Je me souviens de cet homme.

Sur la photo il parait âgé, cheveux blancs, teint couperosé, sans doute a-t-il une alimentation trop riche, trop grasse, trop sucrée; son embonpoint signe peut-être son goût pour les sauces, le vin, la bonne chère. Le genre de visage qu'on décrit comme jovial, cet homme doit être causant, lier connaissance facilement, aimer rire...

Sur la photo il parait âgé, cheveux blancs, teint couperosé, sans doute a-t-il une alimentation trop riche, trop grasse, trop sucrée; son embonpoint signe peut-être son goût pour les sauces, le vin, la bonne chère. Le genre de visage qu'on décrit comme jovial, cet homme doit être causant, lier connaissance facilement, aimer rire, blaguer même, pourtant dans ses yeux semble traîner une tristesse, comme une laisse de crue de la Loire, trace d'émotions enfouies, dépôt qu'un orage, une fonte de neiges loin en amont pourraient recouvrir à nouveau sous quelque débordement au potentiel dévastateur.
Sur certaines photos il porte un béret, accroché en arrière sur le crâne, ce qui contribue à son allure bonhomme, son aspect d'homme à qui on accorde facilement sa confiance, d'homme gentil et serviable. Capable néanmoins d'éruptions plus ou moins imprévues, de colères soudaines, énormes et vite éteintes. Lors de cérémonies, mariage de ses filles ou de membres de la famille, il ne porte pas de couvre-chef, ses cheveux sont peignés, plaqués à son crâne, il a l'air sérieux, il est rasé de prés, porte chemise,costume et cravate. A mon mariage il n'était pas là, déjà parti de ce monde.
En ce jour de Toussaint, impression fugace de juste ce qu'il faut, à-demi allongée sur le canapé, je commence la lecture d'un roman de Parick Modiano ( un de ces auteurs auxquels je fais régulièrement retour, dont je lis les livres d'une traite). Dehors il fait gris, très gris, il pleut par instants, temps de Toussaint assurément, impression de plénitude, souvenirs aux aguets. Ai-je connu avec lui des moments parés de cette sensation ? « les choses ne recommencent jamais Monsieur ...Oui elle était touchante cette fidélité pour un monde et des êtres disparus » Patrick Modiano. Vestiaire de l'enfance. Fidèle aux souvenirs perpétuellement réaménagés, remaniés, en mouvance brownienne autour d'un noyau, un cœur imputrescible, une âme symphonique, une image, celle du père.
Le père du bain, le père des fraisiers, le père d'Arromanches, le père de l'entrée en sixième, points grossiers faufilant le bâti d'un vêtement que j'aimerais magnifique de soie, de passementerie, de façonnage, pour une statue impossible à ériger, à figer, tant que je serai, moi, vivante. Étapes surgissantes, nécessaires, revisiter, réassurer la parentèle, les figures tutélaires. Le soir descend, je veille, je flotte, bouchon sur le flux confus des images, mémoire mystérieusement imprévisible.
Son sourire, sa corpulence, la douceur de ses joues quand il venait de se faire raser, qu'il rentrait, le samedi en fin d’après-midi, semaine de travail presque finie, prenait plaisir à m'en faire éprouver le velouté par un baiser ; il se penchait, je jetais mes bras autour de son cou. Une fois, je l'ai accompagné chez le barbier dans cette ruelle commençant par un passage sombre sous des maisons, rue Rebrousse-pénil, qui ressemblait à un coupegorge. J'étais intimidée par ce monde masculin, mon père installé le corps penché en arrière, bavardant avec le barbier qui lui enduisait le bas du visage de mousse à raser avant de saisir son coupe-chou et, sans cesser de bavarder, de le raser de prés, fière aussi qu'il m'y ait emmenée.
Souvenirs en désordre chronologique.
Nous avions une salle de bains avec baignoire, sans doute un luxe dans ces années. Une baignoire en toile passée sur des bambous avait été installée sur la baignoire. Mon père prenait un bain, moi aussi chacun dans le sien. Ma mère était là aussi, souriante, habillée. Quelque temps auparavant, nous étions allés en famille, incomplète mais famille, les parents, la grand-mère maternelle femme en deuil éternel, mes deux sœurs et moi ( notre frère avait déjà sa vie) à Briare ; nous avions marché sur le pont-canal, accompagnant à pied une péniche qui traversait ce pont d'eau au-dessus du fleuve Loire ; la petite fille gardait en mémoire le souvenir d'une magnificence monumentale, impression due au style empire des pilastres à ses entrées, des lampadaires en cuivre ponctuant toute sa longueur. Souvenir d'un moment particulièrement heureux enrichi au présent d'un père-Loire sous la petite-fille-canal sous le regard de la mère, noyau familial fantasmatique.
J'aimais être à la boutique dans la lumière des néons regarder la nuit envahir la rue, les clients entrer, moins nombreux en fin de journée, acheter quelque chose pour leur dîner ; j'aimais par-dessus tout, mettre un doigt dans la colline de chair à saucisses posée à droite en entrant sur un plat à ma hauteur, je passais, repassais cueillant à chaque fois une bouchée de chair que je m'empressais de manger, mélange de gras de maigre, d'assaisonnements, mélange de parcelles rouges, de parcelles blanches, de miettes vertes de persil qu'avaient préparé mon père et les gars, la chair à saucisse,composée de viande de porcs morts, composition qu'on achetait pour farcir d'autres viandes, des légumes, confectionner des plats qui réjouiraient palais et ventres au cours de repas partagés en famille. La chair à saucisse de mon père était goûteuse, crue ou cuite, j'aimais en chaparder.
Je me souviens de cet homme.

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