Je me souviens de ma première paye

Passons sur le premier gain, une misère pour ramassage de haricots verts rétribués au kilo. Cette honte d'être invitée plusieurs fois par le fermier à revenir sur mes pas, j'en oubliais trop... Je crus, chaque jour pendant une semaine, que ce faux-départ me porterait la poisse.

font-jeunes-argent-L-1.jpegPassons sur le premier gain, une misère pour ramassage de haricots verts rétribués au kilo. Cette honte d'être invitée plusieurs fois par le fermier à revenir sur mes pas, j'en oubliais trop... Je crus, chaque jour pendant une semaine, que ce faux-départ me porterait la poisse.

Mais non, mon premier vrai salaire, ma première "quinzaine", fut un grand moment. On pouvait entrer à l'usine toute proche à seize ans ans, je courais sur mes dix-sept, l'âge où la vie commande de foncer.

J'allais enfin recevoir l'enveloppe beige-rosé remise en main propre par la contremaîtresse. On la reconnaissait à sa blouse blanche et sa démarche décidée. Chaque matin, à peine la pointeuse libérée, elle désignait chacune : - Toi, "aux boîtes vides là-haut"... Toi, pour changer d'hier, va "aux bidons", vous trois là-bas, "filez aux étiquettes", et vous deux, les bavardes, "au tapis" !

En attendant, j'ai mon enveloppe : je possède la sacro-sainte "fiche de paie" qu'on garde la vie entière. Jointe aux picaillons qu'il nous est demandé de vérifier tout de suite, des fois que le compte n'y serait pas... Dans le vacarme, un signe de tête à notre bienfaitrice, c'est dans la poche ! Avec en prime le sourire dont on gratifie les petites nouvelles si vite distraites... Léger ralentissement, trois fois rien, quelques secondes... Mais déjà le retour à l'ouvrage s'impose, il faut aider la copine à alimenter la plaque tournante, une boîte coince et ça hurle en bas !

Premier salaire, nous y voilà. Un jour plus doux que les autres. L'heure H... Le carrefour fraternel comme un baume. J'oublie le cantonnement aux gestes répétitifs, passe sur les courbatures, les cadences qui font souhaiter une panne !

Du côté de nos collègues masculins, étudiants comme nous, ce doit être différent. Il semblerait (à part le personnel des deux sexes posté à des machines bien spécifiques), qu'ils soient destinés aux seuls travaux de force. Exemptés de tapis les bougres !

C'est pourtant un joyeux endroit ! Y passe le contremaître, flèche blanche en casquette de marin, un dur à cuire... Il vous tape sur l'épaule et enlève le caillou ou la chique que vous avez laissé monter en direction des boîtes, pauvre ahurie : - Attention à ne pas vous endormir, jeune fille...

Bigre ! Je suis perdue moi avec ce tapis qui pour un oui pour un non change de sens : sympathique quand il est clairsemé en fin de journée, mais si l'on y stationne un jour durant, cauchemardesque.

Certes, les hommes sont là dans cette usine, et attentifs à tout. En cas de maladresse du style bourrage de la ligne, on apprécie leur sauvetage. A la différence que, pour un salaire supérieur, la nonchalance leur est permise : c'est variable selon les incidents, mais eux peuvent souffler en dehors des "coups de collier". La gent féminine s'apparenterait davantage aux fourmis.

Qu'à cela ne tienne, j'ai survécu à l'épreuve, renouvelée l'été suivant !

 

 

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