Angleterre... de rencontres

Outre mon ami Percy Peck, lors de mes séjours à Tavistock, je fréquentais un vieux couple de professeurs de littérature romane, les Dun's, qui habitaient juste en face et n'hésitaient pas à me faire partager les petites festivités locales ou à me faire rencontrer des personnages originaux.

 

C'est ainsi qu'un soir de novembre, nous nous enfoncions dans la brume d'un Dartmoor sauvage où vivaient en liberté les moutons par milliers, des vaches et des poneys dont les villages et les villes se protègent par moult barrières et barreaux scellés dans les voies pour leur interdire l'accès.

 

Seuls quelques arbustes et rochers venaient casser la monotonie de la lande rousse qui s'étendait à perte de vue et les rares véhicules croisés obligeaient à se garer tellement les voies étaient étroites. Un petit signe de la main au conducteur d'en face et l'on continuait notre chemin vers une destination qui ne m'avait pas été révélée, attentifs aux animaux qui se baguenaudaient dans le noir sur le goudron.

Nous allions à une fête organisée par la Scottish Society à l'occasion de l'anniversaire d'un fait d'armes, oublié depuis des lustres par les Anglais, mais dont chaque Ecossais chérissait la mémoire en son cœur... Pendant une semaine, j'avais consenti à apprendre quelques pas de leurs danses traditionnelles, convaincu de pouvoir y échapper le moment venu.

 

Soudain, dans le halo des phares de leur vieille Jaguar, apparurent de très hauts murs d'enceintes installés au bas d'une colline. Alors qu'aucune autre demeure n'existait à la ronde, le gigantisme de la construction imposait le respect. Et pour cause, en quelques minutes nous nous trouvions devant l'entrée de Princetown, une des plus célèbres prisons britanniques.

J'appris ainsi que de 1806 à 1809, cette bâtisse fut érigée par des prisonniers français capturés lors des guerres napoléoniennes et que nous leur devions aussi le pavage de toutes les routes qui sillonnaient le Dartmoor. C'est donc dans cette prison que la Devon Scottish Society organisait sa charity party avec pipes et cornemuses, kilts et poignards dans les chaussettes. Seuls les prisonniers d'origine écossaise étaient conviés dans la salle réservée à cet effet et je mis peu de temps à constater que cette prison n'était réservée qu'aux hommes... Bonjour l'ambiance !

Tous les efforts de ces amis francophiles visaient à me faire toucher du doigt la réalité de la vie dans cette petite ville de Tavistock et c'est naturellement qu'ils me proposèrent de les accompagner une fin d'après-midi de juin chez Mrs Beevers où devait nous rejoindre Percy Peck pour m'apprendre les subtilités du bridge.

C'est dans une énorme maison, sorte de manoir planté au milieu de parterres fleuris de couleurs pastel, où les rodhodendrons muticolores avaient partie belle, que Mrs Beevers partageait avec son pékinois Oxy les dernières années de sa longue vie.

La décrire relèverait d'un exercice redoutable, certes, elle avait dû être vraiment très belle, grande, élancée, élégante et fière comme seules savent l'être les Anglaises.

Mais aujourd'hui, c'était une femme rabougrie qui ayant perdu de sa superbe abusait du fond de teint et du maquillage. En un mot comme en cent, j'avais devant moi la copie conforme de Barbara Cartland, toute de rose vêtue, couverte de bijoux, le pauvre Oxy dans ses bras de peur qu'il ne s'échappe dans le vaste parc qui bordait la lande des moors.

En ces temps de réveil de la cause féminine, le souvenir de notre première discussion me revient. J'avais devant moi une femme qui dès sa prime jeunesse milita au Women's Lib et participa à presque tous ses congrès internationaux. Accompagnée de sa copine Amélie, elles furent de tous les coups et de tous les voyages, ce qui ne tarda pas à transformer leurs convictions …..en projets de voyages !

Elles s'inscrivaient au congrès, signaient la fiche de présence, participaient aux premières rencontres, puis louaient un véhicule et partaient visiter le pays, en Inde, en Indonésie, en Afrique....

 

Cinq ans plus tôt, elle en avait donc 70 , elles avaient loué un 4X4 à Louksor et étaient parties seules dans le désert vers le Soudan pour y tomber en panne et s'y perdre, ne devant la vie sauve qu'au passage improbable d'une caravane militaire !

 

Plus tard, lors d'une partie de bridge, alors qu'Harry Duns essayait de nous faire rire en lisant à haute voix un San Antonio et s'esclaffait d'un type qui pompidolait des sourcils, Mrs Beevers m'apostropha sèchement me reprochant de ne pas savoir tricher !

Au bridge!

Lui signalant que je n'y trouverais aucun intérêt à jouer, de sa voix haut perchée elle me répliqua sans rire : "Mais alors où est le fun ?"

Incorrigible Mrs Beevers !

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