Le piano

Bonjour à tous, Défi en ces temps de relatif désœuvrement : chaque jour, je posterai ci une nouvelle à lire. Je ne parlerai pas de confinement, promis ! N'hésitez pas à commenter, à donner votre avis... Un thème général : les objets. Aujourd'hui, nouvelle n°5 : le piano. Bonne lecture !

Le jeudi devint mercredi et je passais mes après-midi auprès de mon tuteur. Celui-ci se réveillait exceptionnellement dès treize heures pour me recevoir à ma sortie de classe et j’appréciais beaucoup cet honneur.
Nous déjeunions au restaurant avant d’aller nous assoir sur un banc du square Trudaine. C’était alors le moment pour lui de m’interroger sur mes études et mes projets d’avenir tout en nourrissant les pigeons.

Ensuite, nous rentrions à l’appartement pour ma leçon de piano. J’adorais ce moment. Mr Genaro, avant de s’assoir, faisait mine de relever son queue-de-pie, ouvrait d’un air inspiré l’immense couvercle de l’instrument et, pour la seule et unique fois de la semaine, il ôtait son chapeau qu’il faisait voler en tournoyant dans les airs jusqu’à une patère à l’autre bout de la pièce. Un vieux truc de saltimbanque comme il en connaissait des centaines et qui, tous, m’enchantaient. Il était capable de faire disparaitre des pièces de monnaie pour les retrouver dans mes cheveux comme de tours de cartes par milliers.
Des chapeaux, il en possédait une collection innombrable et mettait un point d’honneur à ne jamais porter le même deux jours de suite. Dans le long couloir d’entrée, ils étaient rangés par couleur, une pour chaque jour de la semaine. Le couvre-chef du mercredi était d’un marron orangé.

Tandis qu’il jouait quelque boogie-woogie ou rag-time j’observais, fasciné, les reflets improbables de sa perruque blonde. Ses doigts boudinés ornés d’un nombre incalculable de bagues toujours différentes s’animaient alors d’une vie propre, légère et parfumée et je me prenais à imaginer chacun de ses doigts comme un être à part, l’ensemble évoquant une dizaine de fillettes dans une cour de récréation, qui jouant à la marelle, qui à la corde à sauter.

J’apprenais vite et en deux ans je fus capable de jouer à ses côtés, sur la partie droite du clavier, de savantes improvisations. C’était un excellent professeur et mon esprit mathématique trouvait à s’épanouir dans la complexité des intervalles harmoniques. Bientôt tierces, quintes et septièmes diminuées n’eurent plus de secret pour moi tandis que mon attention, de plus en plus, se trouvait portée vers la merveilleuse perfection mécanique de l’instrument lui-même. Je me plaisais à observer le bal extraordinaire des cuillères qui libéraient les étouffoirs avant chaque frappe des marteaux, quand ils ne se relevaient pas tous ensemble, alignés comme des soldats à la parade, avant les «forte». Mécanique exceptionnelle de précision et de complexité, l’outil me fascinait par son aspect dérisoire : tout cela, tous ces dispositifs, toute cette débauche de précision feutrée pour produire une chose aussi futile que de la musique !
Quand j’étais seul dans l’appartement, je passais des heures à observer les entrailles de l’instrument. Cet objet-là, le piano, ne cachait rien de son fonctionnement, ce qui à mes yeux offrait deux avantages considérables : tout d’abord, sa réparation était facile, évidente. Ensuite, il incitait, dans son exposition totale, à l’exploration, à l’expérience, à la modification. Je ne fus pas étonné quand j’appris qu’il existait ainsi des œuvres pour piano préparé : l’envie de poser divers objets sur les cordes répondait à une invitation tellement évidente !
Les cordes, qui se croisaient sur la table d’harmonie, par groupe de trois dans le médium, et puis les magnifiques cordes graves, isolées celles-ci, toutes différentes, que Mr Genaro fabriquait lui-même et que je m’amusais à compter, à dénombrer par type. Le piano comportait deux cent vingt cordes et bientôt je devins un vrai spécialiste des différentes divisions possibles de ce nombre. Deux cent vingt cordes pour quatre-vingt huit notes, quatre-vingt-dix-sept pour un Bösendorfer impérial, ce piano mythique dont, selon Mr Genaro, seuls les musiciens de jazz savaient maitriser la puissance. Et, parmi eux, Oscar Peterson, qu’il me fit découvrir : un génie.

 

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