Tunis 1906

Verju n'était pas dans son assiette. Quelque chose le taraudait. Il n'arrétait pas de s'essuyer les mains dans le torchon qu'il gardait coincé dans la ceinture de son pantalon. A peine avais-je fini ma Gueuse Lambic qu'il bondit de son tabouret. D'un signe de la tête, il me demanda de le rejoindre derrière le comptoir. Je me suis dit que ma présence devait le rassurer.
Sans crier gare, il me servit une autre bière, posa une main sur mon épaule, et fit glisser sous mon nez une boîte toute rafistolée, remplie de papiers poussiéreux.

––  Regarde, ça vient du grenier de mes parents ; il y en a des piles qui s'entassent jusqu'au plafond. C'est fou ce qu'on peut accumuler au cours d'une vie. Un jour, il faudra bien que je me décide à faire le vide.

––  Ce sont des papiers de famille ? des lettres ?

––  Oh, il y a de tout : journaux, revues, photos, dépliants touristiques ; même des recettes de cuisine. Et puis, c'est vrai, beaucoup de lettres. J'ai l'impression que c'est l'histoire de mes grands-parents qui est enfermée là-dedans. A vrai dire, je n'ai jamais su grand chose de ce qu'a pu être leur vie ; chez moi, on n'en parlait jamais. Connaissant ton goût pour les vieux papiers, je me suis dis que tu pourrais peut-être en faire quelque chose ?

––  Hmm, faut voir.

Il prit une enveloppe au hasard et me la tendit.

     Une photo glissa...

              Magnifique !

 

Tunis 1906 Tunis 1906

 

En bas, il y avait une mention manuscrite à l'encre violette : Tunis 1906. Tout en guettant Verju du coin de l'oeil, je retournai la photo, marquai une pause, puis "lus" à haute voix :

« Où es-tu, petite sœur ?
   Avec ton sourire, tes yeux charbonneux et tes pieds de nymphe ?
   Quelle vie a eu ton gros bébé joufflu ?
   Où es-tu, petite sœur ?
   Quelles ombres t'attendaient derrière cette porte ? »

Nos regards se croisèrent.
Verju souriait.

Je lui rendis la photo.

Il la retourna...

––  Mais... il n'y a rien au dos de cette photo !

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.