Des grains ...de sucre dans le portefeuille

A mon père, parti trop tôt, en souvenir du café d'après repas....

 

Il ne restait que quelques pierres brun clair dans la boite en carton, je les ai rangées dans le sucrier ...tri oblige, je me suis dit qu'il fallait que je réduise cet emballage de carton, et comment faire pour aplatir cette bête boite devenue inutile et encombrante, sinon en la pliant ?

 

 

J'ai arrêté de sucrer le café de midi, celui pris à la fin du repas dans le verre en pyrex, lorsque j'ai eu quatorze ans. Il paraît que j'ai commencé jeune, sur les genoux de ma grand-mère, au bout de la grande table de ferme. Elle devait y mettre beaucoup de sucre et j'ai du me dire à quatorze ans que j'en avais eu ma dose, de sucre, pas de café. Les boites de sucre étaient alors bleues, en carton fin, sur le couvercle il y avait écrit, en lettres rouges je crois, Beghin Say. Il fallait du doigté pour l'enlever, ce couvercle, si on ne voulait pas déchirer la boite. L'opération comportait plusieurs étapes : enlever donc le couvercle de la nouvelle boite, extraire l'autre, la vide, de la boite métallique qui lui servait de réceptacle, merci Poulain qui semblait avoir fait exprès ces boites décorées de patineurs enjoués, bras dessus bras dessous sur des lacs gelés, qui m'étaient aussi exotiques que les défenses d'ivoire qui trônaient sur le dessus du buffet, pour y placer l'indispensable boite bleue. Il ne venait encore à l'idée de personne d'arrêter pour des histoires de ligne le sucre dans le café, j'ai fait figure de pionnière ...et ce n'était même pas pour la ligne... La nouvelle boite, comme celle qu'on venait de terminer, comme toutes les autres avant elle, rentrait pile poil dans son logement, on refermait le couvercle, on rangeait dans le buffet la boite aux patineurs lestée de ses petites pierres rectangulaires d'un blanc immaculé, comme les lacs gelés et la neige éternelle des montagnes du calendrier des postes . On en arrivait à l'avant dernière étape, celle que j'aimais le mieux : la boite vide n'était jamais vide, il restait toujours du sucre au fond, né de l'usure des petites briques qu'on avait commencé à couper en deux, on y était déjà, sur le chemin de la ligne. On ne perdait rien, il fallait incliner la boite pour récupérer les grains précieux, sucrons-nous au passage ...L'opération se faisait naturellement au moment du café du midi, ou parfois du goûter, quand les hommes rentraient des champs et venaient s'asseoir sur les bancs étroits, il y avait souvent des miettes de pain farceuses qui avaient élu domicile dans la boite de sucre, et qui se retrouvaient à la faveur de cette récupération flottant à la surface du bol de café …

 

Dis, tu me fais un portefeuille ? Pliage simplissime, pliage pour les nuls, mes mains ont recherché tout à l'heure les gestes cent fois répétés, cent fois refaits : mais le carton était trop dur, trop brillant, trop coloré. Mes portefeuille crissants étaient écologiques, eux.

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