La Panpan

Même pendant les vacances d'été, c'est dur de se lever à trois heures et demie du matin. Surtout que la surexcitation a perturbé un sommeil que l'on aurait voulu paisible. Car en ce jour de juillet 1961, c'est le grand départ ! Comme chaque année, la famille, au grand complet, va franchir, d'une traite, les 850 kilomètres qui séparent Dunkerque de Saint-Étienne pour la visite annuelle aux oncles, tantes, grands-parents, cousins et cousines. L'aventure sera grandiose ! Dame, nous allons traverser les trois-quarts du pays à folle allure, vu qu'à cette époque, les limitations de vitesse sont inconnues des automobilistes comme des pandores. Les 9000 morts de cette année-là pourraient en témoigner s'ils étaient encore parmi nous…

Et cette expédition dantesque, c'est à une automobile exceptionnelle que nous la devons : la Panhard Dyna Z, affectueusement surnommée la Panpan par ses inconditionnels, qui fait la fierté de son conducteur, à savoir mon père. En conséquence, la mienne aussi.

Dans la cour de récréation, il est coutumier que les culottes courtes se demandent les unes aux autres « qu'est-ce-que t'as comme bagnole ? » - vous noterez que l'on ne dit pas « quelle est la voiture de ton père ? » Aronde, 403 et autres 4 CV sont les réponses les plus fréquentes. J'attends mon tour avec impatience. Et c'est toujours avec une triomphale fausse modestie que je réponds, après quelques secondes de silence, afin d'entretenir le suspense : une Dyna Panhard ! 

La deuxième question arrive invariablement après que j'ai dévoilé mon secret : « et elle monte à combien ?  Plus de 140 ! » Et là, mes camarades de plume sergent-major poussent un ouah spontané, plus proche de la jalousie que de l'admiration. Mais je m'en fous, j'ai fait mon petit effet et ma cote grimpe plus sûrement qu'au classement ATP du jeu de billes de mon CEG où je ne me débrouille pourtant pas trop mal.

Il est vrai que mon père possède la plus aboutie des Panpans, celle avec le moteur Tigre qui développe la bagatelle de 50 CV, puissance exceptionnelle pour l'époque, grâce à son minuscule bicylindre, une véritable pièce d'orfèvrerie qui fait un drôle de bruit d'où le surnom affectueux donné à la Panhard.

À 4h30, nous montons dans la merveille de la route. Toute en rondeurs, aérodynamique, sa peinture jaune reluit sous la pâle lueur des réverbères. Et pour cause, hier, c'est moi qui l'ai lavée soigneusement puis « simonisée », du nom du produit que l'on utilisait à l'époque le Simonis. Mon père m'a donné 5 francs pour cette besogne. Une fortune qui enjolivera mes vacances, rejointe par les sous que ne manqueront pas de me donner mes tontons et mes tatas. Je pourrai peut-être m'acheter le canif de mes rêves et m'offrir, s'il me reste quelques piécettes, les roudoudous dont je raffole.

Les bagages ont pris place sans difficulté dans l'immense soute. Mon frère aîné, ma petite sœur et votre serviteur, le cadet, nous installons sur la banquette arrière où nous disposons de toute la place désirée pour faire les andouilles pendant tout le périple. Je ne sais plus qui a dit : « dans les ménageries, les animaux se comportent assez dignement, sauf les singes. On sent que l'homme n'est pas loin... » Ce qui s'applique parfaitement à notre fratrie, au grand désespoir de ma mère, gardienne de zoo pendant tout le trajet. Depuis, heureusement, on a inventé les ceintures de sécurité pour protéger les parents.

Et c'est parti pour plus de douze heures d'aventures ! Il faut vous dire que mon père ne conduit pas. Non. Il cravache la mécanique, la main gauche cramponnée au volant et la droite jouant du levier de vitesse avec rage pour tenir la moyenne et, si possible, battre celle de l'année dernière, son objectif non avoué, pied au plancher. Derrière son volant, papa ressemble plus à un pilote de l'Aéropostale luttant avec héroïsme contre les éléments déchaînés aux commandes de son biplan qu'à un brave père de famille emmenant tranquillement sa tribu en vacances. Tout juste s'il ne porte pas le serre-tête de cuir et les lunettes d'aviateur.

Pour mon géniteur, les fameux éléments se nomment tracteur, poids-lourd, 2 CV qui se traînent comme des larves et tous les lambins qui se prélassent sur les nationales. Pour Roger, la route est une croisade dont le Graal en est la sacro-saint moyenne. Dunkerque Saint-Étienne, c'est sa jungle d'asphalte à lui, ma mère faisant une Marilyn tout à fait crédible, si l'on ne s'attarde pas trop sur le fait qu'elle est brune. Et sans faire honte à la mémoire de Roger, il restera un fou du volant jusqu'à la fin de sa vie. Mais à nos yeux d'enfants, il est un chevalier du bitume.

Nous traversons successivement Bergues, la première étape, 10 kms après notre départ, où ma sœur demande déjà « si on est bientôt arrivés », Lille, Paris avant de fouler la mythique Nationale 7, la Route 66 des Français, que nous quittons à Roanne pour la dernière étape de l'équipée sauvage.

À mon tonton, qui nous attend chaque année en compagnie de ma Grand-mère, dans son modeste logis du quartier du Soleil, mon père dira négligemment « j'ai mis à peine douze heures », aussi bêcheur que je l'étais devant mes copains dans la cour de récréation…

Le voyage de retour sera moins glorieux. À Saint-Martin-d'Estréaux, papa loupera un virage et nous entrerons en collision frontale avec une robuste Peugeot, après quelques tonneaux. Par miracle, les occupants des deux voitures s'en sortiront quasiment sans une égratignure. Et la belle Panpan finira à la casse.

J'ai toujours dans ma tête le bruit de crécelle du fameux moteur Tigre et quand, trop rarement, je croise la Dyna Z d'un collectionneur, j'en ai presque les larmes aux yeux.

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