Tintin chez les soviets

10 Mai 81 – Mai 2011, trente ans déjà. Chacun y va de son souvenir et je prends ma place dans la file, ayant joué à Tintin chez les Soviets quand la Perestroika n'avait pas encore vu le jour...
10 Mai 81 – Mai 2011, trente ans déjà. Chacun y va de son souvenir et je prends ma place dans la file, ayant joué à Tintin chez les Soviets quand la Perestroika n'avait pas encore vu le jour...

 

La Rochelle, fin juin 1983

 

Dans le cadre de son jumelage, avec Petrosavodsk en Carélie, un voyage officiel était organisé fin juin. Rejoindre cette contrée constituait déjà, en soi, un véritable exploit. Il fallait d’abord faire confiance à l’Aéroflot dont les avions avaient une fâcheuse tendance à s’écraser sans crier gare et malgré nos appréhensions, arrivions à bon port à Léningrad .

Là, du grand hôtel "Moscou" au bord de la Neva navigable en été, notre groupe profitait allègrement du soleil de minuit pour traîner paresseusement sur la rive sud du fleuve, se perdre dans les musées ou les églises de la Perspective Nievski ou assister à une représentation de ballets du Kirov dans ce formidable théâtre Marynsky où dansa Nijinsky et où Vinogradov nous offrit une soirée d’autant plus inoubliable que la délégation rochelaise était, elle aussi, composée de plusieurs membres du corps de ballets de La Rochelle dont la Maison de la Culture accueillait Carolyn Carlson en résidence.

 

Du musée de l’Hermitage, nous n’y avions salué que la Danse de Matisse, tant il est vrai qu’il eût fallu plus d’une semaine de visite pour tout en connaître.

Face à l’hôtel, une petite chapelle orthodoxe entourée d’un minuscule cimetière attirait l’attention par le nombre de personnes qui s’y rendaient à toutes heures. Là, une foule de vieux venait se recueillir et brûler de l’encens et des cierges devant de splendides icônes et un magnifique retable retroussé d’argent, alors que les sépultures à l‘extérieur évoquaient systématiquement les métiers de ceux qui y reposaient, qui charpentier de marine, qui métallurgiste, qui opticien etc. (Aux dernières nouvelles, ce que les soviets avaient préservé vient de disparaître pour laisser la place à un immeuble de bureau !).

Bientôt, il nous fallut quitter cette ville extraordinaire née du rêve et de la volonté d’un esthète pour rejoindre le but de notre périple : Pétrozavodsk.

C’est en train que s’effectue ce voyage au bout du monde, un long ruban métallique gris et vert, tiré par deux motrices diesel d’un autre âge et poussé par une autre motrice, comme si on avait peur que l’une d’entre elles rende l’âme en cours de route. De Leningrad à Mourmansk, le trajet dure une vingtaine d’heures avec un seul arrêt , celui de Pétrozavodsk.

Lentement, le convoi quitte la ville pour s’enfoncer dans une immense forêt de bouleaux dont il ne sortira qu’une dizaine d’heures plus tard

 

Chaque compartiment est équipé d‘une grande théière qu‘il est possible d‘aller remplir d’eau chaude à l‘extrémité du wagon où une énorme mamoucka veille sur le feu de bois qui tient au chaud le samovar. Alors que le temps s’égraine au rythme sourd et lancinant d’une voie ferrée en mauvais état, la nuit lumineuse nous empêche de dormir et nous surprenons ça et là des isbas perdues dans la forêt puis des avions militaires qui survolent le train pour atterrir sur une base que nous ne pouvons que deviner. Ambiance.

Arrivés à bon port, nous sommes accueillis par un orchestre qui nous accompagnera de la petite gare à l’hôtel qui nous a été réservé, celui qui reçoit les délégations officielles.

Tous les jours, une visite est programmée, université, usine de traitement du bois, usine de production de "vodka à l’herbe de bisons" et ainsi de suite.

Chaque visite se termine par un repas d’amitié franco-russe, lui-même précédé de multiple toasts respectant un cérémonial bien réglé: Le responsable du Parti Communiste de Carélie, un gros type joufflu à la voix forte et aux yeux durs, porte à ses lèvres son petit verre de vodka et appelle tous les convives à boire à la paix dans le monde, à la fraternité et l’amitié franco-russe et à la victoire du Mouvement de la Paix, organisme crée par les communistes à l‘époque pour dénoncer l’installation annoncée de fusée Pershing dans les pays de l’OTAN afin de répondre à la multiplication des sites de SS20 russes, fusées nucléaires à moyenne portée.

 

Afin de valider les propos du chef communiste, l’assemblée était invitée à boire cul sec les nombreux verres de vodka qui lui étaient généreusement servis.

Emporté par sa propre vigueur, le responsable communiste, n’hésita pas à condamner la déclaration du Président de la République, François Mitterrand, selon laquelle "les pacifistes étaient à l’Ouest et les SS20 implantés à l’Est"...

Cette attaque directe avait pour objet à l’évidence de nous conduire, en buvant, à approuver la condamnation de notre Président.
Notre délégation était accompagnée d’une interprète française parlant couramment le russe et les propos du chef de région nous étaient directement traduits.

Bien conscient du fait que les services de renseignement soviétiques ne pouvaient ignorer mon appartenance au Cabinet du Premier Ministre de l’époque, je ne pouvais laisser passer cet affront et alors que tout le monde vidait son verre, je m’en abstenais ostensiblement et soutenais le regard courroucé du mufle.
Puis, me tournant vers notre traductrice, je lui indiquais qu’à mon tour je souhaitais porter un toast. Tous les verres furent donc une nouvelle fois remplis et détachant bien mes mots afin d’être traduit in extenso, je proposais en fixant le responsable communiste de boire "à la réussite de la politique de paix menée par le Président François Mitterrand"….!!

