Johnny, Sylvie, Françoise et les autres

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C'était, je crois, à Valence d'Agen, un été, fin des années cinquante, début des années soixante, je ne sais plus exactement,  dans la rue principale où se trouvent tous les commerces, sur la banquette arrière d'une voiture, des pochettes de disques, un visage de presque adolescent, chevelure blonde et épaisse, regard bleu, mâchoire volontaire qu'on devine sous des joues  imberbes. Je m'amuse de la passion que je prête au conducteur de la voiture ou à son fils pour ce gamin dont on commence à entendre parler mais qui ne fait pas partie de mes idoles. D'ailleurs, je n'ai pas d'idoles.

Plus tard, je sais exactement la date, hiver 1963, à l'Olympia - c'est la première fois que j'y viens, je suis parisien depuis peu. Les concerts de variétés ne sont pas ma tasse de thé. Je n'ai, il est vrai,  comme expérience qu'un concert de Gilbert Bécaud, dans un autre Olympia, à Bordeaux celui-ci, avec mes parents ; en première partie, un chansonnier faisait des blagues salaces et j'étais gêné de les comprendre, je devais avoir douze ans. Je suis plutôt "chanteurs rive gauche", ce qui veut dire "intello", chansons à texte, accompagnement minimaliste de guitare ou de piano - Jean-Roger Caussimon, François Béranger, Bobby Lapointe, Cora Vaucaire, Anne Sylvestre...- Mais je me suis laissé entraîner par Jacques Noiray, futur spécialiste de Zola. Il y a, ce soir,  Sylvie Vartan. Pas mon style. Et Françoise Hardy, dont j'aime bien la voix presque inexistante et les paroles de ses chansons qui me paraissent un peu plus élaborées que celles de Vartan ; j'aime son air perdu et ce côté petite étudiante bien sage. Mais, c'est bien, je me souviens d'avoir été pris par cette ambiance électrique qui fait oublier le style plus compassé qu'on se croit obligé d'adopter quand on va écouter de la musique classique ; d'avoir éprouvé un plaisir réel, sans aucune condescendance, rien qui ressemble à l'idée malsaine de s'encanailler en sortant de son confort intellectuel et social, et commencé de comprendre qu'on peut avoir des goûts mêlés, divers, incongrus même,  aimer tout aussi bien danser le rock qu'écouter Debussy, jouer à l'assassin - vous savez, ce jeu, dans le noir, un crime, une enquête...- et être bouleversé par les fresques de Massacio dans la chapelle Brancacci.

Je me souviens.... Certains de ces chanteurs, de ces chanteuses, sont morts, d' autres ont disparu on ne sait où, ou encore ont pris des routes qui s'éloignaient trop de ce que je pouvais aimer. Je n'ai pas de nostalgie particulière de ce passé. Je ne me vois pas en fan vieillissant, de tel ou telle. Pas en fan du tout, d'ailleurs. Je leur suis seulement reconnaissant de m'avoir ouvert d'autres horizons et de m'avoir donné le goût de multiplier, sans a priori, les rencontres et les découvertes, des plus simples aux plus sophistiquées.

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