Je me souviens de Ginette avé l'assent

Moi Ginette, Italienne d'origine mariée au menuisier Maxime Ferrari, je travaille comme standardiste chez Microprocession, Société Informatique de cinquante personnes en plein coeur de Marseille.

Standardiste_en_plein_boum.jpgMoi Ginette, Italienne d'origine mariée au menuisier Maxime Ferrari, je travaille comme standardiste chez Microprocession, Société Informatique de cinquante personnes en plein coeur de Marseille.

De mon observatoire, je traque les intrigues. C'était ça ou rester entre mes quatre murs faire les comptes.

Jadis, je débitais "Microprocession-le-standard-Ginette-Ferrari-j'écoute" sans bouger un cil. A présent mes yeux lorgnent vite la fenêtre : ce besoin de voir des humains marcher vers leurs affaires... Les vaches regardent bien passer les trains !

Ma frénésie date d'une escapade il y a cinq ans avec Gustave Boniface, dit "Bonif", un Antillais bouillant croisé sur La Canebière. Une journée hors du temps. Moi la mère de famille qui m'estimais aux normes, peuchère, mon sang s'est réveillé !

On jongle sur un standard un peu comme sur un piano. Certes, mais on jongle beaucoup mieux avec dans la tête une silhouette qui fait boum. Je n'ai jamais revu Bonif. Il m'a donc fallu faire avec les moyens du bord. Aucun autre oiseau des îles à l'horizon. Ne me restait plus, là où le sort m'a placée, qu'à redoubler d'attentions avec mon prochain.

"Maigre pitance, fadaises de vieille folle", pensent les jeunes nymphes traversant mon royaume pour aller déjeuner. Riez, riez, Mesdames, travailler ici, ça me change de mon Maxime, son rabot, ses égoïnes et tutti quanti !

Petit point de détail : ce que mes patrons fabriquent, ces breloques compliquées = du chinois pour moi. Réception et téléphone, voilà mon sport. J'ai connu plus glorieux comme contenu, abritée derrière un hygiaphone avec, à portée de main, des piles de dossiers. A présent, on me demande tout juste de taper les réponses négatives aux demandes d'emploi. Heureusement, j'ai les pots de service car l'Accueil donne sur la salle des réjouissances. A chaque anniversaire, une coupe m'est tendue, on parle de la météo et des stars. Je suis contente car la femme-tronc, hé bien pour une fois on voit ses robes ! Bon. Restons modestes. Mon tableau de chasse compta quelques belles prises mais le sablier ne se retournera plus. A cinquante ans, je dois montrer l'exemple.

Je reçois donc avec classe : "une belle averse, dites-moi !" suivi de "aucune place sur le parking, vous êtes garé en double file ?" et du secourable "vous voulez un verre d'eau minérale, un café ?". Rare que mes prévenances rencontrent le mur. Cela coincerait davantage du côté des interlocuteurs là-haut, à qui je dois rappeler deux ou trois fois leur rendez-vous avant qu'ils descendent (trop occupés, quand ils ne se portent pas absents). Résultat, il m'incombe de meubler tout en assurant le flot d'appels. Répondre à toutes les doléances. Faire la causette ou bien laisser le visiteur dans un coin, le nez dans un magazine. Ma récompense ? Les remerciements qu'on a pour un familier et de temps en temps un gadget, des stylos (dont une bonne part made in China).

La semaine dernière, j'ai accueilli - du jamais vu - une nuée de complets-veston tous identiques : les actionnaires ? Chacun, loin de ce qu'il vit et de ce qu'il dit, sur son portable au galop dans l'ascenseur comme si un arbitre avait sifflé. Du coup, le standard est resté coi. Aucun son dans les locaux pendant une heure.

Et me voici nounou depuis lundi. La place ressemble à un club de vieilles connaissances : les grilleurs de cigarettes (suis-je donc invisible ?), les furieux de s'être colletés avec leurs hiérarques : tous en hypoglycémie et qui me demandent un bonbon, au pire un sucre avant de remonter. Certains sanglotent... Ou ce sont des conversations à n'en plus finir, avec bras d'honneur ! Qu'ils se répandent donc sur ma banque ! Concentrons-nous sur les chers boîtiers et autres savantes puces dont Microprocession nous inonde.

Et dire qu'à vingt ans je me faisais appeler "Gina" en hommage aux gondoles de mon voyage de noce. Le regard rehaussé d'un habile coup de crayon, le sourire d'une mère de deux petits, mais qui n'est pas, n'a jamais été, ne sera jamais une statue !

Le destin récemment m'a dit "halte-là Ginette !". Un platane. La tête à l'envers et la minerve que je porte encore. Quinze jours d'hôpital à compter les moutons. J'ai fait le bilan. Maxime à mes côtés. Nos enfants partis. Bientôt grand-mère ! Encore douze ans avant la retraite. Il y a plus malheureux.

Ici, à Microprocession, le fleuron de Marseille, depuis que le tigre asiatique rugit, la boutique rétrécit.

Pagnol doit se retourner dans sa tombe !

L'ensemble des salariés = des intérimaires. Courrier, sécurité, ménage sont en sous-traitance. Et de nouveaux coups de sabre seraient prévus ?

Heureusement, j'ai ma pipolisation intra-muros à moi sur mon calepin (la poignée de cdi qui restent) :

 

. Vanille Anvrac, coursière, temps partiel 20 heures hebdo (est aussi cuisinière chez une sommité locale)

. Rudolf Morano, responsable informatique (surnommé "fa dièse" depuis qu'il a enlevé ses talonnettes)

. Rafale et Mégane Nazdaq, directrices commerciales (les jumelles de la mondialisation)

. Félix Pangolin, directeur général (un ange, sauf qu'il aurait des vignes comme activité principale ?...)

. Li Wenzhou, Directeur des Ressources Humaines et de la Comptabilité (regard insecticide)

. Mia Wenzhou, son épouse (Chef de Personnel diurne, strip-teaseuse en ville by night).

 

J'ai hâte de savoir qui sera épargné.

 

Les paris sont ouverts !

 

 

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