Amélie ou la mort des coiffes

C'était l'époque des "quatre chevaux" et des "dauphines", bien avant le règne de la télévision. Pendant les vacances scolaires, mon frère et moi prenions notre petit-déjeuner tard dans la cuisine tandis que notre mère vaquait aux tâches ménagères.


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C'était l'époque des "quatre chevaux" et des "dauphines", bien avant le règne de la télévision. Pendant les vacances scolaires, mon frère et moi prenions notre petit-déjeuner tard dans la cuisine tandis que notre mère vaquait aux tâches ménagères.

Quelle surprise de voir arriver du couloir ce matin-là une sorte de fantôme à longue chevelure, la main sur le haut de la tête ! D'un peu plus près, cette silhouette s'avéra être Marie, notre grand-mère ! Que se passait-il donc de si exceptionnel pour qu'elle fût là, encore en tenue de nuit ?

 

D'habitude, elle passait furtivement nous saluer vers dix heures, grignotait sur un coin de table en échangeant quelques mots, le bol de café à la main, ombre grise et noire rassurante, les cheveux bien rangés sous la coiffe : j'adorais la contourner pour admirer sa mise, m'arrêter sur ce petit noeud d'une blancheur lumineuse, toujours impeccable, placé bien au-dessus de la nuque, signature de sa région natale.

 

Marie était avant tout la contremaîtresse de l'usine, autant dire "une femme qui habite à son travail plus que dans sa maison". J'appris, en grandissant, qu'elle venait d'Ys, la ville engloutie par les flots... Toute aussi mystérieuse d'ailleurs : nul ne sait pourquoi elle migra du poisson aux légumes. Ni de l'une des plus belles baies du monde à un patelin réputé pour ses huîtres plates, "là où les coiffes ont l'air d'un pot sur les têtes en semaine et de vraies caravelles le dimanche", enfin, ce sont ses mots à elle...

 

Le quartier, face à la conserverie, baignait dans le va-et-vient des camions transportant les haricots ou les petits pois à mettre en boîtes à un rythme effréné... Des journées étouffantes, portes et fenêtres ouvertes sur un théâtre quasi ininterrompu. Nous parvenait, en plus de l'odeur lancinante des légumes en saison, un bourdonnement de ruche humaine. L'été, l'usine tournait nuit et jour. J'aimais ce baromètre, il valait bien les colonies de vacances où on marchait au pas... Mon péché mignon consistait à guetter la ruée du personnel à la pause de midi... Discrètement juchée sur mon mur, j'assistais à des scènes parfois cocasses : cette mobylette impossible à démarrer, la cérémonie de pique-nique des saisonnières venues de la commune voisine en car, la démarche déjà chaloupée d'un mécanicien soupçonné de boire de l'eau de Cologne...

 

On entendait la radio du matin au soir dans le quartier, quelques éclats de rire, mais aussi des scènes de correction au torchon mouillé ou au martinet. Mieux valait se tenir au large des jambes des adultes, je le compris vite !

 

Entre deux parties de cache-cache, je pouvais, en me risquant sur la barrière du potager, voir l'intérieur de la conserverie et surtout, dans l'encadrement de la grande porte, repérer le cher point blanc sur la silhouette noire : ma grand-mère faisant les cent pas dans l'allée centrale, sa coiffe - invariable la semaine par rapport au dimanche - cette coiffe qui la confirmait dans son rôle de maîtresse-femme ou, en tous cas de "maîtresse d'école des gens qui travaillent".

 

Alors ce matin-là, devant mon chocolat et mes tartines, je faillis m'étrangler en entendant le prénom "Amélie" à plusieurs reprises. Et voici que Marie, lasse, porte à nouveau la main sur le haut de sa tête en grimaçant de douleur...

 

Amélie, voix douce, main assassine... Redoutée des fillettes pour ses massacres de franges. Adorée des dames livrées à la modernité qu'elle leur garantit.

 

"Tu seras comme Germaine et Augustine, elles n'ont plus besoin de tout ce tralala" ! conclut ma mère en passant l'éponge sur la table... Sur ces mots, toutes deux, d'un geste vif, m'ordonnent d'aller jouer.

 

J'en ferme les yeux d'avance :

 

"Sur la cuisinière bourrée de charbon incandescent, loin de la bouilloire et de la cafetière, deux fers à repasser chauffent... Marie les empoigne de son torchon maintes fois plié, les rapproche de sa joue pour vérifier qu'ils sont à point et les applique d'une main puissante sur les bonnets de coton, les rubans, la gaze amidonnée... Un nuage blanc enveloppe la cuisine"...

 

Fini tout ça.

 

Si elle ajustait sa coiffe devant la glace du vestibule à l'aide de petites épingles à pointe nacrée avant de sortir, dorénavant "un coup de peigne comme tout le monde" !

 

En fin d'après-midi, ma mère et ma grand-mère sont déjà de retour, bras-dessus bras-dessous, la peau du cou et des oreilles écrevisse, affreuses mais tout sourire, avec chacune leur "indéfrisable".

 

Ouste "le mal de crâne" enduré des années sous les bonnets ! Des teintures et des boucles ! Les coiffes rejoignent nos habits de baptême au grenier et plus la peine de monter sur la barrière pour repérer Marie, désormais diluée dans le brouillard de l'usine...

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