La scie.

Bonjour à tous, Défi en ces temps de relatif désœuvrement : chaque jour, je posterai ci une nouvelle à lire. Je ne parlerai pas de confinement, promis ! N'hésitez pas à commenter, à donner votre avis... Un thème général : les objets. Aujourd'hui, nouvelle n°4 : la scie. Bonne lecture !

Zone interdite, tabou, le bâtiment est l’ancien atelier de mon grand-père. Depuis sa mort, les outils sont restés intacts, à leur place, comme attendant son improbable retour. Grand-mère seule a le droit d’y pénétrer et par la porte ouverte j’observe ces objets aux noms merveilleux : l’immense varlope, la scie à chantourner, l’établi, l’étau et ses mordaches, tous ces instruments aux manches de bois polis par le travail qui témoignent, à travers leur efficacité évidente et simple, d’une intelligence humaine, astucieuse et créative, guidée par le souci constant du moindre effort.


Ces outils simples et efficaces me semblent résumer la condition humaine : le travail est une punition nécessaire que l’intelligence s’emploie à rendre la moins pénible possible. C’est pourquoi un je-ne-sais-quoi qui est l’exact contraire du miracle oblige les outils à apparaitre sous une forme élégante qui en apaise l’usage.

La scie, par exemple, me fascine. Le bruit que font ses dents quand elle mord le bois des bûches, différent selon le sens de déplacement du bras, un va-et-vient comme le mouvement d’un archet, est une musique. Grand-mère m’explique qu’il faut qu’une lame de scie chante : c’est le signe qu’elle est bien aiguisée. Et quand, à force, ce n’est plus le cas, on l’emmène chez Tonton Jules qui seul saura lui redonner de la voix.
La scie est constituée de trois plats de chêne, d’une lame de métal et d’une corde, l’ensemble formant un grand rectangle simple et élégant : deux montants verticaux, parallèles, maintenus en leur centre par par un troisième, plus long, à l’aide de chevilles. En bas, la lame de métal est maintenue en tension par la corde toronnée dont une languette de bois dur permet de régler la force. Une fente discrète dans la traverse en interdit la rotation après le réglage. L’ensemble dégage une légèreté qui contredit sa fonction, comme si l’outil s’excusait par avance de son efficacité. Il se fait modeste dans sa présentation, il n’exagère pas, ne force pas le trait, n’essaie pas d’impressionner ; il a une tâche à exécuter, nécessaire mais blessante pour son confrère Arbre, mais c’est un professionnel et le travail sera propre.
La lame est la seule pièce de métal de la scie : elle est essentiellement constituée de bois, le matériau même qu’elle est sensée travailler et cela ravit mon esprit. Ainsi, il est facile d’imaginer que cet outil permettre d’en fabriquer un autre, en tout point semblable. Faite du même matériau, la scie est familière du bois, elle saura le travailler avec finesse et amabilité, deux qualités que n’auront pas les outils électroportatifs que je découvrirai plus tard.

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