La Frégate

Celles et ceux qui ont suivi mon aventure à bord de la Panpan de mon père ne seront pas étonnés que je leur narre la suite, à savoir la Frégate de mon oncle – pas celui de Jacques Tati, le mien personnellement.

Celles et ceux qui ont suivi mon aventure à bord de la Panpan de mon père ne seront pas étonnés que je leur narre la suite, à savoir la Frégate de mon oncle – pas celui de Jacques Tati, le mien personnellement.

Après avoir miraculeusement survécu à la malencontreuse sortie de route de mon géniteur, qui ne profita que durant quelques semaines de sa Panhard flambant neuve, l'habitude fut rapidement prise de m'offrir des vacances de deux mois chez deux de mes oncles, à tour de rôle. L'un, résidant à Saint-Galmier (Loire, département 42) dit Tonton Dédé et l'autre, l'époux de ma marraine résidant à Saint-Étienne, rue Denis Épitalon (quartier Tardy) dit Tonton Gilbert, jouissant également de la possibilité de prendre ses vacances dans la très modeste résidence grand-paternelle de Retournac, dans le département d'à côté, la Haute-Loire.

Ce faisant, mes parents se débarrassaient de ma turbulence pendant quelques semaines. Aujourd'hui on parle d'enfant hyperactif à qui on refile des calmants pour compenser l'effet désastreux des sandwiches américains à la viande hachée et des barres chocolatées industrielles. Mais je digresse.

Mon oncle André, de son vrai prénom, Antoine, allez savoir pourquoi on le surnommait Dédé, de Saint-Galmier, le bled où l'on produit l'eau de Badoit - et badadi et badadoit, la meilleure eau c'est la Badoit ! - était artisan armurier de son état. Il fabriquait, dans son atelier sis à son domicile, des fusils de chasse pour les riches. J'aimais lui tenir compagnie pendant qu'il travaillait à la lime, les engins destinés à exterminer canards, perdrix et lièvres qui n'avaient jamais rien demandé à personne. Mais c'est comme ça. Les canards perdrix et lièvres n'ont jamais entrepris l'extermination de l'espèce humaine ce en quoi ils ont bien eu tort.

Mon oncle Gilbert travaillait au trolleybus de Saint-Étienne. Je n'ai jamais très bien su ce qu'il y faisait, mais il me semble qu'il était un prolo de base. Il habitait, avec son épouse, un très modeste logement de la rue Denis Épitalon, au rez-de-chaussée d'un immeuble doté d'un petit jardin et de la cabane au fond du jardin où l'on se torchait le cul avec du papier journal après avoir digéré le plat au four ou les râpées stéphanoises.

En règle générale, je passais le mois de juillet à Saint-Galmier, chez Tonton Dédé, qui était le demi-frère de mon père. À la fin du mois, il y avait le passage de relais. L'oncle Gilbert, frère de ma mère, faisait le trajet, soit de Saint-Étienne, soit de Retournac pour que je vienne passer le mois d'août chez lui. Le trajet de Saint-Galmier à Retournac était d'une petite soixantaine de kilomètres. Mais par la montagne, en empruntant de petites routes bourrées de virolos bien vicelards où il était infiniment difficile de doubler.

Au rendez-vous d'onze heures à Saint-Galmier, les deux oncles, qui ne se voyaient qu'une fois par an pour l'occasion, partageaient l'apéritif puis un repas roboratif et copieusement arrosé. À un saucisson brioché succédait, la plupart du temps, une poularde aux morilles, le tout agrémenté d'un Beaujolais gouleyant. Puis, l'oncle Gilbert chargeait le colis, en l'occurrence votre serviteur, dans sa magnifique Renault Frégate, le seul luxe qu'il se soit jamais autorisé. À cette époque, moins soucieuse de la sécurité des enfants, j'avais le droit de trôner à la place du mort. Mon oncle, la Gitane maïs calée au coin des lèvres, tenait fermement la barre du vaisseau amiral de la Régie nationale. D'un caractère fanatiquement placide, il conduisait tranquillement, ne dépassant que très rarement le cinquante kilomètres par heure.

Il en résultait des files interminables d'automobilistes impatients derrière lui, qui klaxonnaient frénétiquement en signe de protestation. Mais tonton Gilbert, inébranlable, ne se départait jamais de son flegme digne de la gentry britannique, dont il aurait pu être membre d'honneur, s'il n'eut été français et prolétaire endurci, rallumant son mégot puant à intervalles réguliers. Et même s'il avait ses « deux grammes », il respectait scrupuleusement le code de la route et ne commettait jamais la moindre infraction. Il était totalement imperméable au mécontentement des excités qui nous suivaient et moi, j'admirais son impavidité qui m'a inspiré toute ma vie dans certaines situations difficiles.

Il maniait le levier de vitesses avec soin, respectueux de la mécanique et du travail de ses frères ouvriers qui l'avaient fabriquée.

Et c'est dans cet équipage que nous traversions, moelleusement calés dans la banquette de velours, les monts du Forez et du Velay. Et moi, je me moquais de l'immense serpentin de voitures contraintes de se traîner derrière nous. J'étais le roi du monde !

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