Je me souviens... peut-être

Puis-je dire que c'est un souvenir ou une fiction? les deux inextricablement mêlés sans doute; Aucune information sur ce qui appartient en tout cas à l'histoire de cette ville de province, peut-être à l'histoire du pays.

Un bonnet bordé de fanfreluches

Un bonnet bordé de fanfreluches  entoure ma tête, il me met  autour du visage une bordure frisotante, Il est noué sous le menton. Son tissu pourrait être le même que celui du manteau que l’on m’a boutonné jusqu’au cou. Je suis dans mon landau…
Sans doute ma mémoire plaque-t-elle une photo, vue et revue,  sur un souvenir constitué à partir de récits entendus quelques fois, peu nombreuses,  bribes éparses stockées au fil du temps dans mon bazar de vie.
Mes yeux sont grands, on voit que je louche, que je suis attentive à ce qui m’entoure, tentant de saisir ce qu’ils disent, enfin elles, ce qu’elles disent, ma mère, mes deux sœurs ; mon père n’est pas là, mon frère a déjà quitté la maison, avant même que je naisse (il n’y a sans doute jamais habité, rapté par sa grand-mère, la mère de notre mère. Il est adulte maintenant).
Nous sommes dans le grenier, au troisième étage sur la cour, dans cette pièce à l’ouverture sans huisserie, sous le toit, où on l’on monte par l’escalier étroit pour les mettre à sécher  linge, tabliers, blouses, torchons après les lessives presque quotidiennes.
Je suis au centre bien sûr, elles sont debout, fébriles, mes deux sœurs ont tendance à parler en même temps, incapables de taire leurs inquiétudes ; ma mère a, un peu moins qu’a l’accoutumée, son apparence calme, une peu absente.
Dans la rue, mais on n’entend ni ne sent rien d’ici, il y a, parait-il, des grenades lacrymogènes.
 Si j’ai dix-huit mois, c’est en décembre, mais non ce n’est pas possible, ce n’est pas l’hiver, et puis je saurais marcher.
Captant l’inquiétude des adultes, je fais des convulsions, m’a-t-on dit, c’est ce qui a provoqué mon strabisme, parait-il…alors au début de la scène, je ne louchais donc pas.
L’essentiel est peut-être qu’elles étaient autour de moi, mes trois mères, ma sœur ainée qui avait l’âge de l’être réellement, la seconde celui de s’occuper de moi, au moins  en me donnant le biberon. Trois mères, pas quatre ? Ma grand-mère était-elle présente, il semble que non, pourtant elle était chez nous presque tous les jours. Les femmes du noyau familial, quatre avec moi ; cette configuration s’est-elle reproduite à d’autres occasions ? Peut-être pas.
Je sens bien comme, une fois encore, je joue au puzzle avec ces souvenirs en lambeaux, essayant  une pièce dans le trou tarabiscoté pas encore occupé, allant jusqu’à forcer un peu l’encastrement, puis renonçant, non  ça ne colle décidément pas, trop incohérent, reprenons.
Je suis couchée au milieu de femmes debout, je suis une infans, je ne parle pas encore, je n’ai à ma disposition que pleurs, babillages,risettes, sons que j’émets avant d’en être moi-même surprise.
Il me semble que je me fais suffisamment comprendre…pourtant ce jour-là je ne comprends pas ce qui se passe et je ne sais pas poser des questions ni même comprendre les mots, les phrases que j’entends sortir de leurs bouches.
Peut-être mon père va-t-il venir, pourvu qu’il ne soit pas à l’extérieur, en danger…je sens  ma bouche qui se contracte, mon visage qui se tord, mes yeux  qui me piquent…
Leurs regards sur moi, elle va me prendre dans les bras, me bercer, elles vont me parler, concentrer leur attention sur moi….Essayer de me consoler…

 

*Je n’ai pas réussi à identifier cet épisode de la vie politique et sociale française.

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