aucune aspérité, aucune saleté. De l’ordre, du net, du clair, du propre. Du minimum. Elle nous avait bien préparé le terrain, pour nous faciliter la vie après sa mort. Elle avait mis de côté deux millions pour son cercueil. Elle ne voulait pas qu’on dépense un seul sou. Vous me jetterez sur un tas de fumier avait été son testament. Ce n’était pas qu’une formule pour elle. Nous l’avons jetée aux côtés de notre père et de notre frère.

Des formules, elle en avait, des lapidaires. Que me reste-t-il d’elle ? À vivre avec les boiteux, on finit par boiter en italien. Et celle-ci, que j’ai failli garder en en-tête de mon blog : Même pas le chien, il remue la queue pour rien !

Ses vêtements ont été donnés. Impeccables. Neufs. Jamais portés. Et d’autres cadeaux que nous lui faisions. Elle n’en voulait pas. Gardez votre argent, nous disait-elle, toute colère. Acheter, acheter, vous n’avez que ce mot-là à la bouche !

Ses meubles ? Pas grand-chose. Et puis, nous quatre, nous ne manquions de rien. Les plus intéressants ont été donnés. Nous, nous avons récupéré les trucs de bric et de broc qui serviraient à la cave, au grenier, dans un coin d’atelier…

J’ai une petite voisine qui aurait besoin de ça. Je peux lui donner ?

Quelle question ! Tiens, donne-lui ça aussi.

Pas de dispute, pas de jalousie, quand il n’y a que l’amour à partager.

Venez voir ce que j’ai trouvé.

C’est Sylvette qui est dans la chambre de notre mère. Je me fige un instant. Franchir le seuil de sa chambre, ouvrir ses armoires, les vider… Cela me gêne ; il me semble qu’il y a quelque chose du sacrilège.

Sylvette s’est coiffée d’un chapeau de deuil avec une voilette qui lui recouvre le visage. Un chapeau que je n’avais jamais osé regarder auparavant.

— Elle le portait quand Sylvain est mort. C’était horrible. On avait recouvert tous les miroirs, tous les lustres de la maison d’un tissu noir. J’étais toute seule. Tout le monde m’avait oubliée. Tout le monde était en bas, autour du cercueil et moi, j’étais seule, en haut, dans la chambre. Je pleurais. Personne ne venait me voir. J’avais peur et puis… quelqu’un a monté l’escalier, très péniblement. C’était tante Ida. Elle m’a dit : « Ne pleure plus ma cocotte, je vais dormir avec toi » Alors…

Sylvette cesse de nous raconter son histoire. Elle rit d’un petit rire triste. Nous attendons la suite. « Je ne savais pas qu’elle avait un pied en bois… Elle l’a enlevé avant de se coucher à côté de moi, alors… J’ai hurlé encore plus fort. »

Et nous voilà toutes les quatre parties d’un fou rire que nous n’arrivons pas à réprimer. Un fou-rire en larmes. Je me calme la première.

— Où est-ce que j’étais, moi, quand on lui a appris la mort de Sylvain ? J’avais deux ans. Je devais bien être quelque part ?

 !! ??

 !! ??

Étais-je dans ses bras ? Ai-je senti le cœur de ma mère s’arrêter de battre quand on lui a appris la mort de son fils unique? Cette question me taraude. Et personne ne peut me dire où j’étais, à qui l’on m’a confiée pendant toute cette période de deuil.

 

La porte s’ouvre. Voilà les enfants, les petits-enfants, les époux. Toute une descendance qui va, en un clin d’œil vider un appartement, une vie. C’est rondement mené. Sans oublier la cave, le grenier, la petite écurie et la volière dans lesquelles — autrefois — elle élevait des poules, des lapins, des canards, des pigeons. Le camion-benne est vite plein. Les coffres de voitures aussi. Chacun a repéré l’objet, le gadget, le mouchoir à dentelle, le petit bonnet crocheté qu’il gardera en relique… quelque temps. Chacun a une grand-mère différente.

Qu’est-ce que c’est ?

Un martinet.

À quoi ça sert ?

On prend le cactus ?

— Oh non !

Si.

Mon époux tient à ce cactus. Lui rappellerait-il sa belle-mère ?... En tout cas, je ne veux pas le voir dans la maison. Je déteste ces plantes laides, ces ramassis de poussière, et celle-ci pour être laide, elle l’est ! Ma mère était la reine de la bricole. Elle avait attaché les diverses branches qui fichaient le camp avec des bouts de ficelle, les avait tuteurées avec des vieilles fourchettes. Un vrai spectacle en chlorophylle !

Eh bien, cette année — vingt-deux ans après la mort de ma mère — ce cactus a fleuri magnifiquement. Tous les étés, il orne notre terrasse. Merci à Camille (mon époux) de ne pas l’avoir jeté.

En fin de journée, l’appartement dans lequel ma mère a vécu quarante ans, est vidé entièrement. Époux, enfants et petits-enfants repartent. Nous quatre, les quatre sœurs, nous restons. Nous attendons l’employé de la société immobilière à qui ma mère louait son chez-soi, notre chez-nous.

Il sera à l’heure. L’état des lieux ne pose aucun problème. Nous signerons là où il nous demandera de signer.

Merci mesdames. Vous pouvez y aller.

Y aller ? Mais où ? Où aller sans notre mère et sa maison ? Où aller lorsqu’il n’y a plus de racines ? Où allons-nous tous nous retrouver maintenant ? Autour de qui allons-nous nous agglomérer ?

Elle ne nous a rien laissé en héritage. Pas de lettre, pas de testament, pas d’ukase, pas de paroles qui pétrifient, pas de dernières volontés qui aliènent (elle savait à peine lire et écrire), pas de maison qui enchaîne, pas d’objets de valeur qui fracassent les fratries.

Nous n’avons plus rien que sa générosité qu’elle nous a transmise à toutes les quatre et l’amour de la cuisine. Le luxe.

 

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