Je me souviens de "mes pommes"

Tomber dans les pommes, s' évanouir, se pâmer, perdre connaissance, se trouver mal, défaillir voir trente six chandelles, chavirer ...

 © dr © dr
Je ne me souviens plus très bien quand cela a commencé, sans doute tôt dans l’adolescence; j’avais des malaises – oh rien de grave bien entendu – ce qu’on appelle maintenant couramment des malaises vagaux. Je ne tombais pas vraiment dans les pommes *, j’avais juste "des vapeurs" : nausée, chaleur, sueurs, voile noir, jambes qui flageolent.

Ado, je vivais cela comme une trahison d’un corps qui m’avait été livré avec des imperfections qu’il fallait maintenant supporter, un défaut de fabrication, un truc pénible qui survenait à l'improviste, une sorte de tare qui faisait de vous une mauviette. 

Bon, à force, j’avais fini par repérer les conditions favorisantes : les bains trop chauds par exemple, mais à quoi bon se laver sans avoir le plaisir de se faire ébouillanter et d’infuser ensuite pendant une heure dans la baignoire, tranquille, peinarde. Il y avait aussi les stations debout prolongées, complètement immobile, parce que les parents causaient interminablement avec des gens rencontrés dans la rue, au lieu de faire ce qui était prévu.

Devenue adulte cela est passé peu à peu mais c'est revenu un jour dans une sorte d’apothéose.

En tant qu' étudiante en médecine – externe – il fallait aider au bloc d’orthopédie, tôt le matin, pour observer l’intervention. L’horreur totale ! Non pas parce que j’étais impressionnée par la vue du sang, mais j’étais submergée par l’ENNUI. Une intervention c'est finalement très lent, et puis la participation consistait surtout à tenir les écarteurs, les jambes  – c'est lourd ! – et les bras des opérés, forcément de travers, en se faisant régulièrement houspiller par le chirurgien qui, pendant ce temps, parlait avec les infirmières de son weekend, quand il ne commentait pas l’anatomie de la dame qu’il opérait. Je me souviens de ces « ah, celle- là c’est une fausse maigre » tandis qu’il incisait la peau  avec le scalpel.

Je n’y comprenais rien, je ne voyais rien, et on ne m’expliquait rien, et du coup cela m’intéressait autant que le démontage d’un carburateur. L’attente jusqu’à la fermeture de la plaie n'en finissait plus et il fallait patienter sous le scialytique en transpirant dans la casaque. 

Alors un jour, au milieu  d’une intervention chirurgicale, je suis tombée à la renverse sans crier gare. Juste le temps d’entendre, dans mon brouillard,  le chirurgien qui criait aux infirmières « Faites gaffe, elle est en train de partir, elle est en train de partir ! », et un autre me dire « lâche tout, lâche tout ! » car je devais m’ accrocher aux champs opératoires comme à une bouée de sauvetage ! 

Lâchant la table, je fus finalement retenue par les infirmières, j'ai chuté sans dommage collatéral (! ), et me suis remise rapidement sur pied. Juste après, je me suis sentie merveilleusement bien, soulagée, sans saisir au début la raison de ce bien être. Mais en remontant au vestiaire j’ai compris qu'en m'évanouissant, j’avais démontré sans conteste mon inaptitude. Mon corps et moi étions réconciliés et avions pris la même décision : se barrer, s'envoler, se casser de cet univers  et par la suite je ne  suis plus jamais revenue dans un  bloc (sauf qu'en tant que patiente parce qu’il a des impondérables!).

* Tomber dans les pommes

L'apparition de cette expression est confirmée en 1889, mais l'origine réelle en est inconnue.Certains ont supposé que les 'pommes' étaient une déformation de pâmes (tomber en pâmoison, s'évanouir), mais ce terme n'a plus du tout été employé depuis le XVe siècle et il est donc extrêmement peu plausible qu'une déformation verbale ait pu avoir lieu au XIXe siècle.

L'origine la plus probable, viendrait d'une locution que George Sand emploie dans une lettre à Madame Dupin, dans laquelle elle écrit "être dans les pommes cuites" pour dire qu'elle est dans un état de fatigue avancée, à rapprocher de l'expression être cuit. Cette locution, peut être influencée par l'ancien se pâmer, aurait donné l'expression actuelle.

 

Article republié après corrections

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.