Et pour faire bonne mesure, j’ajoutais que "l’équilibre de la terreur, pour regrettable qu’il soit, avait favorisé en Europe une longe période de paix qu’il convenait maintenant de conforter par le dialogue ouvert entre les peuples, ce pourquoi nous étions présents" !!!

Ce speech intégralement traduit sembla mettre un certain temps à parvenir aux oreilles de l’assemblée qui attendait la réaction de son chef. Ce dernier, face à un sourire que je voulais désarmant, manquant d’air frais, congestionné et rouge de colère, vida cul sec le verre de vodka qu’il tenait dans sa main et fut tout de suite imité par le reste de ses coreligionnaires.

J’avais le sentiment d’avoir emporté là une grande victoire diplomatique et de retour à l’hôtel chacun vint me dire son plaisir de m'avoir vu "manier le knout" avec autant d’élégance

La réplique de l’intéressé ne tarda pas.
Le lendemain de cet incident, notre programme avait prévu une fantastique escapade en hydrojet sur le lac Onega pour aller visiter les îles Kiji, aujourd’hui inscrites au patrimoine de l’UNESCO.

Alors que la visite des extraordinaires monuments de bois tirait à sa fin, que j’avais épuisé ma pellicule pour garder un souvenir de cet exemplaire incroyable de la volonté de puissance pan-russe inscrite dans ces régions désertiques , je fus prévenu qu’un superbe yacht venait d’accoster près de notre hydrojet et que son occupant souhaitait me voir ainsi que notre interprète et son mari conseiller municipal rochelais.

 

Il ne faisait alors aucun doute que "l’occupant" en question venait régler loin des regards indiscrets les comptes de la veille.
Précautionneux, je conseillais à mon épouse de regagner subrepticement l’hydrojet et de m’y attendre à l’abri parmi le reste de la délégation. Le conseiller municipal me surprit en me demandant d’avaler deux ou trois cuillères de "Phosphalugel" (sorte d’emplâtre qui garnit l’estomac) qui ne le quittait pas depuis son arrivée. J’eus le loisir de constater qu’il avait été bien inspiré et que sa connaissance personnelle des us et coutumes locales était salvatrice.

 

De fait, ce sublime Yacht éclatant de blancheur, à l’accastillage étincelant, et aux boiseries d’intérieur magnifiques, devait être réservé à la Nomenklatura visitant la région et notre chef communiste avait fait main basse sur le bâtiment pour nous impressionner.

Honnêtement, en franchissant la coupée qui menait au bateau, je n’en menais pas large et me demandais dans quelle galère j‘avais bien pu encore me mettre et dans quelle mesure je rentrerais sain et sauf au bercail.

Dans ces moments là, loin de tout, dans une ambiance ressentie comme hostile, la mythomanie prend la main…

 

Installé dans un magnifique salon fleurant bon le cuir et le bois précieux, notre commandant nous mit tout de suite à l’aise; il souhaitait que l’on reprenne nos échanges afin d’en mieux comprendre les arcanes dit-il afin de me convaincre de sa parfaite bonne foi.

Pour nous en faire la démonstration, il avait souhaité n’être accompagné que d’une chanteuse, d’un violoneux et d’un accordéoniste qui entonnèrent derechef un air du folklore russe : la Main Noire.
Sur la table, des verres à eau, des verres à vodka et des verres à pied en cristal où un champagne d’Ukraine nous fut d’abord servi. Puis me fut expliqué par le menu les objectifs de ce fameux Mouvement de la Paix qui, m’assurait-on, ne voulait de mal à personne. Pendant ce monologue qui dura plus d’une heure, le bateau avait quitté son appontement et faisait route vers Petrozavodsk.

Deux bouteilles de champagne plus tard, nous entamions nos premières volées de vodka qui n’avaient plus besoin de toasts spécifiques pour être ingurgitées…

Comme je ne faisais manifestement aucun progrès pour rapprocher mes vues de sa façon à lui de voir les choses, le commissaire politique fit amarrer le bateau à un ensemble de troncs d’arbres qui flottaient là en attendant d’être embarqués.

Nous étions là, au milieu du lac, le plancher de troncs flottants n'offrait aucune échappatoire, seule une pâle lumière bleutée subsistait dehors quand je décidais de sortir prendre l’air en pensant à l’inquiétude de mon épouse qui ne me voyait pas revenir.

Combien de bouteilles de vodka avions nous descendues ? Nul ne le saura jamais, toujours est-il qu’à un moment, le capitaine du bateau qui nous alimentait depuis le début, remonta de l’étage inférieur où devait être entreposé son stock , le regard chagrin et inquiet, et nous annonça qu’il n’y avait plus rien à boire…
Cet aveux ne réveilla même pas les musiciens qui dormaient depuis longtemps et que ma traductrice avait rejoint dans les bras de Morphée consciente,qu’au bout du compte, il ne s’agissait là que d’un dialogue de sourds.

hôtel vu du port hôtel vu du port

Les lumières de la ville apparurent bientôt. Après avoir salué notre hôte devenu aussi rubicond que rêveur, une fois à terre, alors que j’avais l’impression d’être installé sur d'énormes chaussures à bascules, je m’efforçais de regagner l’hôtel tout proche, en ligne aussi droite que possible rectifant le cap à chaque pas et me délestant discrètement du "phosphalugèle" aromatisé à l'herbede bisons… 

A ma grande surprise, le lendemain, je n’avais même pas mal à la tête ! Même pas mal !!!!

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